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Les Français et l’économie : un débat public impossible ?
©LUDOVIC MARIN / AFP

Place au débat

Les Français et l’économie : un débat public impossible ?

L'impact économique de la crise du Covid-19 suscite de nombreuses craintes pour l'avenir du pays. La relance de l'économie doit être le sujet prioritaire de l'après-crise, selon une majorité de Français. Le plan de relance pourrait être l’occasion d’organiser de grands débats sur la transition écologique, la modernisation de nos entreprises ou la lutte contre les inégalités.

Ariane Ahmadi Kermanshahani

Ariane Ahmadi Kermanshahani

Ariane Ahmadi Kermanshahani est consultante senior en communication politique à Only Conseil.

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Adrien Lehman

Adrien Lehman

Adrien Lehman est enseignant à Sciences Po et fellow de l'institut Open Diplomacy. Il est spécialiste de l'économie publique et des systèmes financiers.

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La France entre durablement dans une crise économique d’une forme inédite. Pourtant, le débat public ignore largement cet aspect de la crise COVID-19. Les 100 milliards du plan de relance annoncés début septembre apparaissent comme une vaste somme d’argent sans incarnation concrète ; 80% des Français doutent que le plan de relance aura un impact positif sur leur situation personnelle ou sur leur territoire (65%). Demandez aux Français d’énumérer les mesures du plan de relance les concernant, peu nombreux seront ceux qui y parviendront avec succès.

L’économie et l’opinion publique : un dialogue introuvable

Pour les Français, l’économie est partout et nulle part. Ils ne font souvent pas le lien entre leurs problèmes du quotidien (salaires, emplois, impôts, pouvoir d’achat, retraites, etc.) et les grands enjeux macroéconomiques, comme la crise de la dette publique ou le protectionnisme. Par exemple, aucun citoyen ne peut tracer avec précision la destination de sa charge fiscale. Pour peu que le taux d’insatisfaction vis-à-vis des services publics soit élevé, c’est le ras-le-bol fiscal assuré. Le raisonnement fonctionne aussi pour le chômage. Retrouver le chemin de l’emploi c’est souvent des mesures aujourd’hui pour des résultats incertains et différés dans le temps.  François Hollande a dû admettre publiquement qu’il n’avait pas « inversé la courbe du chômage », ce qui lui a coûté la possibilité de se représenter pour un second mandat.

Un débat public économique caricatural

Le désintérêt supposé des citoyens pour les questions économiques aboutit à un débat public de faible qualité, binaire, utilisant la rhétorique du « pour ou contre ». Les arguments échangés se bornent ainsi à opposer discipline budgétaire et investissement, ou chômage et commerce international. Au fond, tout se passe comme si nous étions restés dans les années 1960. Les maigres notions qui parviennent jusqu’aux oreilles des français sont ensuite caricaturées, souvent de bonne foi, par ceux qui se risquent à débattre. Pour parler de croissance, le PIB est constamment évoqué, sans pour autant expliquer ce qu’il représente. Ce serait exactement comme parler de température à un enfant en évoquant les degrés celsius d’un thermomètre sans expliquer ce que sont le chaud et le froid.

Cette situation n’est pourtant pas nouvelle. Ce constat avait déjà été fait après la crise de 2008. Le gouvernement avait alors lancé une stratégie d’éducation économique et financière des publics. Pour autant, plus de dix ans après, peu de français sont capables d’expliquer les ressorts de cet événement dont les conséquences sont encore visible. Or, ce manque de lien entre les mécanismes économiques généraux et les destins individuels mène à une impasse. Les Français s’insurgent légitimement contre une fermeture d’usine, une délocalisation ou le chômage de masse, mais très peu ont le sentiment d’avoir les outils conceptuels pour proposer une autre solution, ce qui nourrit le populisme et ses idées faciles.

C’est la crédibilité des politiques économiques qui sont alors en mises en cause. Un récent sondage de l’institut Montaigne indique que 64 % des personnes interrogées pensent que le plan de relance ne sera pas mis en œuvre efficacement. 80 % d’entre elles pensent qu’il n’aura pas un impact sur leur vie personnelle. De là à penser que toutes ces politiques sont défaillantes, il n’y a qu’un pas et nombreux sont les citoyens qui se détournent de l’économie comme mode de résolution de leurs problèmes quotidiens. Dans ce brouhaha, les représentants d’intérêt sectoriels interviennent pour sauver ce qu’ils peuvent en fonction – précisément – de leurs intérêts. Sans garantie d’efficacité pour la collectivité. Ainsi, d’un mauvais débat, on tire de mauvaises politiques. C’est aisément compréhensible et c’est le plus ennuyeux.

Un changement est possible, mais à long terme

Soyons honnêtes : cette situation ne changera pas du jour au lendemain. Il nous faudra des années pour inverser la tendance, surtout dans le climat actuel de fake news et de défiance généralisée. Renforcer la place de l’économie dans l’éducation nationale est bien sûr un axe de travail et pas seulement pour les lycéens. Les théories économiques sont même pour les jeunes générations des instruments précieux pour se faire entendre et défendre leurs idées : la transition écologique ou de la révolution digitale font partie de leur culture politique.

Dans le débat public actuel, il est urgent de réconcilier l’émotion des faits économiques du quotidien avec les grandes décisions techniques prises à Paris ou Bruxelles. Un travail de communication pédagogique poussé en matière économique est pour cela nécessaire. Traduire les mesures macroéconomiques en résultats concrets à l’échelle du citoyen devrait être un automatisme de communication politique en matière économique. Énumérer les mesures prises ne suffit pas. L’économie fonctionne comme un système, pas comme une accumulation de mesures. Enfin, prendre prendre le pari de la transparence, « dire ce que l’on fait de l’argent dont on dispose » reste la meilleure arme contre les idées complotistes.

Il n’y a pas de miracle : que ce soit au café, dans les partis politiques ou dans les médias, il faudra consacrer plus de temps à parler d’économie si l’on veut garantir un débat public de qualité et à grande échelle. A court terme, nos difficultés économiques actuelles offrent une fenêtre de tir. La relance de l'économie doit être le sujet prioritaire de l'après-crise pour 94 % des Français, selon un sondage réalisé pour Public Sénat. L’actuel plan de relance peut donc être précisément l’occasion d’organiser de grands débats sur la transition écologique, la modernisation de nos entreprises ou la lutte contre les inégalités. Alors n’hésitons plus et place au débat !

Adrien Lehman est enseignant à Sciences Po et fellow de l'institut Open Diplomacy. Il est spécialiste de l'économie publique et des systèmes financiers. 

Ariane Ahmadi Kermanshahani est consultante senior en communication politique à Only Conseil.

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