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Pratiquement tous les pays européens sont concernés par une montée des populismes de droite et de gauche.
Pratiquement tous les pays européens sont concernés par une montée des populismes de droite et de gauche.
©Reuters

Cassandre

Les élections européennes vont-elles être le grand soir des populismes ?

Selon un sondage Ifop pour Valeurs Actuelles publié ce mercredi, le Front national récolterait 21% des intentions de vote aux prochaines élections européennes de 2014, arrivant ainsi ex æquo avec les listes du Parti socialiste et de l'UMP.

Alexandre Vatimbella et Marc Crapez

Alexandre Vatimbella et Marc Crapez

Alexandre Vatimbella est le directeur de l’agence de presse LesNouveauxMondes.org qui est spécialisée sur les questions internationales et, plus particulièrement sur la mondialisation, les pays émergents et les Etats-Unis.

Il est également le directeur du CREC (Centre de recherche et d’étude sur le Centrisme). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages (dont Santé et économieLe Capitalisme vert, Le dictionnaires des idées reçues en économie, Le Centrisme du Juste EquilibreDe l’Obamania à l’Obamisme).

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son blog).

Il est chercheur en science politique associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon)

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Atlantico : Selon une enquête de l'Ifop pour l'hebdomadaire Valeurs Actuelles sur les élections européennes de 2014, le Front national, avec 21% des intentions de vote arriverait à égalité avec l'UMP et le Parti socialiste. Les européennes vont-elles être le grand soir des populismes ?

Alexandre Vatimbella : C’est la grande angoisse de l’ensemble des gouvernements de l’Union européenne et des forces politiques pro-européennes, l’arrivée en masse de députés eurosceptiques, voire carrément anti-européens, lors des prochaines élections européennes de 2014, notamment ceux de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche.

Le sondage que vient de publier l’hebdomadaire Valeurs Actuelles confirment ces appréhensions. Ainsi donc la liste du Front national serait à la même hauteur que celles du PS et de l’UMP, soit 21% des intentions de vote. Viendrait ensuite la liste du Front de gauche avec 9%. Puis, les listes des plus pro-européens, les Verts (avec 7,5%), le Mouvement démocrate (avec 7%) et l’UDI (avec 6,5%).

Si l’on additionne les résultats du Front national, du Front de gauche, de Debout la république (3%) et du NPA (2,5%), on totalise 35,5% d’anti-européens sans oublier qu’il faut rajouter quelques pourcentages venus des listes UMP, PS et Verts qui comptent dans leurs rangs nombre d’eurosceptiques.

Dès lors si la crise économique qui frappe la plupart des pays européens, notamment ceux de la zone euro et la Grande Bretagne n’a pas amorcé son repli, c’est fort probable que ce sondage se confirme,voire que le mouvement qu’il révèle s’amplifie et que les populistes soient les grands gagnants de la prochaine élection.

La seule inconnue sera le taux de participation au scrutin. Lorsqu’il est faible aux européennes, les partis populistes sont généralement affaiblis en particulier en France. Mais il est aussi possible que cette fois-ci cela ne soit pas automatique vu la capacité des partis populistes à capter à leur profit le mécontentement d’une partie de la population.

Marc Crapez :Depuis la mort de Raymond Aron, la science politique française a banni des notions comme l’affairisme, la bureaucratie, l’élitisme, l’oligarchie et, parallèlement, promu outrancièrement celle de populisme. Les élites se sont ainsi exonérées d’avance de travers tels que la bureaucratie ou l’oligarchie. L’emploi à tort et à travers du mot populisme, sans qu’il ne soit jamais question de son contraire, l’élitisme, contient une part de défiance envers la souveraineté populaire.

L’expression de "grand soir" que vous employez est symptomatique du climat d’inquiétude qui règne chez les intellectuels. Le populisme renvoie non seulement à une réalité objective, mais à des frayeurs subjectives. L’idée d’une "inexorable montée du FN" fut assénée, en mars dernier, lors d’une élection partielle dans l’Oise, tant par le Front national que par ses adversaires de gauche. En réalité, depuis les 11% obtenus aux élections européennes de 1984, le FN n’a guère progressé malgré 30 ans de bavardage sur sa montée imminente. En outre, des sondages un an à l’avance ne traduisent pas des intentions de vote mais un état d’esprit. Enfin, en admettant que le FN franchisse la barre des 20% à ces européennes, ce pourrait n’être qu’un pic passager.

Ce phénomène est-il propre à la France ou touche-t-il l’ensemble de l’Europe dans un contexte de crise ?

Alexandre Vatimbella : Pratiquement tous les pays européens sont concernés par une montée des populismes de droite et de gauche avec de nombreux partis qui prônent, soit un abandon de l’euro, soit, tels les partis d’extrême-droite comme l’UKIP britannique ou les Vrais Finlandais qui militent pour une sortie de l’Union européenne. Surtout, ces deux derniers partis ont de grandes chances de remporter les élections européennes de l’année prochaine dans leurs pays respectifs tout comme les eurosceptiques polonais de Droit et Justice.

Marc Crapez :Le phénomène populiste auquel vous faites référence touche l’ensemble de l’Europe, à l’exception notable de la péninsule ibérique et des îles britanniques. En Angleterre, se développe en effet un mouvement eurosceptique sans que l’on puisse parler de populisme. Fait notable toutefois, la crise n’a guère été un accélérateur. Des tendances récurrentes existent dans des pays où ces partis obtiennent, dans la durée, des scores à deux chiffres. Mais il y a aussi des feux de paille. En Italie, le Mouvement 5 étoiles, qui vient plutôt de la gauche, a aspiré les voix de la Ligue du nord.

De droite ou de gauche d’ailleurs, le populisme du 21ème siècle n’est plus cette contestation tonitruante de la démocratie représentative qu’il fut au 20ème siècle. Les peuples européens adhèrent à la paix et à la prospérité et c’est dans le cadre de ce consensus qu’une partie d’entre eux est mécontente et apporte ses suffrages à des formations politiques qui se présentent en alternative aux élites en place qu’elles contestent.

Le populisme du 21ème siècle est une attente de débat démocratique sur des questions laissées en suspens. Il offre un refuge politique et une fraternité de substitution aux catégories de citoyens maltraités par les élites parce qu’ils se posent trop de questions face aux tensions engendrées par la globalisation et le multiculturalisme. Une France délaissée par les pouvoirs publics et médiatiques éprouve un sentiment de relégation. Elle ressent un déni d’appartenance et d’inclusion qui peut la pousser vers le vote extrémiste dans une logique de réparation et d’égalité.

Ce sondage va-t-il obliger les autres partis à durcir leurs positions sur l’Europe, notamment l’UMP au coude à coude avec le FN ?

Alexandre Vatimbella :Le "bon" discours sur l’Europe, c’est un des grands dilemmes de l’UMP qui est théoriquement, en partie, l’héritière des partis gaullistes où l’Europe a toujours été celle des nations et l’objectif premier la grandeur et l’indépendance de la France, non la réalisation d’une Union européenne trop fédéraliste.

Avec Jacques Chirac, qui fut pendant longtemps un chantre de l’euroscepticisme, puis, surtout, avec Nicolas Sarkozy – et il faut rendre hommage à ce dernier d’avoir compris qu’en ce XXI° siècle la France ne s’en sortirait que dans l’Europe – l’UMP est devenu majoritairement un parti pro-européen, militant pour une plus grande intégration ce qu’une partie de ses militants et de son électorat rejette comme le montrent les sondages.

Doit-elle pour autant revenir en arrière avec un positionnement très eurosceptique afin de contrer le FN ? Ce serait une régression très grave pour la France. De plus, ce serait sans doute l’éclatement à terme de l’UMP car on voit mal la frange libérale et surtout la frange centriste demeurées dans une formation qui tournerait le dos à l’Europe.

Néanmoins, il lui faut aussi donner des gages à tout cet électorat de droite qui est devenu eurosceptique voire anti-européen et qui ne vote pas seulement pour l’extrême-droite. D’où, sans doute, au cours de la prochaine campagne européenne, l’émergence d’un discours plus musclé vis-à-vis de Bruxelles et de cette Commission accusée de vouloir régenter tout et n’importe quoi.

Est-ce que ce sera suffisant pour capter les eurosceptiques de droite? Sans doute. Les anti-européens? Non.

Marc Crapez : Si vous le permettez, je n’emploierai pas l’expression "durcir". Comme toutes les métaphores de rétractation d’organes, elle renvoie à des frayeurs d’intellectuel. Pourquoi ne parlerait-on pas, à l’inverse, d’une position "moins laxiste" ? Ces formules sont des jugements de valeur trop marqués pour être éclairants.

Pour répondre sur le fond, je crois que ce ne ferait pas varier d’un iota l’UMP. D’autant qu’une ligne plus réservée à l’endroit de l’Union européenne a déjà émergé dans le sillage de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le libre-échangisme dogmatique et l’idéologie de la concurrence à tout prix appellent des correctifs. D’ailleurs, beaucoup s’interrogent. Geoffroy Roux de Bézieux, l’un des candidats au Medef, souligne que l’Europe compte 175 opérateurs de téléphonie contre 4 aux Etats-Unis… Henri Malosse, le nouveau président du Comité économique et social européen, tient des propos similaires et réclame une "coalition du bon sens".

La thématique de la collusion, dite "porosité", entre UMP et FN est dénuée de fondement. Aux dernières élections législatives cette thématique a été, une fois de plus, montée en épingle à partir de quasiment rien. Les propos de Nadine Morano et de Roland Chassain (à Arles) constituaient deux cas sur plus de 500 duels pour devenir député ! De plus, l’élection de deux ou trois députés du Front national n’a pas du tout été un drame. Lors de l’irruption de ce parti, aux municipales de 1983, Raymond Aron jugea que même une alliance ponctuelle entre la droite et l’extrême-droite n’était rien au regard des casseroles d’extrême-gauche que traîne la gauche française.

Il y a quatre ans, les socialistes alors dans l’opposition, concurrencés par le succès des listes Europe-Ecologie, n'avaient récolté que 16,48% des voix. Ce sondage est-il finalement assez rassurant pour le PS ?  

Alexandre Vatimbella : Oui et non. Oui, car le PS récupère une partie de son électorat qui était parti chez les Verts (qui ont perdu près de dix points dans le sondage de Valeurs Actuelles par rapport à leur résultat de 2009).

Oui, car si l’on regarde les sondages sur l’impopularité de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault, et malgré une petite remontée au mois de juin après le passage de la loi sur le mariage pour tous, 21% est un score tout à fait acceptable pour un parti qui est au pouvoir alors qu’une grave crise économique frappe le pays et que la défiance est reine chez une grosse majorité de Français.

Surtout, il fait aussi bien que l’UMP, principal parti d’opposition qui perd beaucoup, à la fois, vers l’extrême-droite mais aussi vers la droite modérée (il n’y avait pas de liste UDI en 2009).

Non, car il est au même niveau que le Front national. Même si les européennes avantagent le vote protestataire et donc le vote populiste, il est quand même préoccupant que l’extrême-droite, qui a souvent des résultats bas pour ce scrutin (6,34% et 3 député élus en 2009), se retrouvent au même niveau que le parti qui gouverne la France et qui a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée nationale il y a tout juste un an.

Marc Crapez :Vous avez raison de rappeler ce précédent. Le propre des élections européennes est de favoriser le vote protestataire, qui est plutôt d’ailleurs un vote de conviction et de défi. L’électorat essaye de peser sur l’orientation programmatique des grands partis ou d’infléchir leur ligne. Et il donne leur chance à des outsiders, grâce à ce scrutin proportionnel qui redonne de l’oxygène à un système globalement majoritaire.

Dans la pratique, cela n’a aucun effet sur les grands partis pour deux raisons. Premièrement, la faible participation aux élections européennes ne signifie pas que tous les abstentionnistes sont "dégoûtés par la politique", comme on l’entend dire. En réalité, une partie significative d’entre eux est globalement satisfaite du statu quo. Deuxièmement, parce que, jusqu’à présent, la seule révélation durable d’un scrutin européen a été le Front national, les autres ne furent que des feux de paille, du souverainisme de Philippe de Villiers aux radicaux de gauche avec Bernard Tapie.

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