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P1: American dream

Les dessous de la superpuissance américaine : les États-Unis, ce pays si familier que nous connaissons pourtant mal

Derrière l'image caricaturale transmise par Hollywood ou la propagande anti-américaine, retour en six étapes sur l'état réel de la superpuissance américaine. Première partie.

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Qu'en est-il vraiment des Etats-Unis d'Amérique ? S'agissant de ce pays (comme du reste)une média-sphère à la pratique et aux réflexes toujours plus semblable à ceux d'un prédateur des mers, capte ce qui s'agite et saigne- et néglige le reste : les chamailleries du président Trump avec la nomenklatura de Washington, quelques attentats et massacres : le reste est oublié.

Cependant, pour nous Européens, l'Amérique reste familière. Nous la connaissons pour nous y rendre par millions chaque année ; pour savoir mille choses sur elle, lues souvent dans sa langue, que nous parlons tous plus ou moins ; nous voyons à la télé ou au cinéma ses films, ses séries ; nous baignons au quotidien dans sa culture.

Approchons-nous pour autant le réel américain ? Non - loin s'en faut. Le coupable de cet aveuglement estnotre familiarité même avec l'Amérique ; l'habitude prolongée et persistante que nous avons d'elle - sa proximité. 

 Or là est l'énorme piège, qu'ainsi définit la phénoménologie « Ce que nous rencontrons tout d'abord n'est pas le proche, mais toujours l'habituel. L'habituel possède en propre cet effrayant pouvoir de nous déshabituer d'habiter dans l'essentiel - souvent, de façon si décisive qu'il ne nous laisse plus jamais y habiter... Ainsi sommes-nous souvent victimes de l'ivresse de l'habituel » (Martin Heidegger, Qu'appelle-t-on penser ?) 

Suffit-il alors de connaître l'"Amérique habituelle" ? Non - la vision réaliste doit s'imposer, et pour une bonne raison : les Etats-Unis restent - à un niveau qui surprendra même le lecteur - une écrasante puissance militaire. Puissance souffrant même d'un sévère déséquilibre entre son administration civile et son appareil militaire. A ce niveau du récit, suffiront ces deux petites notes d'ambiance : 

- Dans l'ensemble de l'appareil d'Etat américain, plus de personnels servent dans les orchestres militaires de l'Armée, que dans toutle ministère des Affaires étrangères (State Department).

- Le budget américain de la Défense est à lui seul plus important que celui des six pays suivants réunis (Russie, Chine, etc.).

 D'où l'idée de rechercher, d'analyser et présenter les Etats-Unis réels de 2019, partant de critères et concepts criminologiques ; ce, en allantde la périphérie vers le centre : comment se situe l'Amérique dans le monde ; ce qu'elle entend être, en tant que pays ; enfin, sa réalité stratégique intime.

Le cadre mondial 

Le monde entier est le lieu même de la puissance américaine ; dans l'idée-force qu'ils ont d'euxdepuis au moins le XIXe siècle, les Etats-Unis jouissent d'un état exceptionnel, d'une singularité (variante négative : d'un durable délire collectif) leur permettant d'intervenir partout et quand ils le décidentau monde, sans avoir vraiment à s'en justifier. Dans leur propre idée, les Etats-Unis ont le droit divin, la mission assignée de susciter et protéger des "démocraties", de transfigurer un monde imparfait, pour qu'enfin il s'améliore.

Le plus souvent tout au long du XXe siècle et au début du XXIe siècle, cet exceptionnalisme à socle géopolitique a trouvé au Congrès de Washington un support bipartisan, des budgets militaires ad hoc et l'appui de l'opinion du pays.

Ainsi s'épanouit et s'imposa le "monde libre" (1945-1989) puis post-guerre-froide (1990-2018) ; plus de sept décennies sans conflit majeur et après l'effondrement de l'URSS, un ordre international frisant l'hégémonie libérale ; ordre certes bancal et fragile, mais pour l'Amérique, constant jardinier de ce parc global, un job au coût raisonnable (Dépenses militaires en 2017, ±4% du PNB, 1941-1944 (2e Guerre mondiale) ± 40% du PNB.

Cela représente quand même un budget de Défense (dollars constants) de ± 1 560 milliards de US$/an, de 2001 à 2017 (Irak et Afghanistan inclus).Plus : dépenses prévues par la présidence Trump (2019-2023), des budgets "de guerre" d'environ 757 milliards de US$/an.

Au niveau mondial cependant, l'économie américaine perd de sa superbe: à son apogée de la fin de la 2e guerre mondiale, elle représente la moitié du produit brut mondial (PBM) ; 22,5% en 1985, 15,1% en 2018. En 2023, ce sera (±) 13,7 % du PBM.

En mars 1999 encore, l'éditorialiste-Faucon Thomas Friedman claironnait ainsi la formule magique du pouvoir de Washington "La main cachée du Marché ne fonctionnera jamais sans un poing bien caché. McDonalds ne peut prospérer sans McDonnell-Douglas qui fabrique le F-15 (avion de chasse). Et le poing caché qui maintient le monde en paix au profit des technologies de Silicon Valleys'appelle l'Armée américaine, l'Armée de l'Air, la Marine nationale et le corps des Marines"  .

Mais la recette-Friedman subit la loi des rendements décroissants ; vers la fin 2017, les choses se gâtent. En février 2018, à la traditionnelle conférence de Munich consacrée à la sécurité internationale, le correspondant de La Croix capte dans la salle des vibrations plutôt négatives :"L'ordre libéral international, cet ensemble d'institutions et de normes conçues après la seconde Guerre mondiale, et façonné par les Etats-Unis, s'effiloche de toute part. L'universalité des droits de l'homme, la légitimité des institutions internationales et des accords commerciaux sont toujours plus contestés... Le sentiment de vivre la fin d'un monde".

 

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