Les coûts cachés de la crise : les ravages à long terme de la récession sur les acteurs économiques | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Les coûts cachés de la crise : les ravages à long terme de la récession sur les acteurs économiques
©Reuters

Ceux qui ne retravailleront pas

Les coûts cachés de la crise : les ravages à long terme de la récession sur les acteurs économiques

Le potentiel de croissance des pays occidentaux a été lourdement affecté par la crise de 2008. Mais davantage que la crise, aujourd'hui, c'est l'immobilité qui risque de coûter cher aux économies d'Europe et d'Amérique du Nord.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

Voir la bio »

Atlantico : La Banque Morgan Stanley et l'économiste Vincent Reinhart s'accordent à dire que la crise des subprimes a eu un impact si fort sur les économies occidentales que leur potentiel de croissance en a été modifié. S'agit-il d'une théorie crédible ? Pourquoi ?

Nicolas Goetzmann : Depuis 2008, les économies occidentales ont connu pour la plupart une forte récession, et pour quelques-unes un rebond plus ou moins mou. Ne parlons même pas de l’Europe qui a encore les deux pieds dans la crise. Cette stagnation économique a en effet des répercussions à long terme sur le potentiel de ces économies, et ce pour plusieurs raisons. La première et la plus douloureuse est le taux de chômage et plus précisément le chômage de long terme. Les personnes concernées s’éloignent de l’emploi mois après mois notamment en raison de leur manque de formation. Cette situation transforme un chômeur « conjoncturel » en un chômeur « structurel », c’est-à-dire qu’il va être quasiment abandonné par les politiques économiques qui seront mises en œuvre, selon le principe du « contre le chômage structurel, on ne peut rien ». La perte de ce potentiel de travail est une perte également sur le niveau de croissance. D’autres facteurs entrent en jeu, notamment sur les niveaux d’investissements des entreprises, qui sont soit en baisse constante depuis 2008, ou au mieux en faible progression. Si les investissements d’aujourd’hui sont les emplois de demain, il n’est pas illogique de conclure que le potentiel de développement des pays est atteint par cette longue période de stagnation. Mais au-delà de ces éléments, la stagnation fait naitre un sentiment de renoncement des acteurs économiques, c’est ce qui ressort clairement de l’analyse du Japon et de ses 20 années de crise. Le taux de participation au travail est en baisse, les salaires baissent ou stagnent, c’est l’attrait au travail qui est atteint.

Que faut-il en déduire ? Sommes-nous contraints, aujourd'hui, d'être relayés au second plan de l'économie mondiale ?

Il faut se rendre compte que cette situation n’est finalement qu’un choix. Les pays occidentaux, et l’Europe en premier lieu, ont fait le choix de ne pas permettre à leurs économies de « tourner » à leur plein potentiel. De l’autre côté, et ce dès 2008, la Chine avait mis en place un gigantesque plan de relance afin de tenir la croissance chinoise à plein régime. L’Australie a pu faire la même chose, mais aussi le Canada, même si cela a été fait dans une moindre mesure. Je dis qu’il s’agit d’un choix car il aurait tout à fait été possible de lutter efficacement contre la crise. Puis, les Etats Unis l’ont fait, même si cela a été tardif et d’une trop faible ampleur, et ont pu faire baisser leur taux de chômage et revenir à la croissance. Pour Vincent Reinhart, le plein emploi aux Etats Unis se situe aujourd’hui à 6% de chômage alors même qu’il était de 4.5% avant la crise. Le potentiel de croissance américain était de 2.5%, il ne serait plus que de 2%. L’immobilisme a un coût et l’Europe va le payer cher sur le moyen terme. Le refus d’agir sur le front monétaire va peser lourdement sur le potentiel de croissance des économies européennes.

Selon la Banque Morgan Stanley cette situation aurait de lourdes répercussions sur la politique monétaire américaine. Quelles sont-elles exactement ?

La politique monétaire américaine est guidée par un mandat qui se préoccupe de deux éléments ; la stabilité des prix et la recherche du plein emploi. Si le plein emploi est atteint à 6%, la politique monétaire ne pourra pas aller plus loin pour soutenir la croissance, car cela provoquerait des tensions inflationnistes. Ainsi, les répercussions sur la Fed seraient que celle-ci n’apporterait pas autant de soutien à l’économie que certains pourraient le croire. Mais cette situation est connue par la nouvelle présidente de la FED, Janet Yellen, voilà pourquoi elle a déjà fait état de nouveaux objectifs concernant le chômage, notamment en prenant compte le sous-emploi. Ces nouveaux objectifs pourraient permettre à la FED d’aller encore plus loin pour le soutien de l’économie américaine. Et ce notamment en raison du faible niveau d’inflation enregistré le mois dernier, à 1.5%. Il existe encore une belle marge de manœuvre pour agir et pousser la croissance un peu plus loin avant de percevoir de réelles tensions inflationnistes. Si la Banque centrale européenne voulait bien se préoccuper de cette situation, elle pourrait constater que l’inflation stagne à 0.5% en zone euro, et que le potentiel de soutien est donc très important. Dans de telles circonstances, une relance monétaire agit d’abord sur la croissance et l’emploi, puis sur le niveau des prix. Il ne devrait même pas y avoir de discussion sur la nécessité d’agir.

Concrètement, comment cette situation se traduit-elle au quotidien pour le Français lambda ? Doit-on s'attendre à ce que les choses stagnent, ou pire encore qu'elles s'aggravent ? Est-ce irrémédiable ?

En France, la situation est identique. Le chômage de longue durée est à son plus haut, tout comme en Europe ou près de 50% des chômeurs cherchent un emploi depuis plus d’un an. Du coté des investissements c’est la même chose. En France, les investissements ont baissé de 5% depuis 2007 alors qu’ils auraient dû croitre d’environ 20% sur une période aussi longue. C’est un différentiel de 25% perdu pour créer les « emplois de demain », la technologie de demain, la productivité de demain. La crise a bien un effet récessif à court terme et un effet sur la croissance à long terme. Même chose sur la mentalité, l’idée de déclin fait presque l’unanimité aujourd’hui, ce qui ne pousse personne à prendre des risques.
Mais non, la situation n’est pas irrémédiable, il ne s’agit pas d’une fatalité, il s’agit d’un choix. La politique monétaire a pour rôle de donner l’impulsion à une économie et de la guider vers son potentiel de croissance. Si elle tire trop fort c’est l’inflation qui pointe le bout de son nez, mais si la banque centrale est immobile, comme aujourd’hui en Europe, c’est la calcification de l’économie qui prend place, elle se sclérose comme nous le vivons depuis 2008. Afin de lutter contre le phénomène décrit par Morgan Stanley et Vincent Reinhart, les banques centrales doivent chercher sans cesse le potentiel maximum de leur économie, chercher le plein emploi, elles doivent se situer à la limite de rupture de l’inflation. Si de telles politiques sont menées, le potentiel de croissance pourra à nouveau progresser, parce que le travail pourra redevenir une promesse.

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

Le sujet vous intéresse ?

À Lire Aussi

L’économie française en état d’apesanteur : de la stagnation à la récession ?Les systèmes de retraite des pays développés sont-ils en train de préparer la prochaine crise économique mondiale ?Stagnation ou reprise en 2014 : l'Europe a-t-elle encore envie de l'avenir ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !