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Emmanuel Macron dans l'enceinte de l'Elysée.
Emmanuel Macron dans l'enceinte de l'Elysée.
©Guillaume HORCAJUELO / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Le régalien est-il l’impensé du logiciel macroniste ?

Arthur Berdah publie « Emmanuel Macron, Vérités et légendes » aux éditions Perrin. A un an de l’élection présidentielle, rendez-vous politique majeur sous la Vème République, Arthur Berdah dresse le bilan du mandat d’Emmanuel Macron, et à travers son action, le portrait du premier des Français. Extrait 2/2.

Arthur Berdah

Arthur Berdah

Arthur Berdah est chef de service au Figaro et chroniqueur à France Inter.

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Le calme précède souvent la tempête. Mais il ne lui succède pas toujours. Emmanuel Macron a été imprudent de penser que ce serait le cas. Élu en 2017 sur un ambitieux programme économique et social axé autour de quelques grandes réformes (Code du travail, SNCF, assurance chômage, retraites…), le chef de l’État a cru qu’il pourrait laisser de côté les questions régaliennes, dans l’acception la plus large du terme  : police, justice, défense, mais aussi identité, immigration et cultes. Son ancien conseiller Didier Casas se souvient de l’avoir averti dès leur première rencontre : « Si tu es battu, ce sera là-dessus. »

Et pour cause. Diplômé de Sciences Po et de l’ENA, avant de passer par l’Inspection générale des finances, la banque Rothschild et le ministère de l’Économie, le natif d’Amiens n’a jamais été directement confronté à ces questions. Ni dans son expérience personnelle ni dans sa carrière professionnelle. C’est même le contraire : héritier de la deuxième gauche malgré un bref passage par le chevènementisme, il a longtemps considéré que ces thématiques étaient des lubies. Que l’insécurité relevait d’un « sentiment », comme Lionel Jospin avait cru bon de l’affirmer en son temps. Et que la sécurité était une obsession, de la droite dure au mieux, de l’extrême droite au pire.

Son passage au gouvernement, entre 2014 et 2016, ne l’a pas plus aidé à se forger une conviction claire. Témoin indirect de la vague d’attentats terroristes qui a frappé le pays en 2015, faisant plusieurs centaines de morts et des milliers de blessés sur le sol national, Emmanuel Macron a observé avec circonspection le virage sécuritaire de François Hollande et Manuel Valls. Il faut dire qu’il a assisté, sinon participé, au quadruple échec de ce couple exécutif. Un, le président de la République n’a jamais osé nommer l’ennemi qui attaquait de l’intérieur et de l’extérieur, à savoir l’islamisme. Deux, le Premier ministre s’est laissé enfermer dans sa caricature d’homme raide et autoritariste. Trois, la démission fracassante de Christiane Taubira a acté la rupture entre deux gauches « irréconciliables ». Quatre, la tentative de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux s’est soldée par un fiasco politique qui a clivé le pays et déchiré la classe politique.

Persuadées de pouvoir profiter de ce vaudeville pour tirer leur épingle du jeu en vue de la présidentielle, la droite, l’extrême droite et la gauche ont toutes cédé à la surenchère. Dans la radicalité pour les deux premières ; dans le déni pour la troisième. Un espace central s’est alors libéré. Convoité de longue date par Alain Juppé, il a finalement été investi par Emmanuel Macron. « Au fond, son intuition géniale a été de ressentir que le pays avait besoin d’une réponse économique et sociale. Qu’une réponse qui porterait uniquement sur l’insécurité ne répondrait pas […] à l’angoisse profonde générée par les attentats », en déduit l’ancienne porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. Manière de reconnaître que le leader d’En marche ! s’est stratégiquement fait élire sur la promesse de « réconcilier les Français » en prétendant que l’« émancipation par le travail » suffirait à atteindre cet objectif.

Résultat, pendant que Manuel Valls tentait en vain de porter une voix républicaine au sommet de l’État et de défendre la laïcité comme un rempart au communautarisme, Emmanuel Macron se contentait de quelques formules manichéennes, voire simplistes, pour s’éviter l’impopularité. Il en va ainsi de la « part de responsabilité » qu’il a cru bon d’imputer à la France dans l’apparition du « terreau » djihadiste. Idem avec son « inconfort philosophique » sur la déchéance de nationalité. Puis son satisfecit adressé à Angela Merkel, qui aurait eu « raison » d’ouvrir unilatéralement les portes de l’Europe à 800 000  migrants accueillis en Allemagne au plus fort de la crise des réfugiés. Vient enfin la campagne, lorsqu’il a refusé de s’opposer au port du burkini ; et qu’il a affirmé qu’il n’y avait « pas une culture française » mais des « cultures en France ».

Chaque fois, ces sorties ont été appréciées et applaudies par une certaine frange de l’échiquier politique. « Les personnes de gauche qui, comme moi, ne voulaient plus rester au PS à cause de Manuel Valls », résumait à l’époque la sénatrice de Paris Bariza Khiari, « marcheuse » de la première heure. Mais ses espoirs ont vite été déçus. Car avec cette stratégie le président a lui-même posé les bases du piège qui s’est refermé sur lui quelques années plus tard. Lorsque, une fois élu, il s’est peu à peu affermi. Donc transformé en homme « de droite ». Donc en « traître » aux yeux d’une base militante et d’une majorité parlementaire solidement ancrées à gauche.

Cette mutation du macronisme, que la nomination d’Édouard Philippe à Matignon en 2017 n’a pas spécialement accélérée tant le juppéiste est frileux sur ces questions, s’est achevée à l’été 2020. Lorsque, après la première vague de la crise du coronavirus, le chef de l’État a choisi d’installer Jean Castex au poste de Premier ministre, de propulser Gérald Darmanin à Beauvau et de conforter Bruno Le Maire à la tête d’un grand Bercy. D’aucuns y ont vu, à juste raison, l’avènement du sarkozysme en Macronie. Aucun des trois n’a rien fait pour contredire cette comparaison. Surtout le premier flic de France qui, hyperactif dès sa promotion, a multiplié les déplacements sur le terrain. Et, comme son mentor, n’a pas hésité à parler vrai. Quitte à faire polémique lorsqu’il a dénoncé l’« ensauvagement » d’une partie de la société.

Avant d’assumer ce virage à 180 degrés, Emmanuel Macron avait pourtant longuement tergiversé. En arrivant à l’Élysée, il a commencé par écarter presque tous les conseillers d’État qui peuplaient encore le palais. Il a ensuite maladroitement enfilé le costume de chef de guerre, en limogeant sans ménagement le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers dès l’été 2017. Une éviction vécue comme un affront au sein de la « grande muette », où l’on a eu du mal à respecter d’emblée ce jeune président – le premier à n’avoir pas fait son service militaire.

Seul l’exercice du pouvoir l’a progressivement convaincu de l’importance cruciale du régalien dans la conduite du pays. Le ministre de l’Intérieur démissionnaire, Gérard Collomb, n’y est pas pour rien. « Aujourd’hui on vit côte à côte et […] je crains que demain on ne vive face à face », a-t-il lancé en quittant le gouvernement en octobre  2018. Cet avertissement testamentaire visait la menace terroriste. Mais pas seulement. Il s’est d’ailleurs confirmé moins de deux semaines plus tard, avec la fracture provoquée par le mouvement des Gilets jaunes. Sans rien céder sur la modernisation économique du pays, Emmanuel Macron a alors commencé à intérioriser la notion d’« ordre républicain ». Un concept qu’il s’était contenté d’effleurer jusque-là. Une fois levé cette espèce de « verrou de Beauvau » dans lequel il s’était pudiquement enfermé, le président de la République a fini par s’autoriser quelques entorses à son « en même temps ». Son investissement du champ régalien est allé crescendo. Il a ainsi abordé sans complexe la question migratoire, établissant un lien entre immigration et terrorisme –  au point d’annoncer, fin 2020, un doublement des forces aux frontières. Puis il s’est mis à travailler sur un vaste plan autour du séparatisme islamiste, plan censé articuler à la fois la lutte contre la radicalisation, l’endiguement du communautarisme et la structuration de l’islam en France. Bref, à reprendre enfin la main face aux générations perdues de la République.

Un revirement à 180 degrés, applaudi par une partie de l’électorat de droite qui l’attendait de longue date. « Est-ce qu’on change à l’épreuve des faits et du pouvoir ? Heureusement », a-t-il lui-même reconnu lors de son discours des Mureaux (Yvelines), le 2  octobre 2020. Sans pour autant renier complètement sa position d’équilibre. « Ceux qui prétendent être “régaliens” sont les meilleurs alliés de leurs ennemis. Parce qu’ils exacerbent des tensions, ils ne s’attaquent pas au cœur du problème et ils rabattent une partie de la population vers la caricature qu’ils font des sujets, assène-t-il. Au fond, les gens pensent qu’être “régalien”, c’est être brutal avec une partie de la société. D’ailleurs, ceux qui ont les mots les plus forts ont généralement eu des actions très faibles. Moi, je crois à l’efficacité. Je n’ai jamais été dans l’hystérisation de ce sujet. Ni dans un sens ni dans un autre. Je l’assume, et je continuerai. »

La question du voile fait partie des sujets sur lesquels il s’évertue encore à conserver un certain « en même temps ». Quant à l’intégration et l’assimilation, ce ne sont pas des notions sur lesquelles il est allé au bout de son cheminement. L’identité fait d’ailleurs partie des sujets où il peine encore à se définir une ligne claire. Certes, il lui arrive parfois d’être ferme, comme cela fut le cas lorsqu’il a refusé de déboulonner quelque statue que ce soit au nom de la « cancel culture », dénonçant au contraire la dérive identitaire de l’antiracisme. Mais ses hésitations apparaissent encore trop souvent au grand jour. Un jour parce qu’il mélange les concepts d’« identité nationale » et de « privilège blanc » dans une interview. Un autre parce qu’il s’emmêle sur la question mémorielle en général… Et algérienne en particulier.

Pas échaudé d’avoir fracturé le pays en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », le chef de l’État entend remettre ce sujet sur le métier avant la fin de son quinquennat. En privé, il admet lui-même qu’il se sent investi d’une mission comparable à celle qui avait conduit Jacques Chirac à reconnaître la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Sans nécessairement faire de lien entre la Shoah et la colonisation, il considère que le « conflit mémoriel » qui demeure entre les deux rives de la Méditerranée est l’un des plus traumatiques dans le pays, et qu’il empêche encore aujourd’hui l’intégration de certaines générations issues de l’immigration.

Y compris celles qui, comme lui, n’ont ni connu ni vécu la guerre d’Algérie. C’est pourquoi il entend s’en remettre pleinement aux travaux de Benjamin Stora, à qui il a commandé un rapport sur le sujet. « Ni excuse ni repentance », a certes tranché l’historien. Mais cela n’a pas empêché la recommandation de gestes symboliquement lourds de sens. À commencer par la reconnaissance de l’implication de la France dans la mort de certains indépendantistes, tels que le mathématicien communiste Maurice Audin ou l’avocat nationaliste Ali Boumendjel. Mais aussi la préconisation d’instaurer de véritables journées de commémoration, dont le soixantième anniversaire des accords d’Évian, le 18  mars 2022. Le président de la République ambitionne d’y prononcer le fameux discours réconciliateur dont il rêve. La date n’en demeure pas moins délicate à double titre. D’abord parce qu’elle marque, en même temps que la fin de la guerre d’Algérie, le début des massacres des pieds-noirs et des harkis. Mais aussi parce qu’elle tombe à quelques semaines seulement du premier tour de l’élection présidentielle. Exactement comme en 2017. Preuve que l’histoire « bégaie » parfois, comme le redoute tant Emmanuel Macron.

A lire aussi : Emmanuel Macron a-t-il trahi François Hollande ? 

Extrait du livre d’Arthur Berdah, « Emmanuel Macron, Vérités et légendes », publié aux éditions Perrin.

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