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Le quinquennat de François Hollande est vide.
Le quinquennat de François Hollande est vide.
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Blocage idéologique

Le quinquennat du vide : pourquoi le vrai-faux volontarisme hollandais se noie dans l’aveuglement sur LA cause indépassable du marasme français

Alors que le sommet européen pour l'emploi se tient mercredi 8 octobre, le gouvernement continue à se bercer d'illusions en pensant qu'il peut satisfaire ses engagements européens en matière de déficits tout en redonnant de l'air à l'économie française.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Après avoir été reporté sine die, annulé puis reprogrammé, le Sommet européen pour l'emploi, initialement Sommet pour la croissance, se tient finalement à Milan ce mercredi 8 octobre. François Hollande et Matteo Renzi en avaient fait leur priorité pour 2015. C'est ainsi qu'ils comptaient peser pour une politique de croissance en Europe. Pourtant, à 24 heures de l'événement, personne n'en parle. De quoi témoigne le silence du président de la République sur un sujet dont il a à tant de reprises vanté l'importance ?

Nicolas Goetzmann : Depuis le début de son quinquennat, François Hollande laisse croire sur le plan politique qu’il souhaite mener la relance tout en tenant, sans aucun succès, une ligne en accord avec les priorités européennes. Il s’agit du grand écart hollandais qui s’inscrit dans une histoire du parti socialiste, en faisant référence au tournant de la rigueur de 1983. La faiblesse absolue d’un contrepouvoir français sur la ligne économique européenne s’explique avant tout par l’accord de principe sur cette ligne. Les discours de relance n’existent que dans le cadre politique français, ce qui se voit très bien lors de l’audition de Pierre Moscovici devant le Parlement Européen. La ligne "relance" est virtuelle, elle ne sert qu’à apaiser une majorité qui comprend doucement que rien d’autre n’est au programme. Parce que depuis le début du quinquennat, que s’est-il passé d’autre que des hausses d’impôts ? Rien. Les réformes de "compétitivité" sont présentées, mal menées, pour finir par des échecs. LE CICE, le pacte de responsabilité, l’inversion de la courbe du chômage etc…

La présidence Hollande est un bréviaire de formules sans fond, sans vision, sans projet. Il est tellement rassurant de tenter de se conformer à la règle, à ce qui est "possible", plutôt que de mener un véritable projet politique. Et tout ça pour finir à ne même pas tenir ses engagements. Le sommet sur l’emploi est le symbole de ce double discours, il a été martelé pendant des mois comme étant la source de tous les espoirs, et rien. Un vide énorme.

Alexandre Delaigue : Le gouvernement commence à être informé sur le fait que les effets d'annonce qui ne sont pas suivis d'effets réels sont plutôt contre-productifs. C'est aussi une manière de rabaisser les anticipations : si vous ne promettez rien, vous ne nourrissez pas d'attentes, et vous avez plus de chances d'obtenir une bonne surprise plutôt qu'une mauvaise. Je pense que pour le moment, en cherchant à ne pas générer d'attentes, le gouvernement français est dans la rhétorique. Et plutôt que de partir dans l'idée d'un grand sommet créant un avant et un après, François Hollande cherche à mener un travail de sape : il tente ainsi de "grignoter" les points de blocage, de provoquer un changement dans les mentalités.

Il faut dire que l'un des drames de la crise européenne est d'avoir commencé avec la situation grecque, où objectivement, un Etat était extrêmement gaspilleur et particulièrement mal géré, et pour lequel les Allemands ont été obligés de payer. Une fois entrée dans cette situation rhétorique, il est très difficile pour l'opinion publique d'en sortir, alors même qu'aujourd'hui la situation est différente. En effet désormais c'est l'ensemble de la politique macroéconomique européenne qui ne marche pas. On observe un mouvement général, d'ailleurs, qui ne concerne pas seulement des chefs de gouvernement, mais aussi le président de la Banque centrale européenne, qui consiste à pousser petit à petit, sans tenir un discours trop radical, pour déplacer autant que possible le champ de la discussion.

Quels risques François Hollande prend-il à désinvestir la piste européenne de relance de la croissance ? Dispose-t-il encore de marges au plan intérieur pour relancer l'économie ou faire bouger les lignes au plan européen constitue-t-il sa dernière chance ?

Nicolas Goetzmann : Il semblerait que les derniers crédits politiques européens soient utilisés pour soutenir la candidature de Pierre Moscovici à la Commission Européenne. Ceci dans un seul but, espérer une reprise de l’activité au cours des prochains mois et mettre en avant la présence de l’ancien ministre de l’économie afin de la justifier. Le fond est encore absent, ne reste que des coups de poker politiciens.

La situation actuelle du pays est simple. En respectant les règles et les traités européens, aucune marge de manœuvre n’est possible. Il s’agit de se conformer à une lente réduction des déficits sans croissance, une stagnation lente.

Concernant le "désinvestissement" de François Hollande sur une relance européenne, il faut bien se rendre compte que rien n’a jamais été réellement tenté. Des mots, des déclarations, mais aucun acte, sinon une lettre adressée au conseil européen invoquant un plan de relance de 1000 milliards. Une lettre qui n’a jamais été discutée ou évoquée, mais dont certains extraits sont parus dans Le Monde afin de démontrer la "détermination" du Président à la majorité. Du bluff.

Alexandre Delaigue : Le résultat du sommet est quasiment préempté, on sait qu'il n'en ressortira pas grand-chose. La France, avec son budget qui est sur le point d'être retoqué à Bruxelles, a peu de légitimité, et l'Italie, guidée par la politique de Matteo Renzi, n'est pas dans une meilleure posture. De l'autre côté, l'opinion allemande pousse le gouvernement de Merkel à la surenchère sur ce qui constitue son discours habituel, à savoir la rigueur. Le résultat étant connu avant même qu'il y ait eu discussion, il n'y a pas grand-chose à espérer.

En arriver là était-il inéluctable ? Ou François Hollande paie-t-il son excès d'optimisme ?

Nicolas Goetzmann : Il ne s’agit pas d’optimisme, il s’agit de certitudes. La vision économique du Président et de son gouvernement est tout à fait en ligne avec la trajectoire européenne. Compétitivité, réduction de de la dette et des déficits, mais dans la limite de ce que permet une majorité élue sur un programme différent.  

Ces certitudes sont basées sur une approche erronée de la crise que nous traversons depuis 6 ans. L’incapacité du Président à comprendre, sans doute par conformisme, qu’il s’agit là d’une crise d’une nature exceptionnelle, mettant en cause les structures mêmes de la zone euro, est le problème fondamental. Si François Hollande n’accepte que ce cadre stricte des traités européens pour penser, il devient impossible de percevoir les causes de la crise. Il devient également impossible de la résoudre. Pour "changer" l’Europe, il est nécessaire d’établir un rapport de force, de fédérer les intérêts, de proposer une nouvelle Europe. Et ici, il ne s’agit même pas d’un échec puisque rien n’a été tenté. Il n’est même pas possible de soutenir l’inverse. La signature du pacte budgétaire européen en est l’expression même. Le programme du candidat Hollande indiquait une renégociation, celle-ci n’a pas eu lieu alors qu’il s’agissait du début du quinquennat, c’est-à-dire du moment où le Président était censé avoir le plus de force. Le mot croissance a été ajouté pour la forme dans les discours, mais aucune discussion de fond n’a réellement eu lieu. Ce n’est pas un renoncement, c’est un choix.

Interrogé par le Financial Times ce dimanche 5 octobre (voir le lien en anglais), Michel Sapin, qui n'évoque même pas le sommet de mercredi, ne propose pas de nouveau plan de route. En quoi cela est-il caractéristique de l'incapacité du gouvernement français à développer une vision économique et sa tendance à naviguer à vue ?

Nicolas Goetzmann : Le gouvernement se laisse doucement guider par les obstacles qu’il trouve sur sa route. Les frondeurs se lèvent et quelques miettes sont jetées. La commission européenne se fâche et quelques resserrements auront lieu. La trajectoire se dessine au gré du relief, sans destination précise. Pas de vision, et effectivement la navigation consiste à se croiser les doigts en attendant que ça se passe. Le but du jeu est d’arriver vivant en 2017.

Il n’est pas nécessaire d’avoir une vision économique parce que les règles européennes sont suffisamment claires. C’est d’ailleurs le but. Avec une monnaie unique, un pacte budgétaire, il ne reste que peu de possibilités de dessiner une ligne spécifique. Lorsque la crise a frappé l’Europe en 2008, Nicolas Sarkozy est parvenu à sortir du cadre. D’autres personnalités politiques, de droite comme de gauche, proposent aujourd’hui de sortir du cadre. L’ironie de François Hollande est qu’il est en dehors des clous budgétaires précisément parce qu’il a trop voulu y arriver. La différence fondamentale est que François Hollande ne propose pas de sortir des critères, il subit. Et comme le guide du parfait élève européen a été mal conçu à la base, il n’obtient aucun résultat et cela est profondément perturbant pour le gouvernement.

Alexandre Delaigue : Le manque de vision est notable. Mais quelle pourrait être l'alternative dans une situation où tout est verrouillé ? Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur ce gouvernement, il faut bien reconnaître que le champ des possibles est extrêmement limité. L'exercice budgétait revient à un numéro d'équilibriste, entre d'un côté un budget qui ne doit pas être trop restrictif afin de ne pas se retrouver en récession, et de l'autre côté la nécessité de se faire bien voir de Bruxelles. Sans compter les réformes structurelles, dont on voit bien qu'elles sont particulièrement difficiles à mener : dans le cadre de la réforme de la profession réglementée, on a vu que tous ceux qui étaient concernés étaient très bien préparés pour faire capoter le projet. On peut être admiratif de l'efficacité avec laquelle le lobby des professions libérales a réduit à néant une réforme qui n'est même pas encore décrite ! Quoi qu'on puisse penser de l'envergure des membres du gouvernement, même des génies auraient du mal à faire changer les choses.

Dans quelles erreurs de diagnostic économique l'exécutif français continue-t-il de s'enferrer ? Comment ces erreurs se traduisent-elles concrètement ?

Nicolas Goetzmann : L’Europe n’est pas armée pour affronter une crise de nature monétaire, les traités sont trop restrictifs à cet égard. Les grandes banques centrales à travers le monde ont du se réinventer pour y faire face, au prix d’affrontements politiques et intellectuels. Et cela s’est révélé payant, aussi bien pour les Etats Unis, pour le Royaume Uni, que pour le Japon. En Europe, le vide s’est installé pour une raison simple ; les dirigeants ne n’autorisent pas à penser hors cadre. Le modèle de politique monétaire qui a été attribué à la BCE ne permet pas de résoudre la crise, c’est un fait. Le modèle américain l’a permis. Sur la base de cet enseignement, une réaction aurait pu avoir lieu mais la réponse des dirigeants européens est unanime : tant pis.

L’Europe est confrontée à un gigantesque problème de demande, ce qui se traduit économiquement par une chute de la croissance, une hausse du chômage, des déficits, de la dette, pour finir en déflation. Ce sont les caractéristiques précises d’une crise monétaire, du type de 1929. La BCE ne dispose pas du mandat lui permettant d’y répondre, mais cela, le Président ne semble pas l’avoir encore compris.

Alexandre Delaigue : La stratégie économique du gouvernement est relativement claire, ce dernier a tout à fait conscience de son absence de pouvoir sur la conjoncture, et qu'en revanche la conjoncture a tous les pouvoirs sur lui. Cette problématique était celle de l'exécutif précédent, sauf que celui-ci se montrait beaucoup plus volontaire. Dans la pratique cela ne donnait pas grand-chose.

François Hollande s'est fait élire en partant du constat selon lequel Nicolas Sarkozy était détesté, et en se disant qu'après cinq ans de récession, la conjoncture  finirait bien par s'améliorer. En attendant, il s'est dit qu'il pouvait se permettre de procéder à une hausse d'impôts, ce qui satisfaisait les contraintes européennes. Mais fondamentalement, le gouvernement ne fait qu'attendre qu'une conjoncture qu'il ne maîtrise pas revienne, pour pouvoir attribuer ce "succès" à sa politique. Si l'on veut trouver un point de cohérence dans tout ce qui paraît très incohérent, c'est là qu'il faut chercher. Tout le reste, ce n'est qu'affaires courantes : lorsque Bruxelles se plaint, on augmente les impôts, lorsque les entreprises mettent en garde contre la survenance de plans sociaux partout en France, on fait l'inverse. Ce n'est pas la France qui à elle seule pourra faire changer les choses, donc elle se contente de petits mouvements visant à faire changer les opinions.

François Hollande réclame une relance européenne mais va-t-il au bout de la logique (et serait-il prêt à l'assumer) ? Un tel objectif a-t-il du sens sans toucher à la structure même de la zone euro ?

Nicolas Goetzmann : La relance budgétaire a déjà été tentée en 2009-2010. Elle a permis un retour de l’activité mais elle a été sanctionnée par la Banque centrale européenne en avril 2011. Ce qui prouve une chose : en matière de demande, c’est la BCE qui a le dernier mot. Et la relance monétaire possède le gros avantage de ne pas créer de dette supplémentaire, ni de déficits. Quant au risque inflationniste, il est grotesque. Les Etats Unis ont créé 10 millions d’emplois au cours des quatre dernières années en soutenant l’activité massivement par la voie monétaire, ont une croissance proche de 4% pour cette année 2014, et ont une inflation de 1.7%... Aussi longtemps que le problème du chômage n’est pas résorbé, le risque inflationniste est inexistant.

François Hollande, même s’il acceptait le problème structurel européen, n’aurait sans doute plus le crédit nécessaire à une revitalisation de l’économie européenne. L’opposition nordique à toute réforme en ce sens est bien trop forte. De plus, l’ensemble des actions menées depuis le début du quinquennat aboutissent au même constat : François Hollande n’a jamais réellement cherché la relance, parce que ce n’est pas prévu dans le guide.

Alexandre Delaigue : La problématique est bien connue : lorsque les finances de l'Etat sont en mauvais état, soit on augmente les impôts, soit on baisse les dépenses, ce qui n'est jamais populaire. On peut aussi mener des réformes en vue de générer de la croissance, mais là non plus, ce n'est pas populaire en période initiale, et cela coûte cher. De plus, une bonne politique de réforme nécessite un peu d'espace macroéconomique. Or cet espace est bloqué par l'Union européenne. La seule qui puisse nous en donner, c'est la BCE, mais pour que cette dernière puisse donner un peu d'air à la France, il faut tout de même que cette dernière donne des gages pour rassurer l'Allemagne et autres partisans de la rigueur. Considérant cet état de fait, on ne peut pas faire grand-chose.

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