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Le prix caché de l’ascension sociale : l’impact sur la santé
©REUTERS/Eric Thayer

Tel Icare

Le prix caché de l’ascension sociale : l’impact sur la santé

Être le premier de sa promotion universitaire ou monter sa boîte sont des réussites sociales qui nécessitent un immense déploiement d'énergie, et encore plus si l'on vient d'une classe sociale défavorisée. Gare aux dangers.

Atlantico : Dans un récent article publié dans le New York Times (voir ici), trois Américains ont exposé leurs recherches menées sur des jeunes issus de classes sociales défavorisées, ayant un profil psychologique qualifié de "résilient" : particulièrement volontaires, ils savent dépasser l’adversité sociale pour s’extraire de cette dernière. "Nous pensions que, si des enfants issus de classes défavorisées réussissaient sur le plan scolaire et émotionnel, ils échapperaient également aux problèmes de santé propres à cette classe sociale. Nous avons constaté l’inverse, […] leur santé physique se détériorait même davantage". Comment l’expliquer ?

Radu Dan Moisoiu : A mon avis, la problématique tourne autour du sujet du stress et de ses conséquences sur la santé. L'origine sociale précaire de ces jeunes Américains indique qu'ils doivent affronter un nombre élevé d'adversités dans la vie en général, ainsi qu'ils vivent dans un contexte sanitaire et nutritionnel probablement inadéquat.

La réussite scolaire impose des efforts constants pendant de longues années, mais de niveau probablement plus important en absence d'un soutien familial adéquat et de ressources matérielles mobilisables que celui d'un enfant issu d'un milieu social aisé. Le déséquilibre entre les efforts requis et les ressources dont une personne dispose est la définition même du stress. Les conséquences sur la santé physique et psychologique du stress chronique d'intensité élevée sont bien connues.

Pour mémoire, les notions de stress positif et de stress négatif sont dépassées.

A l’âge de 20 ans et arrivées à l’université, ces personnes avaient des niveaux d’obésité, de pression artérielle et de stress supérieurs à celui des personnes de la même classe sociale qui ne continuaient par leurs études. Le stress associé à l’exigence de réussite est-il décuplé lorsque l’on démarre de très bas sur le plan social ? L’ascension sociale peut-elle être mauvaise pour la santé, en définitive ?

Radu Dan Moisoiu :Le corps ou l'esprit ne connaissent pas des notions telles qu'ascension sociale ou réussite scolaire. Ils n'expérimentent que les états émotionnels et le cortège de manifestations fonctionnelles de l'organisme, avec conséquences chronique sur l'état de santé. Quelles que soient les conséquences sociales, réussite ou échec, un déséquilibre, tel que le stress, ne peut être que délétère pour la santé à long terme.

La compréhension au sens plus large de cette information permet de s'affranchir des notions sociales de réussite ou d'échec pour chercher l'investissement dans des actions constructives, équilibrées et raisonnables dans les contraintes physiques, émotionnelles et mentales qu'elles imposent au sujet, génératrices d'émotions positives, valorisantes pour le psychique individuel conformément aux valeurs universelles, entre autres éthique et utiles à l'ensemble de la société.

Ce genre de projets individuels ne peut être que promoteur de santé psychologique et de bien-être, ce qui se manifestera au final par un meilleur état de santé physique.

Pierre-Jean Messe :D’autres études ont mis en évidence les coûts cachés en termes de santé d’une forte mobilité sociale mais uniquement pour les personnes issues de minorités ethniques, par exemple les Afro-Américains. Deux raisons sont généralement invoquées pour expliquer ce phénomène : les comportements discriminants auxquels les Noirs Américains ayant réussi à se hisser dans l’échelle sociale doivent faire face (moindres opportunités professionnelles à diplôme égal, comportements méfiants et inamicaux de la part de leurs collègues) et leur tendance à devoir fournir un effort excessif pour réussir malgré ce contexte hostile. Ainsi, comme le souligne en 1995 une étude médicale réalisée par Light et ses collègues, bien que ce comportement qualifié de « John Henrysme », associé par ailleurs à des cas fréquents d’hypertension, se retrouve parmi les Noirs Américains occupant des postes très qualifiés, il n’en est pas de même pour les Américains blancs sur ce même type de poste.

La situation américaine est aussi particulière du fait du coût élevé des études. Ainsi, nous pouvons imaginer que des jeunes issus de milieux modestes devront travailler pour payer leurs études et ainsi avoir moins de temps pour réaliser des activités bénéfiques pour leur santé (sport, détente etc.).

Une grande rigueur au niveau moral et intellectuel ne s’accompagne donc pas nécessairement d’une même exigence sur le plan physique ? Pourquoi ?

Radu Dan Moisoiu : Il s'agit probablement d'une importance excessive accordée à la réussite intellectuelle, au détriment de l'activité physique, des activités créatives ou artistiques, ainsi que du respect d'un rythme de vie équilibré, avec temps de repos suffisant et une alimentation équilibrée en quantité limitée aux besoins de l'organisme.

Faudrait-il davantage sensibiliser l'opinion publique à ces risques ? Voit-on beaucoup de "jeunes ambitieux" compromettre leur santé à cause d'une trop forte débauche de travail ?

Radu Dan Moisoiu : Oui, certainement, il s'agit d'un sujet de santé publique de première importance.

Notre société est construite autour de certaines idées fortes typiquement masculines : désir de succès rapide, évolution personnelle, réussite extérieure, forte expertise dans un domaine particulier, rythme de vie intense, consommation et dépense, affichage de la puissance personnelle ; d'ailleurs entre les principes d'une bonne vie saine, celui qui a pris le mieux auprès du public est le sport.

La santé et le bien être psychologique ne peuvent se préserver qu'en respectant le rythme de la vie que l'on observe dans la nature, avec des phases de croissance mais aussi de décroissance, d'activité mais aussi de repos, soit en intégrant les idées fortes typiquement féminines, par la prise en compte par exemple des besoins individuels du modèle de Maslow tels que le sommeil, la nutrition, le sentiment de sécurité, d'intégration sociale, d'estime de soi et d'accomplissement personnel.

Pierre-Jean Messe :De nombreuses études s’accordent pour reconnaître que l’intensification du travail depuis ces vingt dernières années a accru les risques professionnels, particulièrement les risques psycho-sociaux ainsi que les cas de maladies cardio-vasculaires. De plus, l’augmentation de la part variable des salaires observée depuis ces cinq dernières années risque d’aggraver cette tendance, en incitant les salariés à fournir un effort excessif au détriment de leur santé. Or, si cet effort fourni n’est pas reconnu à sa juste valeur (comme c’est le cas souvent pour les personnes issues des minorités ethniques mais aussi pour les femmes), les salariés peuvent connaître des situations de souffrance ou de mal-être au travail. Au final, bien qu’à court terme les entreprises peuvent profiter de ce sur-effort, il peut s’avérer qu’il conduise à long terme à une perte de bien-être pour les salariés et une détérioration de la productivité pour les firmes.

De plus, à cause de comportements discriminants à l’égard de certaines minorités pourtant désireuses de s’en sortir, la société limite l’efficacité de son système éducatif et donc sa capacité à s’adapter au monde de demain.

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