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Le paradoxe de la dette : méprisée et pourtant tellement désirée (et ce que ça nous coûte de ne pas comprendre les liens entre endettement, inégalités et faible croissance)
©Reuters

Puits sans fond

Le paradoxe de la dette : méprisée et pourtant tellement désirée (et ce que ça nous coûte de ne pas comprendre les liens entre endettement, inégalités et faible croissance)

L'endettement des Etats – une tendance mondiale dont la France ne s'est pas privée – est permise par des taux d'intérêt au plus bas. Un cercle vicieux s'enclenche alors mêlant inégalités, taux de croissance et niveau de chômage. Et le seul moyen d'en sortir ne commence pas par une attaque frontale de la dette.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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  •  La dette d'Etat n'a cessé d'augmenter depuis les années 80 grâce à la baisse des taux d'intérêts
  •  La baisse des taux est une conséquence, parmi d'autres, de la progression des inégalités. 
  •  La dette d'Etat sert à financer les politiques de réduction des inégalités. Le serpent se mord la queue.
  •  La cause primaire des inégalités doit être recherchée pour lutter aussi bien contre les inégalités que contre l'endettement excessif des Etats: la faible croissance en raison de l'abandon des politiques de plein emploi

Au début de ce mois de février, le très influent cabinet Mc Kinsey publiait un rapport sur les niveaux de dettes à travers le monde. Et le constat n’est pas brillant :

"Après la crise financière de 2008, et la plus longue et plus profonde crise depuis la Seconde Guerre mondiale, il était largement attendu que les économies mondiales se désendettent. Cela n’est pas arrivé. Au contraire, la dette continue de progresser dans presque tous les pays, aussi bien en termes absolus que relativement au PIB.(…) Depuis 2007, la dette globale a progressé de 57 trillions de dollars, relevant ainsi le ratio de dette sur PIB de 17 points de pourcentage".

Et évidemment, cette tendance à la hausse de la dette, notamment publique, n’est pas un phénomène nouveau. En France notamment, l’endettement public a commencé à se développer massivement à partir du début des années 80 :

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D’une dette de 20% sur PIB en 1980 à 95% en 2014, la progression surpasse légèrement les 2 points de pourcentage par an, en moyenne. Une  hausse qui s’est majoritairement produite en période de crise, c’est-à-dire entre 1990 et 1997 (25 points de hausse), puis entre 2008 et 2014 (27 points de hausse).

La première question à se poser est de savoir comment le pays est parvenu à s’endetter à un tel niveau. La réponse est simple; la baisse continue des taux d’intérêt, passant de plus de 15% à moins de 1% aujourd’hui a progressivement rendu indolore le remboursement de cette dette.

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Car, fait notable, le montant des intérêts remboursés en % de PIB, est inférieur en 2014 à ce qu’il était en 1985.

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Ainsi, depuis 2008, et malgré la hausse spectaculaire de l’endettement du pays, la charge de la dette est passée de 56 à 44 milliards d’euros, soit une baisse de 20%. L’Etat s’endette peut-être parce qu’il en a besoin, mais surtout parce qu’il peut le faire. Il revient alors à s’intéresser aux raisons de cette extraordinaire baisse des taux d’intérêts, qui se produit à l’échelle mondiale.

Une baisse des taux d’intérêts signifie assez logiquement que l’appétit des investisseurs est important pour cette classe d’actifs que représente la dette d’Etat. Des masses toujours plus grandes de capitaux sont à la recherche d’investissements offrant une importante sécurité. La demande est si forte qu’elle excède l’offre, pour en arriver à faire chuter les taux d’intérêts. Ici, trois causes principales semblent être à l’origine de la hausse de cette demande, c’est-à-dire de la hausse de l’épargne, selon la Banque d'Angleterre

“La première est démographique, une augmentation de la population d’âge moyenne qui a tendance à épargner beaucoup, ceci en raison de l’arrivée des baby-boomers dans cette phase d’âge. La seconde est l’accroissement des inégalités, ou une augmentation de la part des revenus des plus riches, qui ont tendance à épargner plus, produit une augmentation de l’épargne. Et la troisième est l’apparition des marchés émergents qui épargnent beaucoup et financent les déficits du monde riche ».

Ainsi, parmi ces causes, l’accroissement des inégalités occupe une bonne place en raison d’une part de plus en plus grande de revenus captés par une population ayant une tendance marginale à moins consommer, et ainsi à plus épargner. Et pour cette population, la dette d’état est un actif attractif.

Car en France, comme cela est la tendance de fond au sein des pays les plus avancés, les inégalités progressent. Ici, l’indicateur de Gini qui mesure les écarts entre revenus des plus aisés et des plus pauvres de la population :

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Cette hausse des inégalités résulte de la stagnation des revenus des plus pauvres et de la progression continue des revenus des plus riches. Et pourtant, en France,  le niveau de redistribution sociale est parmi les plus importants au monde ce qui permet quand même d’atténuer en partie ce niveau d’inégalités :

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Le trouble apparaît alors. D’une part, l’accroissement des inégalités aurait donc pour effet d’augmenter l’épargne des plus riches, ce qui conduirait à faciliter l’endettement des Etats par le biais de la baisse des taux d’intérêts. Et d’autre part, l’endettement des Etats aurait pour objectif principal de lutter contre les inégalités. Car comme l’indique le FMI :

"En réalité, les augmentations d’inégalités de revenus sont souvent suivies d’interventions politiques ayant pour objectif de soutenir les niveaux de vie des groupes les plus pauvres, et dont les revenus stagnent".

Et, en effet la hausse des dépenses de l’Etat, en France, provient très largement des dépenses de prestations sociales : 

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Le serpent se mord la queue. La hausse des inégalités permet donc aux plus riches de financer les Etats pour que ceux-ci luttent contre les inégalités. Peut-être serait-il alors plus efficace de rechercher les causes premières des inégalités plutôt que de construire cet édifice de dette dépourvu de sens ?

Et cette cause première n’est pas un mystère. Une faible croissance qui s’est progressivement installée dans le pays les plus développés depuis le début des années 80, entrainant chômage de masse et stagnation des salaires des moins éduqués. La lente glissade du taux de croissance (nominale –tenant compte du niveau d’inflation-) provoque alors la hausse continue de l’endettement public :

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Les recherches perpétuelles d’atténuation des inégalités ne sont donc que des pansements sur une tendance de fond. C’est à l’origine du mal qu’il faut frapper. Ainsi, l’objectif prioritaire est la recherche de la croissance, par une politique de plein emploi. Une politique décrite par les économistes Dean Baker et Jared Bernstein :

"Il y a beaucoup de politiques qui peuvent réduire les inégalités, mais il n’y en a aucune qui est aussi simple conceptuellement que le plein emploi (...). L’idée de base est simple : avec des taux de chômage faibles, la demande pour le travail permet aux travailleurs au milieu et au bas de l’échelle de voir leurs salaires horaires et annuels progresser, et ainsi, leurs revenus. Les niveaux de chômage ne sont pas un don des dieux, ils sont le résultat d’une politique économique consciente. La décision de tolérer ou non un taux de chômage élevé est un choix"

Et c’est cette politique de plein emploi que les pays développés avaient, pour la plupart d’entre eux, abandonné depuis le début des années 80. Et la mesure phare à prendre, pour revenir sur cet état de fait, est de réintroduire la recherche du plein emploi comme un objectif prioritaire, et non plus secondaire, pour les grandes banques centrales à travers le monde. Une recherche qui aura pour effet de d’impacter les niveaux de croissance, de chômage, d’inégalités, et de niveaux de dette des Etats. Le grand chelem.

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