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L’utilisation de cette doctrine concernant une « inégalité mondiale » a-t-elle pour but d’asseoir l’idéologie « poutiniste » ?
L’utilisation de cette doctrine concernant une « inégalité mondiale » a-t-elle pour but d’asseoir l’idéologie « poutiniste » ?
©Alexei DRUZHININ / SPUTNIK / AFP

Idéologie

Le milliard (occidental) doré ou la théorie géopolitique apocalyptique qui se cache derrière les discours de Vladimir Poutine

Pour Vladimir Poutine, un concept datant des années 1990, « golden billion », résume l’état actuel de la géopolitique mondiale. La Russie serait le dernier obstacle au plan de l’Occident.

Françoise Thom

Françoise Thom

Françoise Thom est une historienne et soviétologue, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne

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Atlantico : Pour le président de la fédération de Russie, Vladimir Poutine, un concept datant des années 1990 semble résumer l’état actuel de la géopolitique mondiale : « golden billion ». La Russie serait le dernier obstacle au plan de l’Occident qui voudrait réduire la population à un milliard de personnes dorées qui considéreraient toutes les autres populations comme des colonies. Sur quoi repose cette théorie ? D’où vient-elle ?

Françoise Thom : La théorie du « milliard doré » est indissociable d’un autre fantasme  des dirigeants du Kremlin, celui d’une Russie sur laquelle tous les pays occidentaux jettent des regards de convoitise  à cause de ses richesses. Elle remonte - entre autres - à l’opus d’un économiste soviétique, un certain Anatoli Tsikounov, alias Kouzmitch, auteur d’un  ouvrage intitulé Le complot du « gouvernement mondial » (la Russie et le « milliard doré »), paru en 1994. Tsikounov s’appuie sur une lecture biaisée de « l'Acte de la Conférence de Berlin », qui  réunit  les représentants de 14 pays européens, en 1884-1885, et a pour objet de régler pacifiquement les litiges relatifs aux conquêtes coloniales en Afrique.  L’Acte final a introduit  la notion d’« occupation effective », en vertu de laquelle un pays doit exercer une occupation effective, et pas seulement nominale, pour se faire reconnaître un territoire, c’est-à-dire qu’il doit y exercer réellementson autorité.  Dans l’interprétation de Tsikounov, cela veut dire que tout État est obligé d'extraire efficacement les matières premières de son territoire et de les mettre en circulation, et si ses propres moyens techniques ne le permettent pas, il doit autoriser d'autres pays à exploiter ses ressources. Il en tire la théorie promise à un grand avenir en Russie selon laquelle les Occidentaux n’ont qu’une idée en tête, prendre le contrôle de la Russie pour faire main basse sur ses richesses qu’ils considèrent comme un bien commun. 

L’utilisation de cette doctrine concernant une « inégalité mondiale » a-t-elle pour but d’asseoir l’idéologie « poutiniste » ? Retrouvons-nous là dans un grand nombre de ses discours ?

Ce fantasme s’exprime très tôt dans les propos des dirigeants russes. Ainsi Poutine commente en ces termes la tragédie de Beslan, le 4 septembre 2004[1], dans son adresse à la nation après les événements : « Nous vivons aujourd’hui après l’effondrement d’un grand État immense.[…]. Nous avons fait preuve de faiblesse. Et les faibles se font rosser. Certains veulent nous arracher un morceau « juteux », d’autres les aident à le faire, car ils considèrent que la Russie est encore une menace, car c’est une des plus grandes puissances nucléaires du monde – une menace qu’il faut écarter. Le terrorisme n’est qu’un moyen pour parvenir à ce but. »[2] Le 18 décembre 2014 il précise ce thème : « Après tout, nous avons entenduà plusieurs reprises des responsables [occidentaux] dire qu'il est injuste que la Sibérie, avec sa richesse incommensurable, appartienne entièrement à la Russie. Injuste, je vous le demande? Alors qu’arracher le Texas au Mexique est juste. Et le fait que nous cultivons nos propres terres est injuste, nous devons les donner». Nikolai Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe, un intime du président Poutine, déclare en 2015 dans une interview à Kommersant :« Ils [les États-Unis] aimeraient beaucoup que la Russie n'existe pas du tout. Comme pays. Parce que nous avons de grandes richesses. Et les Américains pensent que nous les possédons sans y avoir droit, car, à leur avis, nous ne les utilisons pas comme nous devrions les utiliser. Vous vous souvenez probablement de la déclaration de l'ancienne secrétaire d'État américaine Madeleine Albright selon laquelle la Russie ne possède ni l'Extrême-Orient ni la Sibérie». L’énigme de cette citation attribuée à l'ancien secrétaire d'État américain mais jamais prononcée par elle a été tirée au clair en 2006, lorsque Boris Ratnikov, général à la retraite du FSO (service chargé de la protection des dirigeants du Kremlin) aexpliqué une interview à Rossiyskaya Gazeta que sous Boris Eltsine un programme secret de télépathie avait été mis en œuvre par le FSO pour lire les pensées des politiciens occidentaux. Selon Ratnikov, les mediums en épaulettes avaient déchiffré «dans les pensées de Madame Albrightune haine pathologique des Slaves. Elle était égalementscandalisée par le fait que la Russie possède les plus grandes réserves minérales du monde. Selon elle, à l'avenir, ce n'est pas un pays, mais toute l'humanité, sous la supervision, bien sûr, des États-Unis, qui devrait gérer les réserves russes. Et elle considérait la guerre au Kosovo uniquement comme la première étape vers l'établissement d'un contrôle sur la Russie ».

La population russe est-elle réceptive à ce concept ?  Comment la propagande russe l’utilise-t-elle notamment depuis le début de la guerre en Ukraine ?

Ce thème s’infléchit plus explicitement vers celui du « milliard doré » à partir de la dégradation des relations avec les Occidentaux dès 2021. «Il est absolument clair que le monde ne peut pas continuer dans la voie consistant à construire une économie qui fonctionne pour un million de personnes ou même pour le "milliard doré". Cela relève tout simplement d’une attitude destructrice. Un tel modèle est, par définition, instable», déclarait Vladimir Poutine à Davos en 2021. Avec  la guerre en Ukraine  les dirigeants russes mettent de plus en plus l’accent sur ce discours tiers-mondiste. Pour rompre son isolement, courtiser l’Asie et l’Afrique, dresser ces continents contre l’Europe et les Etats-Unis, le Kremlin revient à la propagande anticolonialiste  de Lénine et Trotski. On se souvient du Congrès de Bakou en septembre 1920 lorsque devant un public enthousiaste le chef bolchevik Zinoviev appelait à la djihad contre les capitalistes français et anglais, et son collègue Radek invitait au nom d'Allah les travailleurs d'Orient à saisir la main fraternelle des prolétaires russes afin de secouer le joug du capitalisme.

Ces constructions paranoïaques quotidiennement distillées par la propagande du régime imprègnent une bonne partie de la population russe.Leur succès tient à deux facteurs fondamentaux expliquant le comportement de la Russie poutinienne : une ignorance totale du droit, qui fait de la scène internationale une sorte de Jurassic Parc où le fort mange le faible ; une ignorance tout aussi abyssale de l’économie, perçue en Russie non comme la création de richesses mais comme le pillage, soit de la nature, soit des peuples conquis ou vassalisés. 


[1]Prise d’otages par des Tchétchènes et Ingouches en Ossétie du Nord qui avait fait 332 victimes, dont 186 enfants, après l’assaut donné par les forces russes, le 3 septembre.

[2]V. Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, DDB, 2018, p. 86

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