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Le mariage pour tous est-il en train de faire basculer le journalisme dans l'outing pour tous ?
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Le placard

Le mariage pour tous est-il en train de faire basculer le journalisme dans l'outing pour tous ?

L'outing de force, voilà un concept politico-médiatique qui semble se banaliser dans notre pays, qui se veut pourtant le garant de droit fondamentaux, à commencer par la vie privée. Politiques, journalistes, présentateurs télés, tous un peu coupables, peut-être devrions-nous nous remettre en question sur notre rapport à la sexualité et la vie privée des autres.

Neïla Latrous

Neïla Latrous

Neïla Latrous est rédactrice en chef Maghreb & Moyen-Orient chez Jeune Afrique.

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La rumeur est-elle devenue la norme dans le journalisme ? Il faut le croire et nous serions alors tombés bien bas. Il y a quelques mois, c’est Libération qui accordait du crédit à un bruit de couloir et y consacrait sa une. Mais si, rappelez-vous, un prétendu compte bancaire caché de Laurent Fabius. Cette fois, mariage pour tous oblige, c’est un nouveau cap qui vient d’être franchi : le non-respect de la vie privée.

L’article 9 du Code Civil est pourtant très clair : « Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »

C’est d’ailleurs à ce même article que se référait Stéphane Bern en 2006 lorsqu’il attaquait L’Expansion, un magazine coupable selon lui d’avoir évoqué sa sexualité. Ce même Stéphane Bern qui sur Canal+ évoque aujourd’hui les penchants –  vrais ou fantasmés – d’un dirigeant de l’UMP. En ces termes : « Il n’assume pas sexualité ! Tout le monde sait qu’il est homo, mais il dit qu’il est hétéro. » Stéphane Bern le tient de Frédéric Mitterrand qui lui a glissé la confidence au cours d’un dîner mondain où politiques, journalistes et puissances économiques se retrouvent en toute discrétion.

Notez qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la rumeur arrive en place publique dans la bouche du spécialiste du gotha. C’est même plutôt logique. Ce qui inquiète en revanche, c’est le circuit de blanchiment de la rumeur. Un premier papier dans un éminent journal, suivi d’une flopée de reprises par des médias plus ou moins sérieux. Entre temps, les mots ont changé de nature : Stéphane Bern n’affirme plus qu’untel est homo, il « oute » ou « révèle l’homosexualité. » Le doute n’est plus permis : puisqu’il révèle, c’est que c’est vrai ! Stéphane Bern a beau faire marche arrière - « C’était sur le ton de la plaisanterie, ce n’est pas de l’outing » -, la rumeur est lancée, validée, recyclée. Elle est devenue information.

Et le système a ceci de pervers qu’il s’assoit sur tous les principes fondamentaux du droit. Devant un tribunal, il incombe à celui qui procède à une affirmation de la prouver. C’est ce que l’on appelle la charge de la preuve. Dans nos esprits, dès qu’il s’agit de ragots, la charge de la preuve est inversée. C’est au principal intéressé de démontrer qu’il n’est pas ce que les rumeurs disent de lui. Parce que la rumeur, souvent, fait appel à nos fantasmes - d’argent, de pouvoir, de sexe – et qu’il nous est difficile de mettre un couvert dessus. Les débats sur le mariage pour tous nous en ont fourni la démonstration. Avec une quantité de tweets sur l’orientation sexuelle de telle députée pourtant opposée au projet de loi, les difficultés conjugales de tel autre qui se veut le défenseur de la famille en séance publique … Des on-dit censés nous éclairer sur les motivations de nos élus et qui en vérité, n’éclairaient rien d’autres que nos vils instincts. Et je plaide moi-même coupable en tant qu’individu.

En tant que journaliste en revanche, il convient de s’interroger sur le crédit que nous accordons à ces bruits de couloir. Notre profession est réglementée. Crédible parce que sérieuse. Et s’il n’est pas faux de dire qu’un certain nombre d’entre nous étions, à titre personnel, favorables au mariage pour tous, il est dangereux en revanche de colporter des ragots au nom d’un projet politique dont nous voudrions être les porte-voix en tant que journalistes. L’outing pour tous ? Certainement pas pour moi.

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