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Le double jeu allemand : à la fois cheval de Troie des intérêts géopolitiques américains et géoéconomiques russes en Europe
©REUTERS/Dominick Reuter

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Le double jeu allemand : à la fois cheval de Troie des intérêts géopolitiques américains et géoéconomiques russes en Europe

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale l'Allemagne est mue par une volonté de puissance économique. Cette orientation l'a conduite à faire des choix pragmatiques dans ses relations avec la Russie et les Etats-Unis.

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi est conseiller scientique de Futuribles international et géoéconomiste spécialiste des questions énergétiques. Il est aussi docteur en géographie économique, professeur de relations internationales au sein de l’Enseignement militaire supérieur spécialisé et technique, intervenant à Sciences Po et à Polytechnique. Il est l'auteur de Energie, ressources, technologies et enjeux de pouvoir, chez Armand Colin (2017) et avec O. Kempf et F-B. Huyghe, Gagner les cyberconflits, Economica, 2015.

 

 

 

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Atlantico : Vladimir Poutine et l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder ont été vus en train de se faire une franche accolade lors des 70 ans de ce dernier à Saint-Pétersbourg. Il n'est pas le seul à faire preuve de cordialité à l'égard du président Poutine, l'ancien chancelier Helmut Schmidt a récemment déclaré que les opérations russes en Crimée étaient "parfaitement compréhensibles". Globalement, comment l'Allemagne se positionne-t-elle par rapport à la Russie ? Quelle part l'énergie prend-elle dans ces relations ?

Nicolas Mazzucchi : L'Allemagne connaît actuellement un gros problème de positionnement par rapport à la Russie, du fait de son double tropisme. D'un côté sa vieille alliance avec les Etats-Unis lui a permis de renaître, et ensuite de réunifier les deux Allemagne, mais de l'autre elle est objectivement alliée avec la Russie, et ce depuis l'Ostpolitik ("Politique vers l'Est", ndlr) de Willy Brandt dans les années 1970.

Ce tiraillement des élites allemandes explique la position actuelle d'Angela Merkel sur la crise ukrainienne. Bon gré mal gré, elle a été obligée de se rallier à la politique de sanctions, tout en étant le grand leader européen qu'on a le moins entendu.

Le couple énergie/matières premières prend une part prépondérante dans les relations entre l'Allemagne et la Russie. En effet l'Allemagne est une économie extrêmement industrialisée, et la Russie est le premier fournisseur au monde de matières premières pour l'industrie. Depuis les premiers accords entre l'Union soviétique et les pays européens dans les années 1970, l'Allemagne s'est conçue comme le hub énergétique de redistribution des hydrocarbures soviétiques puis russes pour l'espace européen. Le vrai siège de Gazprom en Europe se trouve en Allemagne, et énormément de personnalités allemandes, à commencer par Gerhard Schröder, se retrouvent dans les organes décisionnels de ces entreprises. On en voit un effet avec le projet Nordstream, décidé à la fin des années 2000 et qui entre en opérations actuellement, qui aboutit en Allemagne, point de ré-éxportation du gaz russe, notamment vers l'Europe centrale et orientale.

Angela Merkel a tout de même tenu des propos très fermes à l'encontre de Vladimir Poutine. Est-elle sincère, ou s'agit-il de déclarations de façade masquant les intérêts réels de l'Allemagne ?

Angela Merkel, et l'Allemagne dans son ensemble, est surtout très embêtée, car elle a besoin de la Russie. L'Allemagne, depuis les années 2000, a essayé de construire une sorte de dominion sur les Etats d'Europe centrale et orientale. Elle a poussé pour que ceux-ci entrent dans l'UE, ce qui lui a donné une prépondérance, puisque lorsqu'on regarde la structure économique de ces pays, on se rend compte que les premières entreprises sont souvent des filiales de sociétés allemandes. Néanmoins, ce dominion n'a pas pu se faire sans l'appui, et sans alliance tacite avec la Russie. Cette entente germano-russe fait très peur aux pays d'Europe centrale et orientale, et tout particulièrement à la Pologne. Celle-ci est consciente que ses deux voisins veulent mettre l'ensemble des pays de la région sous tutelle.

Mais actuellement les Allemands ne sont pas très tranquilles lorsqu'ils voient le grignotage russe sur la Crimée, et potentiellement sur l'Ukraine de l'Est. De fait, il est compliqué pour l'Allemagne de se livrer à un double-jeu, proaméricain sur le plan géopolitique, et prorusse sur le plan géoéconomique.

La Chancelière allemande doit rencontrer Barack Obama ce vendredi 2 mai à Washington. En tant que leader économique européen, l'Allemagne est-elle devenue de facto le porte-parole de l'UE auprès des Etats-Unis ? Porte-t-elle les intérêts de tous ses partenaires, ou a-t-elle tendance à faire cavalier seul ?

L'Allemagne, très nettement, a tendance à faire cavalier seul. Ce pays a une véritable politique de puissance et de renaissance basée sur l'économie, qui date du Chancelier Adenauer. Toutes les décisions prises depuis, et notamment le fait de servir de cheval de Troie économique à la Russie en Europe, sont clairement égoïstes. Même si elle utilise souvent une rhétorique pro-européenne, l'Allemagne parle pour ses intérêts. Angela Merkel essaiera donc de parler à Obama au nom de l'UE, mais avant tout dans le but des entreprises allemandes.

Le projet de Traité transatlantique, actuellement en discussion à la Commission européenne, devrait faire partie des dossiers abordés. Quel est le niveau d'entente entre les deux pays à ce sujet ? Les autres Etats membres de l'UE partagent-ils les mêmes vues ?

L'Allemagne, comme les autres grands pays européens, dont la France, a beaucoup à y perdre. Les Etats les plus favorables au traité transatlantique sont le Royaume-Uni, pour des raisons de proximité économique et culturelle, et ceux d'Europe de l'Est, qui craignent la Russie. L'Allemagne et la France, elles, comprennent que ce traité va les arrimer de facto à l'économie américaine, et limiter la marge de manœuvre de leurs entreprises.

Les intérêts de l'Allemagne peuvent converger sur certains points avec ceux des Etats-Unis, mais il ne faut pas la voir comme un pays économiquement proaméricain. Ils s'entendent sur la stabilisation géopolitique de l'Europe, l'élargissement de l'Union européenne à la Turquie, le rapprochement avec la Biélorussie et l'Ukraine…

Toutes ces données prises en compte, la politique allemande profite-t-elle uniquement à elle-même, ou bien rejaillit-elle positivement sur ses partenaires européens ? Pourquoi ?

Cela dépend du point de vue. Sur un plan géopolitique, la volonté d'apaisement et de non interventionnisme, profite aux pays qui veulent une Europe pacifiée et qui intervienne le moins possible dans les affaires extérieures (Europe de l'Est et petits pays). En revanche, vis-à-vis des grands pays, sa politique est dommageable, comme lorsqu'elle ne suit pas la France au Mali ou en Centrafrique.

Au plan strictement économique, la politique allemande sert les intérêts de l'Allemagne. Celle-ci n'a aucune volonté de créer une politique européenne, à moins qu'il ne s'agisse d'une politique européenne sous bannière allemande.

L'Allemagne, par son dynamisme, ne peut-elle pas entraîner avec elle ses partenaires européens ?

Si tant est que les autres pays aient des volumes d'échanges avec l'Allemagne leur permettant d'être tirés en avant par la croissance allemande, et qu'ils aient une compatibilité avec l'économie allemande. La France a plus tendance à pâtir de la croissance allemande qu'à en profiter. Siemens et Alstom, par exemple, sont deux entreprises concurrentes. Et la croissance allemande n'est pas une bonne nouvelle pour Alstom, on le voit bien en ce moment. Il en va de même pour l'Espagne et l'Italie. L'Europe connaît une situation particulière, elle est la seule union au monde où ses membres sont à chaque fois les pires concurrents entre eux. Le pire concurrent de la France est l'Allemagne, celui de l'Allemagne est le Royaume-Uni, celui de l'Italie est l'Espagne, etc.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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