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François Hollande

3ème anniversaire

Le changement, c’est quand ? François Hollande, le président qui ne réformait (presque) rien mais dont le quinquennat aura pourtant accouché d’une France nouvelle

A la tête de l'Elysée depuis le 6 mai 2012, François Hollande a moins réformé la France que fait évoluer les opinions des Français : convertis au libéralisme, plus intransigeants avec les questions d'immigration et désillusionnés sur le rôle de l'école.

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français.

 Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La société pornographique (Bourin, 2012)

Il possède également un blog : bonnet d'âne

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Guillaume Sarlat

Polytechnicien et Inspecteur des Finances, Guillaume Sarlat, a fondé et dirige à Londres une société de conseil en stratégie aux entreprises.

 

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Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Dernier ouvrage : LAÏCITÉ, ÉMANCIPATION ET TRAVAIL SOCIAL
 
L’Harmattan, Sous la direction de Guylain Chevrier, Les Ecrits de BUC Ressources SOCIOLOGIE TRAVAIL SOCIAL, juillet 2017, 270 pages.
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Atlantico : Dans un sondage Ifop pour Le Figaro publié en décembre 2013, 65 % des personnes interrogées estimaient que la France n'a pas fait assez d'efforts sur les salaires, le droit du travail et les aides sociales pour rester compétitive dans la mondialisation. Une forte majorité (61%) estimait qu'il était temps de fermer certains services publics, une mesure à laquelle adhéraient 47% des salariés du public. Les Français ne croient-ils plus à l'Etat-providence ?

Guillaume Sarlat : Les Français ont une relation ambivalente avec l’Etat, et notamment l’Etat-Providence.

D’un côté, ils constatent en permanence, dans leur vie de tous les jours, la dégradation des services publics, en premier lieu l’Ecole publique, mais aussi, pour ceux qui en sont usagers, les transports publics et la Justice.

Ils voient également que l’Etat Providence est extraordinairement inefficace : avec pourtant des dépenses publiques s’élevant à 57% du PIB (Produit Intérieur Brut), des dépenses sociales à 33% du PIB et le droit du travail le plus épais d’Europe, la France compte 3,5 millions de chômeurs, 6 millions de personnes vivant des minima sociaux, et la précarité de ceux qui travaillent ne cesse également d’augmenter.

Mais dans le même temps, les Français restent très attachés à l’Etat et à l’Etat-Providence, pour les protéger des menaces, réelles ou perçues comme telles, au premier rang duquel figure la peur du chômage et du déclassement économique et social, mais aussi l’insécurité, le terrorisme, etc.

C’est pourquoi l’opinion publique à la fois critique largement l’Etat et l’Etat-Providence, mais également applaudit lorsque l’on renforce les prérogatives de l’Etat dans le domaine de la sécurité, et refuse largement que l’on touche aux régimes de protection sociale.

Si nous sommes dans cette situation, c’est parce que nous vivons depuis trente ans dans ce que j’appelle le "Libéralisme à la française" : l’Etat s’est désengagé de l’économie, qu’il a largement libéralisée, pour se replier sur un rôle de Samu Social, hypertrophié, inefficace, qui freine toutes les initiatives, mais que personne n’ose réformer. Et plus l’Etat se retire de l’économie, plus les Français ont besoin de l’Etat Samu Social.

L’action de François Hollande depuis 2012 s’inscrit totalement dans ce schéma de "libéralisme à la française", poursuivi par tous ses prédécesseurs depuis plus de trente ans. Le "tournant social-libéral" de l’hiver 2013-2014 n’en est pas un ; ce ne sont que des mots et une opération tactique, plutôt réussie d’ailleurs, pour fragiliser l’opposition et gagner du temps vis-à-vis des instances européennes.

Un sondage Ipsos montrait qu'à la fin 2013 près de 72% des Français pensaient payer trop d'impôts. 74% jugeaient également qu'ils contribuaient plus au système qu'ils n'en retiraient d'avantages et 45% à approuver la décision des personnes qui décident de s'installer à l'étranger pour payer moins d'impôts. Les Français ont-ils divorcé avec la notion d'impôt ? En quoi les débats autour de la taxe à 75% et les mesures prises par le gouvernement ont-ils alimenté le ras-le-bol fiscal des Français ?

Guillaume Sarlat : Avec un Etat qui s’est transformé depuis trente ans en un Samu social énorme et visiblement largement inefficace, forcément, le consentement à l’impôt s’est dégradé petit à petit. Tout le monde a l’impression de payer pour des services de mauvaise qualité, et même bien souvent d’être obligé de payer deux fois : pour le système public, et pour un système privé parallèle (écoles privées, soutien scolaire, médecine de secteur 2, mutuelles, etc.).

Le fort degré de centralisation de l’Etat, malgré les simulacres de décentralisation, et la nationalisation de la protection sociale, le paritarisme n’étant plus là que pour les apparences, accroît encore ce divorce des Français avec l’impôt. L’action de l’Etat leur apparaît à juste titre lointaine, désincarnée et hors de tout contrôle.

Les affaires récentes d’évasion fiscale ont également alimenté le ras-le-bol fiscal des Français, en leur laissant penser, là-aussi largement à juste titre, que le dispositif était bien plus rigoureux pour les classes moyennes, qui n’échappent pas à l’impôt, que pour les plus riches, qui ont su trouver des moyens de contournement.

De ce point de vue, la taxe à 75%, de François Hollande n’a rien arrangé. Au contraire. Cette mesure phare de son début de quinquennat était absurde, car elle portait uniquement sur le travail réalisé en France. Sa principale conséquence a donc été de pousser de nombreux grands groupes à délocaliser, de manière sans doute irréversible, leurs cadres dirigeants à Londres, voire en Asie. Sa mise en place très laborieuse, et son rendement très médiocre, n’auront, c’est sûr, pas contribué à la légitimité de l’impôt auprès de ceux qui auront pris la peine de suivre ces débats !

C’est pourquoi en matière de finances publiques, pour redonner de la lisibilité et de la légitimité à l’impôt, j’appelle à des mesures très simples, comme une exonération fiscale complète de l’investissement de long terme, ou une dette publique perpétuelle dédiée aux investissements d’avenir, qui permettrait de sortir de la confusion actuelle autour de la dette publique, de son utilisation et de sa nature, bonne ou mauvaise.

Une étude du Trust Barometer publiée en février dernier pointait du doigt la plus grande confiance des Français dans les entreprises. En 2015, ils étaient près de 30%, contre 26% en 2014. Sans grande surprise, ce sont les entreprises familiales qui sont les plus populaires auprès des Français, avec 72% de suffrages favorables. Alors que l'entreprise pâtissait d'une image plutôt négative auparavant, les Français ont-ils changé d'opinion sur le sujet depuis le début du quinquennat de François Hollande ? 

Guillaume Sarlat : 30%, ce n’est toujours pas beaucoup… D’autres sondages, que je cite dans mon livre, montrent un grand manque de confiance des salariés dans leur management, et la perception que leurs intérêts divergent avec ceux de leur hiérarchie et des actionnaires de leur entreprise, en tout cas quand il ne s’agit pas d’une entreprise familiale.

De ce point de vue, je pense que les discours de façade, récents, de François Hollande et de Manuel Valls à l’égard des entreprises, ne changent rien au sujet. Ce qui crée ce manque de confiance chez les salariés français, c’est la confrontation, au quotidien, avec la réalité d’une économie largement libéralisée. C’est-à-dire des environnements de travail stressants et complexes. Une stratégie qui semble dictée essentiellement par le court terme. Et la sensation que le politique a perdu irrémédiablement la main vis-à-vis de l’économie.

La politique constante depuis 20 ans d’exonération de charges sociales sans contrepartie alimente ce sentiment d’impuissance et de démission du politique. De même que l’absence de réaction devant les difficultés de nombreux ex fleurons industriels français.

De ce point de vue, François Hollande n’a rien changé à la situation. Au contraire. Avec le CICE et le pacte de responsabilité, il s’est inscrit dans la lignée des politiques d’exonération de charges de ses prédécesseurs. Le rythme des défaillances industrielles s’est accéléré (Alcatel, Alstom, Areva pour ne parler que des plus importantes), la plupart du temps sans réaction et sans semble-t-il même sans anticipation de l’Etat. Et je ne pense pas que ce soit avec des "coups" hasardeux comme celui réalisé sur Renault il y a quelques semaines que l’on va redonner confiance aux Français.

Si l’on veut redonner confiance aux Français dans leurs entreprises, il faut prendre des mesures qui reconnaissent et récompensent le rôle social de celles-ci, notamment avec l’apprentissage, mais également qui sanctionnent leurs responsabilités vis-à-vis des salariés. C’est pourquoi je propose de moduler les cotisations sociales en fonction des politiques d’emploi des entreprises, comme c’est le cas depuis de nombreuses années aux Etats-Unis.

Un sondage considérait que 57% des Français appréciaient le terme libéral et se montraient favorables à des réformes telles que l'ouverture des professions réglementées. Comment expliquer cette conversion au libéralisme, très éloignée de la lettre de la campagne de François Hollande ? S'est-elle faite en réaction aux échecs du gouvernement ?

Guillaume Sarlat : Les professions réglementées et les rentes, c’est un grand classique ! Il est de bon ton effectivement pour les gouvernements successifs de faire part de leur effarement devant ces règles pourtant conçues par leurs prédécesseurs et qu’ils peuvent modifier s’ils le souhaitent.

Pour moi c’est un leurre, qui permet, à François Hollande comme à beaucoup d’autres avant lui, d’alimenter un discours selon lequel la solution serait de libéraliser l’économie française en brisant les "résistances" catégorielles (professions réglementées, syndicats…). C’est le discours qu’il essaye d’entretenir ces derniers mois avec la loi Macron ou encore la réforme du dialogue social.

Résultat concret : une nouvelle débandade en rase campagne il y a quelques mois sur les professions réglementées. Et pendant ce temps, pendant que le Parlement se concentre pendant toute une session parlementaire sur une loi sur les autocars et le travail le dimanche, on continue à faire du libéralisme à la française.

Les vrais sujets sont ailleurs : l’avenir de la France dans l’euro, le système bancaire, l’investissement de long terme, la dette publique, les responsabilités sociales des entreprises, l’équilibre des forces entre les actionnaires et les salariés... Et là, je n’ai pas entendu grand chose depuis 2012 

Un sondage OpinionWay de février dernier montre que 69% des Français jugent qu'il y a trop d'immigrés. En outre, 47% des sondés estiment que les pays européens devraient "renforcer les contrôles aux frontières et lutter contre l’immigration clandestine en provenance du sud de la Méditerranée". Les Français sont-ils devenus intransigeants vis-à-vis de l'immigration ?

Guylain Chevrier : Il est indéniable que les Français, mais aussi parmi eux d’anciens étrangers, sont de plus en plus nombreux à être réticents à l’immigration. Il faut bien en voir le contexte. C’est celui d’une immigration qui a été multipliée par dix ces dernières années aux frontières du Sud de l’Europe, et venue de pays éloignés voire très éloignés du mode de vie occidental. Certains de ces pays sont le théâtre de conflits religieux ou de guerres civiles sur fond religieux, ce qui rajoute de l’inquiétude à tout accueil important de nouvelles populations.

Cette question des migrants se pose aussi dans le cadre d’une économie de sous-emploi chronique qui affecte notre société, avec des effets sur tous les plans, ce qui participe de l’inquiétude générale. Ceci, alors que la France n’est pas un pays qui a besoin d’immigration au regard de sa démographie qui se porte bien, contrairement à l’Allemagne par exemple. La situation actuelle est explosive dans bien des quartiers, comme les violences urbaines de novembre et décembre 2005 l’ont soulignée avec des conditions qui se sont encore aggravées depuis, dont une rupture du lien social très marquée qui concerne une partie des populations immigrées ou issues de l’immigration.

Ces réactions de rejet sont aussi l’effet d’une réalité qui veut que, les Français de milieux populaires connaissant une situation comparable aux immigrés et qui sont encore plus nombreux, sont marginalisés dans le discours politique où pauvre en est arrivé à signifier de façon déconcertante, immigrés. Ce qui contribue d’ailleurs à une certaine stigmatisation de ces derniers. Rappelons que les « zones urbaines sensibles » qui viennent d’être remplacées par « les quartiers sensibles » ne représentent que 7% de la population nationale, et que, 20% de cette dernière vit dans les espaces ruraux où le taux de pauvreté est nettement supérieur que dans les centres urbains banlieues incluses!

Selon le Haut Conseil à l’Intégration, en 2011, ce sont au total 11,5 millions de personnes qui sont immigrées ou d’enfants ayant au moins un parent immigré, c’est-à-dire alors, 19% de la population française. Ce qui reflète toute l’ampleur des questions posées en termes d’intégration, non seulement économique, mais sociale et culturelle. Une politique d’intégration exigeante est nécessaire pour assurer la cohésion sociale de notre pays ou ce serait l’exposer à des risques graves de divisions et de troubles sociaux. L’idée d’accueillir en nombre des migrants venus de ces bateaux que l’on popularise à grand renfort de culpabilisation, passerait outre une politique d’accueil bien pensée, que relaie le Contrat d’accueil et d’intégration obligatoire depuis 2007, pour tout nouveau arrivant régulier. Il prévoit, outre une formation obligatoire à un certain niveau de maîtrise de la langue française comme condition d’accès aux droits, une formation civique et de connaissance de la société française, qui est le minimum permettant de garantir les possibilités d’une intégration à notre société en en partageant les valeurs. Un apport trop important, et d’ailleurs sans limite connue de ces migrants, aurait pour conséquence inévitable des regroupements communautaires venant contester notre conception du vivre ensemble relatif au mélange des populations, la séparation communautaire étant contraire à notre République car elle en ruinerait les fondements en la faisant voler en éclats.

S’il y a une dimension d’accueil et d’asile qui doit jouer son rôle, qui est le propre d’une tradition française qui ne s’est jamais démentie, il faut aussi bien voir qu’avec cette immigration, derrière la dimension de drame humanitaire, il en va d’un tout autre enjeu.

Concernant le droit d’asile, souvent évoqué à propos de ces migrants, on propose par exemple de commencer par les accueillir, et s’ils ne sont pas reconnus comme en relevant, qu’ils soient renvoyés dans leurs pays respectifs. On sait combien cela est totalement illusoire. Si on se réfère déjà à ce qu’il en est des demandeurs d’asile en France aujourd’hui, ils ont été environ 77% à en être déboutés en 2014 (14.564 décisions favorables sur 52.004 prises par l’OFPRA). En général, ces déboutés restent sur le territoire français comme « sans-papiers », avec toutes les difficultés que cela suppose et les risques à la fois pour eux et notre société. Avec des migrants qui se présentent en nombre, sans limites de vue, il n’est plus question d’accueil ni d’asile mais de revoir le fond de la politique de l’immigration car, ni la France ni l’Europe, ne peuvent ainsi accueillir sans limite aucune population quelle qu’elle soit, même en organisant on ne sait quelle répartition dans les pays à moindre politique d’accueil que les autres, pour jouer d’un rééquilibrage qui lui aussi a ses limites. Il ne faut pas oublier les risques politiques qui peuvent être créés par les difficultés d’intégration rencontrées, dont celui du développement de la xénophobie dans les démocraties européennes qui les fragilise, comme cela est le cas dans des pays qui étaient précédemment très accueillant, comme les pays nordiques, dont la Finlande où l’opinion s’est retournée sur ce plan.

Dans quelle mesure les événements récents et les actions politiques du gouvernement français ont-elles joué un rôle dans cette évolution de l'opinion des Français à l'égard de l'immigration ?

Guylain Chevrier : Les inquiétudes sont redoublées par les réponses apportées par les pouvoirs publics et l’Europe, qui se contentent pour l’essentiel d’un traitement à caractère humanitaire du problème en complet décalage avec les enjeux. Il devrait s’agir de porter la chose devant l’ONU en réclamant que des mesures soient prises pour prévenir avec les dirigeants des pays concernés, ces migrations dangereuses pour l’équilibre européen, mais aussi à bien y regarder pour l’équilibre des pays source de ces migrants, car ce sont ceux qui sont les mieux lotis qui peuvent en partir, au vu du coup du voyage et du passage, entre 5000 et 8000 euros. Ceux qui veulent venir doivent, au contraire de la simple question humanitaire, attirer notre attention sur ceux qui restent et sont bien plus nombreux, et montrent que la solution se pose à une toute autre échelle, celle d’une problématique des migrations qui relève d’une vision d’ensemble, de la mondialisation, d’une nouvelle politique internationale impliquant l’ensemble des acteurs. Il faut agir pour non seulement tarir l’origine, les motivations de ceux qui partent, mais développer une toute autre vision, valorisante de la réalité de ces pays avec un tout autre discours, tout en investissant dans le co-développement, avec des contreparties qui seraient formidables à attendre, au lieu de laisser américains et chinois rafler la mise comme cela se déroule aujourd’hui.

Il faut en appeler aussi à la responsabilité de ces migrants eux-mêmes qui fuient leur pays qui ne sont pas que des pays en guerre, mais fréquemment derrière les histoires apprises et bien huilée, viennent pour des raisons économiques, au lieu de participer à l’évolution de leurs pays et ce alors que l’Afrique connait une croissance positive dont certains pays une croissance à deux chiffres. Une Afrique qui a de plus en plus besoin de ses  bras et de ses têtes pour se développer.

La responsabilité des Chefs d’Etat africains n’est pas non plus hors de cause ici, il y a des interlocuteurs à mobiliser comme l’Union Africaine, avec lesquels mettre en balance des aides en contrepartie d‘une lutte commune contre l’immigration clandestine. Ce serait favoriser aussi une autre conception de l’Afrique bien plus audacieuse qui marquerait un nouveau tournant dans l’histoire des politiques africaines, renouvelant de façon positive la tradition française en la matière. Mais cette dimension est bien absente des initiatives actuelles, la France et l’Europe donnant le sentiment que seule compte de répondre aux pressions des associations humanitaires dont on sait que ce n’est pas la spécialité ni le rôle de construire des réponses politiques à moyen-long terme. D’ailleurs, elles ont aussi bon dos pour justifier de ne rien proposer à la hauteur des circonstances.

En janvier 2013, un sondage de l'Ifop pour Le Monde révèle que 74% des sondés pensent que l'islam n'est pas compatible avec la société française. Une réponse approuvée par 94% des électeurs FN, 81% des électeurs UMP, mais également 59% des sympathisants PS, et 67% de ceux du Front de Gauche. Les Français ne croient-ils plus à la possibilité d'une intégration heureuse ?

Guylain Chevrier : Il faudrait peut-être distinguer des degrés dans la lecture de ce sondage. En réalité, cette perception reflète à la fois une évolution de l’islam de France qui pose un certain nombre de problèmes, et celle des politiques publiques qui se sont succédées dans ce domaine depuis une bonne vingtaine d’années. L’immigration apparait depuis quelques années comme posant de nouveaux problèmes, particulièrement depuis les premiers voiles de Creil dans l’école publique en 1989. Ce sont des musulmans qui ont ramené dans le débat public des conflits nouveaux autour des valeurs de la République, l’islam apparaissant à travers la question du voile comme rejetant la laïcité  au nom du respect d’une croyance. Il est un fait que depuis, malgré la loi du 15 mars 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’école publique, les revendications communautaires à caractère religieux n'ont cessées de se développer en atteignant tous les domaines de la vie civile, du monde du travail, y compris du politique à travers les demandes récentes de financement public des mosquées. La revendication d’en doubler le nombre par le Président du Conseil Français du Culte Musulman, faite au rassemblement du Bourget de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) (sic !), est relayée par des élus de la République qui n’hésitent pas à demander pour cela un moratoire sur la loi du 9 décembre 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. Ce qui en dit long sur les reniements d’une partie, tout au moins, de la classe politique dans ce domaine, et les craintes que cela peut inspirer chez nos concitoyens qui vivent pour beaucoup cela, non sans raison, comme une trahison de notre République.

Ce rapport litigieux d’une part croissante des Français semble-t-il avec l’islam, s’il relève d’une réaction d’inquiétude face à une volonté de plus en plus affichée par certains musulmans de se séparer du reste de la population, avec une démarche très revendicative pour imposer leur rite via un recul de la règle commune, on le doit aussi pour une large part à l’attitude inégale voire confuse des pouvoirs publics sur ce plan, trop complaisants, qui ont laissé s’installer cette situation. Si le message de la République à leur égard avait été sans ambiguïté, au lieu par exemple d’attendre 15 ans pour enfin interdire par la loi les signes religieux ostensibles dans l’école publique, on n’en serait sans doute pas là.

Concernant les sentiments d’inquiétude des Français eu égard à l’islam, on a eu récemment la matérialisation du fait que ces derniers ne fantasmaient pas totalement sur un risque de fracture de notre société à cet endroit, puisque l’Institut Sociovision relatait en décembre dernier à travers une enquête d’opinion, que 56% des musulmans considéraient comme normal de faire passer leurs valeurs religieuses avant celles de la société. Le révélateur d’un échec au moins partiel de l’intégration des musulmans qui ne doit rien au hasard. L’intégration ça marche, à condition de ne pas jouer aux apprentis sorciers en encourageant le communautarisme par clientélisme politique, à condition de réagir sans compromis lorsque le religieux vient contester nos valeurs, la République, à condition d’adresser à tous un message fort et clair qui incite à une adaptation de la religion à la réalité de la France contemporaine en dehors de quoi rien ici n’est possible. C’est d’ailleurs aussi aller dans le sens de nombreux musulmans qui veulent s’intégrer et voient l’évolution actuelle d’enfermement de certains de leurs coreligionnaires comme un risque aussi pour eux.

En quoi les actions du gouvernement ont-elles pu influencer la réaction des Français vis-à-vis de l'intégration ?

Guylain Chevrier : Après les événements de janvier dernier, on avait promis du côté du gouvernement de faire que l’école réinvestisse les valeurs de la République, ce qui a abouti à la mesure phare du renforcement de l’enseignement dit « laïque » du fait religieux à l’école, au lieu de nos valeurs communes autour desquelles se réalise le pacte républicain :  « les droits et libertés individuels » inaliénables à aucune communauté ; « la démocratie » et donc un Etat de droit séparé des religions ; « le politique » qui reflète le gouvernement des affaires humaines au nom de la raison. On est de plus en plus à vouloir faire que l’école soit le reflet d’une société qui devient plus composite quitte à ce qu’elle se perde de vue, sous prétexte de non-discrimination, mais aussi sous la pression de plus en plus évidente d’une partie non négligeable des musulmans de France qui s’enferment derrière l’islam du voile qui signifie pour beaucoup le refus du mélange au-delà de la communauté de croyance et le rejet de l’intégration républicaine. Les dernières propositions du gouvernement relatives aux programmes d’histoire de 6e, où l’islam deviendrait obligatoire et le christianisme facultatif, de 5e, où l’enseignement de la Traite négrière deviendrait obligatoire et celui des penseurs des Lumières facultatif, reflètent bien cette orientation catastrophique. Ce faisant, on quitte l’esprit et la lettre de notre République pour intégrer chacun selon sa différence, ce qui ne peut que conduire demain à ne plus rien avoir en commun et à laisser proliférer le communautarisme. Cette voie du renoncement c’est aussi celle qui favorise la radicalisation, car c’est dans l’ombre du communautarisme que l’endoctrinement peut s’enraciner.

On flatte certaines populations à tort, comme Mme Vallaud-Belkacem en a donné le signal lors de son arrivée au ministère de l’Education nationale, en se disant favorable à l’accompagnement par les mères voilées des sorties scolaires en primaire, contre l’avis de son prédécesseur Vincent Peillon, et de la circulaire Chatel qui l’interdisait à raison. Jusqu’à plus ample informé, les missions de l’école, qu’elles s’exercent dans l’enceinte de ses murs où à l’extérieur, n’en restent pas moins laïques ! On ne mesure pas le malaise que peut générer chez nombre de nos compatriotes cette démarche de recul. Autant de prise de position qui n’aident en rien à lever les inquiétudes des Français, qui ont tendance à percevoir l’islam comme un risque pour la société française et ses libertés.

Selon un sondage CSA pour Les Echos et l'Institut Montaigne publié fin 2013, pour près de 49% des Français, l'école n'assure pas l'égalité des chances. Cela correspond à 12 points de plus qu'en 2006. Dans quelle mesure l'ascenseur social est-il en panne ? Les Français ne croient-ils plus au pouvoir de l'école ?

Jean-Paul Brighelli : L'ascenseur social est une vaste blague qui a longtemps entretenu l'espoir, alors même qu'il n'a jamais fonctionné que pour une petite minorité de déshérités. Mais ce qui caractérise la période actuelle, c'est que cette minorité elle-même s'est étiolée jusqu'au point d'être invisible. Dès lors qu'il n'y a plus l'alibi des quelques-uns qui parvenaient malgré tout à passer au-delà de la malédiction sociale, les plus pauvres des Français (et en temps de crise, cela fait beaucoup de monde, beaucoup plus que durant les Trente Glorieuses) ne croient plus en l'école — et encore moins croient-ils aux politiciens qui annoncent à grands fracas qu'ils vont tout changer, mais enfoncent encore le clou sur le cercueil des plus faibles. Désormais on amène les enfants au bord de l'eau, mais ne traversent que les plus informés.

Le quinquennat de François Hollande est engagé dans une vaste opération de refonte des programmes scolaires. En quoi s'inscrit-elle dans une forme de compétition des mémoires ? 

Jean-Paul Brighelli : Pas de compétition des mémoires, mais en tout cas, l'école que le gouvernement PS instaure à petites touches est l'école des communautés,d'un côté, et de l'éclatement du système scolaire centralisé en direction des communes et des régions de l'autre. Najat Vallaud-Belkacem, si elle restait encore quelques années en place, serait certainement le dernier ministre de l'Education. Les programmes d'Histoire proposés par le Conseil Supérieur des Programmes est grotesque. Le programme de maths est indigent. Le programme de Français est scandaleux : ne survivront que ceux qui ont appris à parler en famille — ou qui auront les moyens de s'offrir une école privée hors contrat.
 

Par ailleurs, ces programmes, couplés à une logique d'enseignement thématique, ne risquent-ils pas d'élargir le fossé entre les enfants dont les parents ont les moyens de les accompagner et les autres ?

Jean-Paul Brighelli : Toute réforme qui appauvrit les programmes (et celle qui est en cours les ramène au plancher) et coule l'enseignement disciplinaire au profit de l'"interdisciplinaire" (les fameux EPI) coule d'abord ceux qui arrivent à l'école, si je puis dire, les mains vides. Sans arrière-plan familial. Sans bibliothèque. Sans références. L'école de Vallaud-Belkacem et Hollande ne se contente pas d'amener les enfants au bord de l'eau : elle y noie ceux qui, par culture familiale, ne savent pas nager. Ce sont encore une fois les plus fragiles qui paieront les pots cassés des "ambitions" socialistes. La Droite avait inventé le "socle commun de compétences", qui égalisait tout au niveau de la mer. La Gauche poursuit l'œuvre de destruction, et ne donne les moyens de surnager qu'à ceux que leur famille, leur aisance financière, leurs relations, promettaient déjà aux premières places.

 

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