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Olivier Faure, Marine Le Pen et Jean-luc Mélenchon lors d'un débat télévisé sur France 2 en 2018.
Olivier Faure, Marine Le Pen et Jean-luc Mélenchon lors d'un débat télévisé sur France 2 en 2018.
©Philippe LOPEZ / AFP

Vie démocratique

Le barrage républicain, nouveau front de la lutte des classes (et faux nez de la démocratie censitaire)

De nombreux appels à faire barrage contre le RN ont été passés dans le cadre de la campagne des législatives. Les critiques et les attaques contre le RN et la clémence vis-à-vis de la Nupes ne contribuent-elles pas à une forme de démocratie censitaire où certains votes comptent moins que d’autres ?

Renaud-Philippe Garner

Renaud-Philippe Garner est philosophe de formation. Il vient d’être nommé professeur adjoint en philosophie politique à l’Université de la Colombie-Britannique (Okanagan). Vous trouverez son entrée sur le nationalisme dans l’Oxford Research Encyclopedia of Politics. 

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Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de dix-huit ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Atlantico : Dans l’éditorial du Monde de ce mardi, Jérôme Fenoglio appelle à faire barrage à l’extrême droite. Après des hésitations, la ligne du parti présidentiel est, notamment en cas de duel avec la NUPES, “pas une voix pour le RN”. Mais le barrage Républicain contre le RN a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

Renaud-Philippe Garner : Aujourd’hui, le « front républicain » relève davantage du signalement moral que d’un acte citoyen. Sa logique est simple : les partis dits républicains doivent subordonner leurs différends à la sauvegarde du régime lorsque celui-ci est menacé. Face à l’urgence, la politique se réduit à ami ou ennemi de la république.

Une telle consigne avait un sens à l’époque de la Troisième République, lorsque les modérés comme Gambetta cherchaient à consolider un régime naissant face à des adversaires résolus tout en cherchant à rassurer des citoyens hantés par le souvenir de violences fratricides. Cependant, la Cinquième République n’est pas menacée par le royalisme ou le boulangisme. L’antiparlementarisme contemporain exprime davantage une exaspération ou un sarcasme qu’un projet ourdi par un mouvement séditieux.

Lorsque Jean-Marie Le Pen accéda au second tour en 2002, le « front républicain » contemporain connut son heure de gloire. Bien que l’on puisse exprimer des doutes sur la volonté, ou la capacité, de Jean-Marie Le Pen de renverser l’ordre constitutionnel, les électeurs répondirent à l'appel. Le 5 mai 2002, Jacques Chirac récolta 82,21% des suffrages. Or, le 24 avril 2022, l’appel à faire barrage à Marine Le Pen trouva nettement moins d’écho – Emmanuel Macron ne put que réunir 58,55% des suffrages. En vingt ans, le parti « antirépublicain » a plus que doublé ses voix et sa part de l’électorat.

Le « front républicain » souffre de nombreux défauts. Il est difficile d’expliquer en quoi la cible du « front républicain » est antirépublicaine. Soit, l’on définit l’antirépublicanisme comme le rejet d’une république idéalisée, soit comme le rejet d’une république incarnée.

Si l’on veut démontrer que le Rassemblement national s’oppose à un régime idéalisé, le problème est de trouver un idéal partagé. En quoi Sandrine Rousseau, Emmanuel Macron, Fabien Roussel, Gérald Darmanin et Jean-Luc Mélenchon partagent-ils le même idéal de la république? D’ailleurs, pourquoi n’y aurait-il qu’une seule république idéale?

Si l’on définit l’antirépublicanisme comme le rejet du régime actuel, la république incarnée, alors le « front républicain » est simplement insensé. Le Rassemblement national désire maintenir la Cinquième république et exige des mesures afin de renforcer la nature populaire du régime : le Référendum d’Initiative Citoyenne et la représentation proportionnelle. La France insoumise quant à elle désire abolir l’ordre constitutionnel et instaurer une nouvelle république. C’est à se demander si le président et son parti savent qu’il est le garant des institutions existantes et non pas le défenseur d’un régime rêvé et nébuleux.

En somme, si le « front républicain » faiblit d’élection en élection c’est sans doute en partie parce qu’il relève de plus en plus d’un réflexe sociologique que d’une pensée politique cohérente.

Philippe d’Iribarne : On est dans une situation de transition. La vision fantasmagorique associant le RN aux « heures les plus sombres de notre histoire » continue à être bien vivace dans un imaginaire de gauche. Mais la force de cette association s’effrite dans une bonne partie de la population et on observe une certaine « dédiabolisation » de Marine Le Pen. Cette vision du RN n’en est défendue qu’avec plus de passion par ceux qui cultivent cet imaginaire de gauche. Mais il faut bien des contorsions pour affirmer que, dans les faits, la NUPES est plus impeccablement républicaine que le RN. On comprend les hésitations du parti présidentiel, pris entre un principe de réalité, incitant à examiner chaque circonscription au cas par cas, compte tenu du profil des candidats en présence, et la fidélité à un imaginaire qui continue à jouer le rôle d’une sorte de statue du commandeur.

A quel point l’appel au barrage républicain est-il en partie une manifestation d’une lutte des classes ? Dans quelle mesure reproche-t-on au RN son électorat populaire ?

Renaud-Philippe Garner : La dimension sociologique du « front républicain » est indéniable.

Certes, on ne jette pas l’anathème sur Marine Le Pen, son parti, et une bonne partie de ses électeurs uniquement parce qu’ils ne sont pas tous de bons bourgeois. Il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas simplement dire qu’il s’agit d’une question idéologique.

Pourquoi? Tout simplement parce que la sociologie est un des déterminants de l’idéologie et du vote. Bien que l’on trouve des électeurs du Rassemblement national dans toutes les catégories sociales et dans toutes les sphères professionnelles, la concentration du vote parmi les employés et les ouvriers illustre bien l’opposition entre un bloc élitaire et un bloc populaire.

Néanmoins, il faut nuancer cette morgue élitaire. Ce ne sont pas toutes les idées plébiscitées par les électeurs les plus modestes qui sont méprisées et moquées allègrement par les chantres du progrès et de la droiture morale. 

Philippe d’Iribarne : Deux images du peuple coexistent dans l’imaginaire républicain. Il y a d’un côté le peuple qui se lève en masse pour combattre les tyrans, celui qui a abattu la Bastille, celui dont il est question dans le fameux tableau La liberté guidant le peuple. Le terme « populaire » est volontiers associé à cette vision du peuple. Il y a eu le Front populaire. Il y a maintenant, avec la NUPES, une nouvelle union populaire. Ce peuple-là est sacré. Il incarne le Bien. Même ses pires excès, tels les massacres de septembre, ne peuvent être retenus contre lui. Et il y a un autre peuple, à propos duquel il était naguère courant d’utiliser le terme de « populace », maintenant « populisme », peuple dominé par de bas instincts, étranger à la raison, qu’il convient de mettre en tutelle – ce que la Révolution a fait en instituant un suffrage censitaire. Dans l’imaginaire républicain, le peuple vertueux qu’il convient de célébrer est forcément « de gauche » pendant que la populace est « de droite ». Le fait, pour un parti, d’avoir un large électorat appartenant aux catégories modestes de la population sera mis à sa gloire si c’est un parti « de gauche » et donc si son électorat appartient au « peuple de gauche » mais cela lui sera compté à charge si c’est un parti « de droite » et donc si son électorat appartient à la « populace ».

Pourquoi tolère-t-on des positions anti-républicaines chez LFI et la NUPES que l’on n’accepterait évidemment pas du RN ?

Renaud-Philippe Garner : Notons que cette tolérance est davantage le fait des médias et des intellectuels que des citoyens anonymes.

Il faut commencer l’analyse par un constat plus général : pourquoi tolère-t-on les écarts de la gauche plus facilement que ceux de la droite? Pour diverses raisons, on imagine que la menace, le mal provient essentiellement d’un seul camp. C’est une absurdité morale et historique, mais l’imaginaire collectif contemporain fonctionne souvent ainsi.

Considérez la phrase: l’invasion de la Pologne. On pense tout de suite aux blindés allemands et au nazisme qui déferlent sur l’Europe. Mais pourquoi ne pas imaginer l’impérialisme de l’Union soviétique? Non seulement a-t-elle envahi la Pologne en 1939 en tant que complice de l’Allemagne nazie, mais on oublie trop souvent qu’elle avait déjà lancé une invasion malheureuse de la Pologne en 1920 afin d’exporter la révolution.   

Ce biais explique en partie l’interprétation asymétrique. Si la violence politique est employée par la droite, elle est répressive et injuste alors que la violence politique employée par la gauche est libératrice et juste. Pareillement, si la droite cherche à changer l’ordre constitutionnel, même pacifiquement, alors c’est le retour des ténèbres alors que si la gauche affirme vouloir démanteler l’ordre juridique et économique, c’est de l’idéalisme.

En somme, cette asymétrie difficilement défendable fait partie d’un phénomène plus général et assez complexe.

Philippe d’Iribarne : Parce que LFI et la NUPES appartiennent au camp du Bien et le RN au camp du Mal. On est dans un monde où une affirmation concernant la réalité sociale n’est pas jugée en se demandant si elle est juste ou fausse mais dans quel camp elle vous situe. On vient encore d’en avoir une illustration exemplaire à propos des bandes, formées apparemment pour l’essentiel de populations issues de l’immigration, qui ont entrepris de dévaliser les supporters attendant d’entrer au stade de France lors de la finale de la Ligue des champions. Gérald Darmanin n’a rien voulu savoir de la réalité des faits mais à déclaré « nauséabond » le fait d’en parler. Dans cette logique, LFI et la NUPES sont intouchables, alors que tout ce qu’affirme le RN est ipso facto irrecevable.

Cette critique et ces attaques contre le RN et cette clémence vis-à-vis de la Nupes ne contribuent-elles pas à une forme de démocratie censitaire où certains votes (41% au second de la présidentielle et 20% au premier tour des législatives) comptent moins que d’autres ? Dans quelle mesure ce mécanisme est-il délétère pour la démocratie ?

Renaud-Philippe Garner : Incontestablement, la démocratie, en France comme dans de plusieurs pays occidentaux, n’est pas à son apogée. Une norme insupportable s'est installée - « Vous pouvez concourir, mais vous devez perdre ». Lorsque certains chefs d’état ou gouvernements sont élus, une partie significative des élites crient au scandale.   

Ce qu’il y a de plus inquiétant à mon sens est le fait que les résultats électoraux jugés indécents et immoraux sont toujours ceux rejetés par le bloc élitaire. Un régime démocratique ne peut durer si le suffrage devient un exercice sous surveillance. On a beaucoup moqué les pratiques démocratiques dans des pays comme l’Iran où pouvoir sélectionne les candidats, mais les démocratiques occidentales doivent se poser la question de l’anathème informel jeté sur les partis ou les candidats qui défient le bloc élitaire. Si le bloc populaire n’a plus le droit d’avoir des avis ou des projets qui diffèrent du bloc élitaire, quelle raison aurait-il d’être républicain? Peut-être que les membres du bloc élitaire ne jugent pas la démocratie censitaire inique, mais croient-ils qu'elle soit stable?

Philippe d’Iribarne : On n’est pas dans un régime proprement censitaire car tous les votes populaires sont loin de se valoir. Ainsi le vote massif des populations pauvres issues de l’immigration pour la NUPES a solidement contribué au succès de celle-ci et à la place importante qu’elle va occuper à l’Assemblée. Par contre ce sont les votes des autres catégories modestes qui ne vont influencer qu’à la marge la composition de l’Assemblée. Cette différence de traitement est effectivement délétère pour la démocratie.

Renaud-Philippe Garner est philosophe de formation. Il vient d’être nommé professeur adjoint en philosophie politique à l’Université de la Colombie-Britannique (Okanagan). Vous trouverez son entrée sur le nationalisme dans l’Oxford Research Encyclopedia of Politics.

Philippe d’Iribarne vient de publier avec Bernard Bourdin “La Nation Une ressource d’avenir” aux éditions Artège.

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