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Laurence Parisot a annoncé officiellement vendredi qu'elle brigue un 3e mandat à la tête du Medef.
Laurence Parisot a annoncé officiellement vendredi qu'elle brigue un 3e mandat à la tête du Medef.
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La patronne des patrons

Laurence Parisot veut-elle rester pour enfin s'occuper des sujets délaissés pendant ses deux premiers mandats ?

Dans un entretien au Monde, Laurence Parisot a annoncé officiellement vendredi qu'elle brigue un 3e mandat à la tête du Medef. Elle propose de modifier les statuts de l'organisation patronale pour rester à son poste.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Sans surprise, mais dans une vraie cacophonie, Laurence Parisot a annoncé son entrée en campagne pour sa propre succession. Bardée de ses coûteux conseils en communication, méconnus du grand public mais incontournables dans la cour parisienne, la présidente du Medef a commencé par démentir les informations annonçant son coming-out électoral, avant d’officialiser la nouvelle : elle veut y aller, à la prolongation de son mandat.

Dans son style inimitable, partagé entre la dénonciation du complot ourdi par ses adversaires sournois, et l’auto-satisfaction caractéristique des régimes brejnéviens (illustrée par l’affirmation soutenue dans Le Monde selon laquelle le Medef n’a jamais été aussi libre que sous son règne - Georges Marchais ne disait pas mieux de l’Union Soviétique), Laurence Parisot part en guerre. Pas à la manière tout en délicatesse et en perfidie de la Fanny Ardant du Ridicule de Patrice Leconte, où l’esprit et la ruse sont les principales armes de victoires éphémères. Plutôt à la manière de ces barons décadents qui partent à la tête de leur meute chasser le cerf dans les forêts domaniales en dévastant les terres de leurs paysans affamés.

C’est un peu cela la force de Laurence Parisot. Elle sait que face à elle se presse une faune de candidats qui n’ont qu’un seul défaut : se sentir forts loin d’elle, et faibles face à elle. Elle part donc à leur rencontre, les débusquer, les arrêter, les affronter : un jeu qui devrait lui réussir. Car, dans ses piquiers, elle compte des Michel Pébereau, des Schilansky, des Bébéar, à qui elle n’a jamais refusé le moindre menu service, et qui n’ont rien à lui refuser. Quelle entreprise française, quel patron français, soumis à la tourmente d’une crise dont la rudesse n’apparaît pas encore dans les statistiques, peut aujourd’hui s’offrir le luxe d’une fâcherie avec ses bailleurs de fonds ? La facilité de trésorerie vaut bien un siège avenue Bosquet.

On aurait tort de croire que ce qui se joue au sein du patronat français se limite à un affrontement de personnes. Certes, il y a bien une dimension humaine, et même trop humaine, dans le ballet de prétendants qui tournent l’œil cupide autour de la présidence du Medef. C’est le lot du pouvoir et de sa terrible comédie.

Mais au-delà de ces circonstances anecdotiques, un autre jeu bien plus important, bien plus crucial pour les Français, déroule ses règles implacables : faut-il, pour incarner le patronat français, pour le conduire et l’orienter, une représentante de la finance et de son lot de courtisans et de brasseurs d’air, ou bien faut-il un héros de l’industrie ? Je sais que le bon ton veut aujourd’hui que cette séparation entre finance et industrie soit jetée aux oubliettes. Il n’en demeure pas moins qu’entre financer le risque et le porter, qu’entre injecter de l’argent liquide dans une affaire et la conduire, il y a deux métiers différents, deux visions du monde et deux approches radicalement séparées de l’économie française.

Pour comprendre cette nuance, il faut comparer ce qu’est le Medef avec le patronat allemand ou américain. Que ce soit Outre-Rhin ou Outre-Atlantique, la parole patronale est structurée autour de ceux qui font la prospérité, ou qui essaient de la faire : les industriels, et spécialement les entreprises de croissance de petite taille ou de taille moyenne. Ces gens-là ont compris que l’avenir collectif ne passe pas par ceux qui accordent des crédits aux entrepreneurs, ou par ceux qui vivent de rentes : les EDF, GDF, France-Télécom et autres Total.

Aux Etats-Unis, le patronat met en avant l’innovation industrielle. En Allemagne, pas de patronat sans négociation et sans innovation, en prenant bien garde à ne jamais attendre de l’Etat qu’il subventionne ou qu’il arbitre. En France, imagine-t-on le Medef sans ses pleurnicheries d’enfant gâté exigeant de l’Etat baisses d’impôts, subventions en tous genres et faveurs réglementaires ? Lisez le site du Medef et mettez-vous à la recherche d’une quelconque vision de l’innovation, de l’industrialisation. Vous reviendrez bredouille.

Le mal français est tout entier contenu dans ce constat : le patronat d’un pays qui ferme ses usines jour après jour, ce patronat si geignard sur les innombrables injustices qu’il subit de toutes parts, n’a aucune vision, en dehors d’une baisse des charges et d’une levée d’impôts qui lui soit favorable, sur ce qu’est sa responsabilité collective, et sur les meilleures façons de rattraper le retard industriel et technologique français. Qui au Medef préconise la création d’un Google européen ? D’un Twitter européen ? D’un Big Data français ? Qui au Medef se mobilise effectivement pour que nos TPE et nos PME de croissance bénéficient d’un accès aux marchés publics ou d’une réglementation qui améliore leur compétitivité ?

Lorsque le CNPF est devenu le Medef, un vent d’espérance avait soufflé : l’institution créée par le général de Gaulle en 1945 pour co-gérer la sécurité sociale avec la CGT tournait une page et entrait dans un siècle nouveau. Quel est le bilan de Laurence Parisot, après huit années de mandat ? Une immense déception, car plus que jamais le Medef est revenu, sous l’égide de sa présidente, à ses fondamentaux : la revendication corporatiste, la langue de bois sur l’immobilisme patronal, et une logique de co-gestion paritaire qui ne peut s’affranchir de la tutelle étatique.

Dans l’intérêt de l’économie de ce pays, lourdement sinistrée, il faut ouvrir les portes et les fenêtres, changer les équipes et oxygéner les idées. Si nous ne tournons pas les pages qui doivent être tournées, la sclérose inoculée par les courtisans toujours issus des mêmes écuries débilitantes et porteurs de pensées manifestement immuables qui nous mènent à la catastrophe collective, cette sclérose-là achèvera de pousser notre jeunesse à l’exil et nos forces vives au renoncement.

Il est temps qu’enfin le patronat français prenne sa part dans le renouveau du pays, dans sa reconstruction. Qu’il change sa tête pour forger un projet d’intérêt général.

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