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Last exit before Brexit : regards croisés sur le pari de Bernard-Henri Lévy pour réveiller le Royaume-Uni
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Entre folie et panache

Last exit before Brexit : regards croisés sur le pari de Bernard-Henri Lévy pour réveiller le Royaume-Uni

Dans le public, le philosophe Gilles Herzog et Jean-Sébastien Ferjou, le directeur de la publication d’Atlantico avaient fait le déplacement.

Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou est l'un des fondateurs d'Atlantico dont il est aussi le directeur de la publication. Il a notamment travaillé à LCI, pour TF1 et fait de la production télévisuelle.

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Gilles Herzog

Gilles Herzog

Gilles Herzog est éditeur, érivain, critique d’art et auteur de Le Sejour des Dieux (Grasset) et Le Dernier Vénitien (à paraître en septembre). Il est aussi coscenariste des films de Bernard Henri Lévy, Peshmerga et La Bataille de Mossoul. 

  

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Jean-Sébastien Ferjou :Un philosophe star français à l'assaut des Brexiters. C'est le projet fou auquel s'est attaqué Bernard-Henri Lévy dans une élégante salle de concert de l'ouest londonien ce lundi. Les raisons de prendre l'initiative avec distance voire ironie ne manquent pas mais s'y attarder serait probablement passer à côté de l'intérêt de ce qui se jouait au Cadogan Hall. 

Sur scène, la mise en abyme était fascinante. Bernard-Henri Lévy parlait aux Anglais mais parlait probablement encore plus de lui-même -le vrai, pas le personnage de théâtre- et de la panique des esprits raisonnables qui voient le projet européen et la démocratie libérale céder sous les coups de boutoir de populistes sachant habilement surfer sur les orphelins politiques que sont devenus les perdants de la mondialisation confrontés à des élites qui ne les voient plus autrement qu’en classes dangereuses. 

Que les chances de renverser les rapports de force politiques britanniques grâce à une pièce jouée devant un public acquis à la cause soient mincissimes est une chose Mais le long monologue du personnage incarné par Bernard-Henri Lévy dans sa pièce Last Exit Before Brexit avait le mérite de remettre bon nombre d'euro-pendules à l'heure, au-delà même peut-être de la volonté assumée par le philosophe. 

L'Europe est beaucoup plus qu'un projet économique et la manière dont les Européens -voire les pro-remain britanniques- ont menacé le Royaume de vengeance européenne doublée de prophéties sur sa ruine économique est mesquine et contre-productive, pour ne pas dire profondément toxique. Pour les Brexiters qui ont l'impression qu'à leur échelle, le cataclysme ou l'appauvrissement sont déjà là, la menace semble virtuelle. Quant à l'Europe envisagée comme une prison dont les évadés devraient être sévèrement châtiés, pas besoin de vivre dans l'Angleterre des quartiers désindustrialisés à la cohérence sociale mise à mal par une immigration et un communautarisme sans commune mesure avec ce que nous connaissons en France pour comprendre que c'est la transformer en repoussoir absolu. 

Oui l'Europe a beaucoup à perdre d'un départ du Royaume-Uni. Et pas uniquement parce que le Brexit pourrait se transformer en signal de départ d'une grande déconstruction entraînant le renoncement d'autres Etats de l'Union au rêve européen.  Comme le détaillait -on a presque envie d'écrire le chantait sur scène, de son lourd accent frenchy- Bernard-Henri Lévy, c'est une bonne partie de son âme que l'Europe perdrait en perdant le pays de Churchill ou de Locke. Car l'esprit européen est irrigué du souffle anglo-saxon, de son libéralisme politique comme de sa "decency", cette capacité aussi spécifiquement britannique que le sont la Reine ou les pubs à conjuguer détermination sans faille et retenue. 

En faisant le choix de la financiarisation de son économie et de la transformation de sa capitale en paradis pour milliardaires venus du monde entier, le Royaume-Uni a lui-même fini par perdre de vue son identité profonde. Une économie moderne a évidemment besoin d'une industrie financière performante pour en assurer le fonctionnement optimal. Transformer le moyen en fin ne peut en revanche que mener à des impasses politiques et à un assèchement intellectuel et moral. 

Espérons que les Londoniens europhiles -et assez visiblement fortunés- qui avaient fait le déplacement lundi ont aussi entendu le message qui se cachait dans la déclaration d'amour anglophile scandée sur scène. Car l'enjeu n'est évidemment pas d'imaginer -en ricanant- un BHL se mesurant à un Nigel Farage ou autre Boris Johnson dans un combat de catch face aux électeurs britanniques. 

Le scénario d'un BHL ayant la folie -proche cousine parfois du courage- d’aller au bout de sa propre logique serait beaucoup plus séduisant. L'un des personnages mis en cause dans la pièce est celui de Gerardt, le banquier. C’est certainement aussi et même plutôt à lui et à ceux qui pourraient changer la vie des Brexiters qu’il faut parler. 

De Sarajevo à Benghazi en passant par le Kurdistan, le philosophe a montré dans le passé qu'il avait un goût développé pour aller convaincre d’agir avant qu’il ne soit trop tard présidents et autres décideurs. Espérons qu'il aura l'envie de partir en croisade auprès des élites européennes, y compris britanniques, non plus pour sauver cette fois-ci des populations "lointaines" en danger mais pour nous sauver nous-mêmes. Et tenter de sauver les élites européennes d'elles-mêmes. Et d'un abus de raison... Last Exit Before the Euro-elites Get it ?

Gilles Hertzog : Voilà. Le pari était de taille.

Jouer dans la langue de Shakespeare un monologue d’une heure et demie sur une scène londonienne contre le Brexit quand on est un intellectuel de surcroît français -deux choses qui dans la représentation que s’en font les Anglais et les medias locaux, passent pour une espèce non-identifiée et une bizarrerie hexagonale- c’est ce qu’a fait ce 4 juin, à la surprise et la curiosité générales, Bernard-Henri Lévy. Non sans un goût certain du risque et quelque panache à la Cyrano, que les spectateurs du Cadogan Hall ont plébiscité, le rideau tombé, avec un fair play britanniquissime et même une chaleur qui n’est pas la matière la plus répandue au pays du self-control et de l’understatement.

C’est fut un plaidoyer passionné de Lévy en faveur de l’Europe: une Europe de l’esprit loin des palinodies bruxelloises et des règlements sur la pêche au thon tandis que les migrants se noient dans les eaux voisines. Et ce fut, non moins, l’appel au maintien de la Grande-Bretagne en Europe au nom de son histoire et des valeurs qu’elle lui a, la première, apportées. Tout cela a pris à contre-pied les commentateurs qui, au lieu de ce chant d’amour et de reconnaissance envers la patrie de Locke, de Byron, d’Adam Smith, de Keynes, de Churchill et tant d’autres, s’attendaient à une admonestation bien sentie teintée d’anglophobie bien française. La France est tenue dans la classe politico-médiatique anglaise pour se réjouir en sourdine du retrait britannique, qui en ferait la patronne en titre et en esprit de l’Europe en réduction. Lévy s’est employé avec une fougue de prophète effrayé par sa prophétie même à faire la démonstration du contraire : pour peu qu’elle serait privée de la Grande-Bretagne, l’Europe est promise à une mort programmée, au Frexit, à l’Italexit, sous les coups du populisme partout en marche, de la haine antisémite qui renaît, de l’illibéralisme où l’on étouffe la démocratie par les voies-mêmes de la démocratie ainsi qu’en Hongrie, Pologne, Autriche et ailleurs.

Cinq actes d’un seul et même souffle. Un écrivain habité, enfermé dans une chambre d’hôtel à Sarajevo, où par deux fois l’Europe se suicida. Un discours à prononcer dans l’heure qui vient devant un collège d’amis anglais opposés au Brexit, emmenés par Salman Rushdie qui s’adresse en chair et en os à l’écran derrière Lévy à celui-ci. Mais un homme en proie au vertige, à la vanité de tout engagement quand vient le reflux. Doutant de faire barrage par les seuls mots à la marée montante de la boue. Renonçant et plongeant tout habillé dans une baignoire pleine d’eau. S’ébrouant, repartant à l’assaut de ses rêves. Inventant une Europe idéale où Dante aurait le Ministère de l’Enfer, Stendhal du bonheur, Mere Teresa celui des Finances. Car, nous dit ce Last Exit before Brexit dans sa langue de flamme et de feu, loin que l’économie soit l’enjeu de l’Europe et son talon d’Achille -serait-elle le moteur de sa crise et des égoïsmes nationaux qu’elle engendre-, c’est, plus de soixante ans après son avènement comme Marché commun, l’absence toujours d’une Europe politique dotée d’un Président élu au suffrage universel, d’une défense et d’une diplomatie communes face à la Russie de Poutine, à l’isolationnisme de Trump et à l’hyper-Chine de demain, qui laisse le champ libre à tous les détracteurs, d’extrême-droite comme à l’ultra-gauche, de cette Europe de l’esprit et de l’universalisme chers à Kant, à Husserl et tant d’autres encore aujourd’hui sur la défensive. Et c’est ainsi que se naufrage dangereusement cette île européenne si unique de liberté, de culture et de droits où le cosmopolitisme fut près de triompher des miasmes identitaires désormais renaissants, où l’on parque à Calais les migrants réchappés de la Méditerranée.

On n’a pas manqué outre-Manche de brocarder cette prétention bien française à délivrer des leçons  urbi et orbi, ici à la fière Albion. Mais, entre autres signes contre la pente du fait accompli et le renoncement général, l’accueil pas seulement policé fait à Last Exit before Brexit montre que les choses, au pays de Boris Johnson, de Corbyn et consorts mais aussi de la Chambre des Lords, de John Le Carré, Vanessa Redgrave, Jude Law, ne sont décidément pas jouées.

La voix raisonnable des amis du genre humain n’a pas dit son dernier mot sur les bords de la Tamise. Ni davantage, au-delà du Grand Londres, dans les terres en déshérence du pays, en  révolte contre l’Establishment et ses privilèges si voyants. Là où, demain, si on l’y requiert sans excommunication d’avance, Lévy ira jouer sa pièce de fier pèlerin de l'Europe des Lumières. Une pièce, pour l’heure, en forme encore de bouteille à la mer.

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