La "reprise" économique vue (ou pas) des acteurs de terrain<!-- --> | Atlantico.fr
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Concrètement

L'Insee, la Banque de France et l'OCDE relèvent une amélioration des perspectives de croissance pour la France. Mais les acteurs de terrain ressentent-ils vraiment la reprise économique ?

Bernard Cohen-Hadad et Franck Lehuédé

Bernard Cohen-Hadad et Franck Lehuédé

Bernard Cohen-Hadad est président de la commission financement des entreprises de la CGPME. Il est également président du think-tank Etienne Marcel et assureur.

Franck Lehuédé est chef de projet senior au sein du département Consommation du CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de Vie). Economiste, il analyse les comportements de consommation en France.

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Atlantico : La Banque de France a revu à la hausse sa prévision de croissance pour le troisième trimestre de l'année. Celle-ci augmente de 0,2 point après une prévision de 0,5% de croissance pour le second trimestre. Des chiffres que semblent confirmer les dernières publications de l'OCDE qui note une "tendance positive" en ce qui concerne l'hexagone. Mais outre les projections économiques, les acteurs de terrain ressentent-ils la reprise économique ?

Franck Lehuédé Pour les ménages, la rentrée est marquée par l’existence des signes contradictoires. D’un côté, c’est indéniable, l’économie française et européenne semble aller mieux. Le moral des ménages s’est amélioré depuis deux mois et la consommation est repartie à la hausse depuis le second trimestre. L’activité croit dans le commerce et les vendeurs automobiles ont vu les clients revenir dans leurs concessions. L’été joue également un rôle dans cette embellie de la consommation. Le beau temps a incité les consommateurs à sortir et à consommer.

Si quasiment tous ces indicateurs sont bien orientés en août, les ménages sont encore nettement plus nombreux à être pessimistes qu’optimistes en ce qui concerne l’évolution de leur situation financière, l’opportunité de faire des achats, l’évolution du niveau de vie et l’évolution des prix. Les nouvelles économiques sont meilleures que le prévoyaient les experts. Les ménages l’ont noté. Mais le manque de confiance liée à la crise économique durable que nous connaissons depuis 2008 n’est pas terminé pour autant et les consommateurs en sont pleinement conscients.

Bernard Cohen-Hadad : En effet, les analystes de la Banque de France viennent de revoir à la hausse leur « prévision de croissance » pour le troisième trimestre 2013. Remarquez qu’il s’agit bien de « prévision » et donc de prospective conjoncturelle. Les chiffres présentés se fondent à la fois sur des remontées terrain et sur une projection analytique. Les données terrain concernant les TPE et les PME, récoltées et travaillées par la Banques de France, sont une source fiable et de qualité. Il faut le dire. Beaucoup d’efforts ont été faits ces dernières années avec les représentants des PME pour améliorer la récolte d’informations statistiques justes et vraies.

Mais chacun sait que ces données restent encore parcellaires et méritent d’être affinées. Elles ne concernent malheureusement pas toutes les TPE et PME. C’est en quelque sorte une partie de l’image, un moment choisi de ce que vivent des PME. Un sondage. Une enquête réalisée auprès d’entreprises ciblées puis étendue. Et qui se fonde aussi, par les retours des questionnaires, sur le sentiment d’entrepreneurs. Et ils espèrent toujours une rentrée de septembre dynamique; la locomotive du dernier trimestre. Les éléments chiffrés récupérés sont donc soumis à interprétation. Ils ne concernent pas tous les secteurs ni toutes les branches d’activités. L’inflexion présentée, et dont on fait étonnamment grand bruit, se situe principalement dans l’industrie et les services. Les économistes de la Banque de France en tirent comme conséquence qu’il y a une amélioration de la situation pour certaines entreprises moyennes, « la tendance positive ». Pourquoi pas !  Mais une tendance cela signifie une inflexion, voire une amorce d’amélioration conjoncturelle.

En aucun cas cela indique un renversement pérenne pour toutes les PME ou que la France est sortie de la crise. Cela ne veut pas dire non plus que notre économie a retrouvé le chemin et la croissance, que nos entreprises sont en plein développement et qu’il n’y a plus de problème de financement. Ce que l’on peut souhaiter c’est que l’optimisme des analyses soit communicatif…A contrario, pour l'Institut National de la statistique (INSEE)  la « tendance »  s’oriente plutôt vers une stagnation de l'activité au troisième trimestre. Enfin n’oublions pas que sur les 12 derniers mois beaucoup d’indicateurs restent en-dessous de leur moyenne de long terme et qu’ils approchent, on doit le regretter, les chiffres sombres de 2008.

A quelles difficultés font encore face les consommateurs et la consommation?

Franck Lehuédé : Pour la moitié des ménages, celle qui paye des impôts sur le revenu, l’année 2013 aura été marquée par des hausses d’impôts importantes. Les débats sur la TVA ne laissent pas présager d’un avenir radieux en la matière. La question des retraites fait planer plusieurs inconnues sur le pouvoir d’achat des retraités qu’ils le soient déjà ou qu’ils le deviennent dans les années à venir.

De plus, les prix des biens et services de consommation sont repartis à la hausse dès la fin du premier trimestre, sous le double mouvement de hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires ; des produits que les ménages achètent quotidiennement. Ces évolutions les marquent donc plus facilement que les baisses de prix des équipements informatiques, audios ou vidéos.

Les dépenses de consommation ont bien augmenté au second semestre, mais une part non négligeable de cette consommation supplémentaire était contrainte par la météo maussade du printemps qui a obligé à conserver du chauffage plus longtemps dans les logements. Cette reprise, les ménages pourraient bien ne pas beaucoup la percevoir si dans le même temps leur pouvoir d’achat était fortement contraint par des hausses de prix et de taxes.

Bernard Cohen-Hadad :A quelques variations près on note toujours et depuis plusieurs mois une inquiétude pour plus de la moitié des chefs d’entreprises (53%) pour leur activité dans les mois à venir. Et cette préoccupation porte essentiellement sur les hausses des coûts ou des prix des fournisseurs et sur la baisse du chiffre d’affaires. N’oublions pas qu’il y a eu 59 780 procédures de Redressements Judiciaires et de Liquidations Judiciaires en 2012 ! Et que la stagnation du taux de marge pour les TPE et PME a atteint, fin 2012, son niveau le plus bas depuis 30 ans. Des difficultés d’accès au crédit persistent toujours et principalement sur le court terme. Crédits de trésorerie et Besoin de Fonds de roulement (BFR). Près de 60% des entreprises ont des besoins de financement et le premier besoin exprimé concerne les financements d’exploitation. On touche là aux problèmes des statistiques confrontées au vécu des femmes et des hommes à la tête des TPE et PME sur le terrain et dans les régions.

Il y a une vraie césure pour ne pas dire un immense décalage entre le déclaré, le perçu et le vécu par les acteurs de terrain. Ainsi les chiffres de la Banque de France sur les douze derniers mois montrent également que l’offre de crédit a rebondit légèrement. Et parallèlement, la régression des encours de crédits de trésorerie s’estompe légèrement. Ce n’est pas le sentiment des entrepreneurs sur le terrain pour lesquels l’accès au crédit de trésorerie est toujours restreint pour les TPE-PME notamment pour leurs besoins d’exploitation. Les PME doivent faire appel principalement à leur banque pour obtenir des lignes de crédit mais certains établissements bancaires, certains réseaux, ne jouent pas le jeu. C’est une triste réalité. Régulièrement les baromètres CGPME- KPMG mettent en avant que 67% des TPE-PME déclarent ressentir au moins une mesure de durcissement dans l’accès au crédit. Enfin cela reste malheureusement souvent un sujet tabou car les TPE craignent des mesures de rétorsion, voir le robinet du crédit se fermer définitivement : le coût du découvert pour les petits montants est encore trop élevé. On a relevé des taux de 9,73% contre 2,41% pour les taux moyens pondérés. Et ces taux ne sont ni acceptables ni supportables pour les entreprises a fortiori les plus fragiles.

Y a t-il encore une certaine défiance vis-à-vis de cette reprise économique annoncée ?

Franck Lehuédé : Les ménages réagissent plus vite aujourd’hui qu’il y a 20 ans aux évolutions de la conjoncture. Ils perçoivent plus rapidement les indices d’une amélioration de la situation économique. Toutefois, l’indicateur sur la confiance des ménages que l’Insee publie chaque mois est encore largement en dessous de sa moyenne de long terme.

Bernard Cohen-Hadad : On voit bien que tout le monde cherche la croissance et que tout le monde attend la reprise économique. Mais il ne s’agit pas de passer son temps à l’invoquer, ni même de la souhaiter dans les médias ou dans les statistiques pour qu’elle soit réellement là. On est hélas, trois fois hélas, dans une Tragédie économique où chacun parle de l’héroïne (la croissance) sans qu’elle apparaisse sur scène au cours des deux premiers actes. Espérons qu’elle apparaitra, vivante, dans le dernier acte et avant la tombée de rideau finale. C’est pour cela que nous attendons de fortes mesures en faveur des entreprises. Et il n’y a pas de honte à aider les TPE-PME qui représentent 95 % des entreprises si l’on veut vraiment créer de la richesse et donc créer des emplois. Et pour cela il faut reconstruire périodiquement la confiance.

On le voit bien à travers les différents mouvements de mécontentement qui s’expriment chez les entrepreneurs chaque fois qu’au lieu d’encourager la liberté d’entreprendre et on choisit de la « taxer ». N’ayons pas peur de le dire, face à un Etat et des collectivités locales endettés, ce sont les PME qui assument dans les territoires les risque financiers, économiques et sociaux. Et elles n’ont pas d’autre choix car c’est pour elles une condition d’existence ! Il reste cependant à leur garantir une stabilité juridique et un cadre social flexible, équitable et apaisé. Les besoins de crédits sont récurrents et sont exprimés par toutes les entreprises en création, en développement, à l’exportation ou pour l’innovation.

Il reste à conjuguer, autrement que dans des colloques, sur le terrain le rôle des établissements financiers privés et celui de la Banque Publique d’Investissement (BPI). Et reconnaître, comme pour les personnes physiques, qu’il n’est pas acceptable de laisser mourir une entreprise qui connaît une courte période de difficulté financière. Rappelons, toutes les enquêtes le démontrent et les témoignages le soulignent, pour trouver des financements, les entrepreneurs sont prêts à payer le prix de l’accès au crédit. Enfin, alors qu’un certain nombre d’arbitrages vont être faits dans le projet de loi de Finances, qui peut croire à la reprise en l’absence d’une fiscalité juste et stable pour les TPE-PME, pour les entrepreneurs individuels ou les professions indépendantes ? Une fiscalité PME lourde bride la croissance. La France doit savoir taxer moins ses petites entreprises et garantir la stabilité, dans le temps, de toutes les mesures fiscales qui les concernent.

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