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En eaux troubles

La pêche illégale est bien dans nos assiettes

Dans une interview qu'il a accordée à Télérama, le fondateur de l'ONG de protection de l'environnement Sea Shepherd, Paul Watson, estime à 40% la part de poissons vendus dans le monde sur les marchés et dans les restaurants qui proviennent de la pêche illégale. Par ailleurs, ajoute-t-il, 40% servent à nourrir le bétail, les porcs et les poulets.

Atlantico : 40% des poissons vendus proviendraient de la pêche illégale. Ce constat est-il crédible ? Quels sont les risques qui découlent d'une telle situation ? 

Bruno Parmentier : Bien entendu, il n’y a pas de comptabilité précise des actes illégaux ! Et peut-être que Paul Watson, personnage entier et haut en couleur, arrondit un peu les chiffres… Mais l’ordre de grandeur n’est aucunement surprenant. Une bonne partie de la pêche mondiale reste quand même un monde sans foi ni loi. En effet, il faut réaliser qu’on ne trouve pas beaucoup de policiers à 800 km des côtes, mais plein de bateaux immatriculés dans des paradis fiscaux, avec des équipages internationaux sans aucune protection sociale, voire parfois de l’esclavage… et ce n’est pas la pêche hors quota qui les impressionne beaucoup. Car on ne parle pas là de petits pêcheurs artisanaux qui poussent leurs barques sur la plage ! En 1970, quelques 600 000 navires marins avec pont (la plupart avec moteur à l’intérieur) étaient immatriculés, et aujourd'hui plus de 2 millions, dont 70 % en Asie ! Mais les chalutiers industriels, qui ne représentent que 1 % de cette flotte, ramènent la moitié des prises, et l’essentiel des 20 à 40 millions de tonnes gaspillées (espèces non ciblées, mammifères marins, tortues, oiseaux de mer, poissons trop petits, etc., qui sont rejetés morts, sans être commercialisés ni consommés). En particulier, ils pillent les côtes des pays qui ont moins d’armes pour se défendre dans les instances internationales, dont celles des pays africains. Songeons que la plus grosse "usine à poisson" du monde, le Lafayette, a une longueur de  228 mètres, jauge 50 000 tonnes et peut "traiter", à l’aide de ses 320 hommes d'équipage et de ses 50 chalutiers associés, jusqu'à 1 500 tonnes de poisson par jour !

On a consommé en 2013 158 millions de tonnes de poisson, contre 18 millions en 1950 (dont 91 venaient de la pêche et 67 de l’aquaculture, laquelle consomme beaucoup de poissons pêchés). Croire qu’on peut prélever une telle quantité de ressources halieutiques sans s’occuper sérieusement du renouvellement, et sans dépeupler la mer, est une opinion bien naïve ! Le poisson de mer est en fait tellement menacé qu’il est en fait proche d’être condamné ! Certains états s’en préoccupent et tentent d’établir des réglementations internationales, mais, déjà, sous la pression des lobbies, elles sont souvent trop laxistes, et de toute façon elles sont loin d’être respectées.

Pourtant l'histoire est là pour nous rappeler les conséquences de nos inconséquences ! En 1945, on a pêché jusqu'à 235 000 tonnes de sardines au large de Monterey, Californie, pour faire tourner les 30 conserveries qui avaient transformé cette ville en capitale mondiale de ce poisson… Et il a subitement et définitivement disparu : les prises de 1948 ont à peine atteint 15 000 tonnes et il y a longtemps qu’il n’y a plus de conserverie dans cette ville, qui s’est transformée, mais un peu tard en centre d’une zone de protection maritime ! Les pêcheries de morue/cabillaud de Terre-Neuve au Canada, qui se sont effondrées en 1993 et ne s’en sont pas remises non plus.

Aujourd'hui, 29 % des espèces de poissons et crustacés sont en passe de s’éteindre, et 90% de la population des grands poissons (thon, maquaire, requin, cabillaud et flétan) a déjà disparu. Ce phénomène est encore largement accentué par le réchauffement climatique. La morue de l’Atlantique nord semble avoir atteint le point de non-retour. Le thon rouge, lui, fait l’objet d’une attention particulière ; on ne devrait pas en pêcher plus de 15 000 tonnes par an, ce qui n’empêche pas de fixer des quotas internationaux tout à fait excessifs (32 000 tonnes en 2005, 28 500 en 2008, 22 000 en 2009, et on prévoit 23 000 tonnes en 2017), et de fermer les yeux sur les réelles quantités atteintes (probablement deux à quatre fois ces limites).

C’est le premier pas qui compte : une fois qu’on a commencé à tricher sur les quotas, on poursuit bien évidemment dans la fraude. C’est ainsi que, par exemple, le groupe environnemental américain Oceana affirme que 30 % des crevettes vendues aux Etats-Unis présentent une "erreur" d’étiquetage Idem pour les poissons : un tiers au moins ne sont pas de l'espèce inscrite sur les étiquettes ! Trompe qui peut !

Et d’une manière générale, les substitutions d’espèces ne sont évidemment pas inventées pour profiter au consommateur ! Ce dernier peut être perdant à trois niveaux : économique, quand un poisson noble est remplacé par un plus modeste vendu au prix fort ; moral, lorsqu'on lui vend des espèces menacées par la surpêche ou issues de l’aquaculture alors qu’il pensait manger un poisson sauvage ; et enfin sanitaire, lorsqu'il mange un poisson qui peut provoquer des troubles digestifs, ou fortement chargé en mercure !

Plus généralement, d'où proviennent les produits que l'on peut acheter sur l'étal du poissonnier ou dans les supermarchés au rayon poissonnerie ?

La France, qui possède le deuxième plus grand domaine maritime du monde (11 millions de Km2 maritimes) importe l’essentiel de sa consommation de poisson ! Alors qu'en 2004, son déficit commercial se montait déjà à 2,2 milliards d'euros, il a atteint les 3,6 milliards d'euros en 2014 ! Car nous mangeons des espèces que nous ne pêchons pas, et nous n’avons pratiquement pas d’aquaculture : le saumon, le thon et les crevettes représentent à eux seuls les ¾ de l’explication de la détérioration de nos échanges. Sans ces importations, les Français, qui avalent 35 kg de poissons et crustacés par an, n’en mangeraient plus que cinq mois dans l’année.

Nous importons massivement depuis la Norvège, et l’Equateur. Pour ces pays, il s’agit souvent d’élevage (de saumon et de crevettes), mais on pourrait utilement se demander d’où provient le poisson qu’ils ont eux-mêmes mangé (par exemple du Pacifique sud) ! Les autres pays qui nous fournissent beaucoup sont le Royaume-Uni, l’Espagne et les Pays-Bas ; il s’agit là de poissons pêchés, mais où ? On voit que le consommateur a du mal à s’y retrouver précisément…

La transparence est-elle suffisante pour le consommateur, notamment par rapport à l'étiquetage ? Y a-t-il des tentatives de régulation ?

En la matière, ne soyons pas naïfs ; la fraude est vieille comme le commerce ; il y a toujours eu des gens malhonnêtes pour vous faire prendre des vessies pour des lanternes, et en l'occurrence des produits bas de gamme, contrefaits, hors quotas, voire interdits, en lieu et place de bons produits gastronomiques vendus chers. C’est donc d’abord à l’Etat de faire son travail. En Europe, l’étiquetage des produits de la mer vendus dans le commerce doit mentionner la zone géographique de capture, et s’il s’agit de poisson d’élevage ou sauvage. Mais il y a toujours une différence entre la règle et la réalité, et son importance dépend, in fine, du zèle de la police ! On a bien vu il y a quelques temps en France des gens remplacer l’étiquette "viande de cheval" pour la remplacer par une étiquette "viande de bœuf" dans la préparation des lasagnes ! Mais ces affaires sortent justement maintenant car les contrôles a posteriori sont dorénavant possible, avec les tests génétiques qui n’existaient pas auparavant (et pour le consommateur, une fois découpé, un filet blanc de poisson ressemble étrangement à un autre filet d’une autre espèce !).

Et il faut cependant que les français se félicitent d’avoir un système de contrôle plus efficace que la moyenne. Une enquête de 2013 a montré que « la substitution d'une espèce de poisson pour une autre demeure relativement rare, avec un taux de fraude de 3,5 %. Si les produits surgelés et les plats préparés ne présentent aucun problème d'étiquetage, la fraude se concentre sur les produits frais : 8 % des filets frais vendus en poissonnerie et 4 % des filets vendus en supermarchés ne correspondent pas à l'étiquette. Au restaurant, les étiquettes fausses interviennent dans 4 % des cas… En comparaison, de précédentes études scientifiques avaient relevé des taux de fraude bien supérieurs chez nos voisins : 32 % en Italie, 30 % rien que sur le merlu en Espagne ou encore 19 % sur le cabillaud en Irlande.

Quels sont les réflexes à adopter pour le consommateur pour s'assurer de la provenance du poisson qu'il achète ?

Plus le consommateur est méfiant et exigeant, plus son commerçant le sera avec ses fournisseurs ! On peut donc toujours demander à son commerçant quelle est l’espèce, comment a-t-elle été pêchée, et où exactement ! Et aussi, plus généralement, quelle est sa politique en matière de pêche durable.

Mais aussi on peut avoir deux attitudes : d’une part élargir la gamme de produits qu’on achète. En effet, en matière de poisson, on connaît le saumon, le thon, le cabillaud, le merlu, le maquereau, le lieu, la truite, la sardine, mais pas beaucoup d’autres espèces ; en demandant toujours les mêmes, on contribue évidemment à accentuer la pression sur les premiers. D’autre part, on peut se renseigner sur les sites spécialisés de certaines ONG, qui établissent la distinction entre les poissons recommandables, acceptables, ou à éviter.

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