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Le cas de Nicolas Sarkozy est éloquent de ce point de vue : son avocat a tout de suite crié à la machination politique de la part du gouvernement, alors qu'on sait très bien que l'affaire Bygmalion est une affaire interne à ce qui s’appelait alors l’UMP.
Le cas de Nicolas Sarkozy est éloquent de ce point de vue : son avocat a tout de suite crié à la machination politique de la part du gouvernement, alors qu'on sait très bien que l'affaire Bygmalion est une affaire interne à ce qui s’appelait alors l’UMP.
©Reuters

Affaires en cours

La multiplication des tempêtes juridico-politico-médiatiques finit-elle par abîmer la démocratie ?

Alors que l'affaire Cahuzac et l'affaire Bygmalion ont toutes deux retrouvé un fort écho médiatique ce lundi, le traitement journalistique des affaires politico-judiciaires, notamment depuis les années 1990, pose aujourd'hui de nombreuses questions de responsabilité.

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut Français de Presse, à l'université Paris-Panthéon-Assas. Responsable de la Licence information communication de l'IFP et chercheur au CARISM, il est aussi président du site d'information The Conversation France.

Il est l'auteur de La communication politique (CNRS Editions, 2008) et Le journalisme(CNRS Editions, 2009), Médias et opinion publique (CNRS éditions, 2012).

Le journalisme, Arnaud Mercier

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Atlantico : Ce lundi, Jérôme Cahuzac et Nicolas Sarkozy ont tous les deux fait l'actualité dans le cadre d'une affaire politico-judiciaire, déclenchant de nombreux commentaires dans les médias. D'une manière générale, comment peut-on qualifier le traitement médiatique de ces affaires politico-judiciaires ? N'oublie-t-on pas bien souvent le fond juridique de l'affaire, au détriment du commentaire politique ou de l'affect ?

Arnaud Mercier : La plupart de ces affaires dites "politico-judiciaires" sont victimes d'un effet de transmutation médiatique. Par définition, le point de départ est une procédure judiciaire (mise en examen, ouverture d'une enquête préliminaire, etc.) qui repose sur des faits potentiellement répréhensibles et sur la mise en œuvre de textes juridiques. Mais dans la mesure où cela concerne des personnalités publiques – et en particulier des personnalités politiques –, la question du droit devient assez rapidement accessoire par rapport à la question des conséquences politiques des faits qui sont concernés. Si les médias font très fréquemment preuve de pédagogie en exposant au début d'une procédure judiciaire les tenants et aboutissants juridiques de l'affaire, c'est ensuite assez rapidement l'idée du scandale et de ses conséquences politiques voire morales qui sont les plus mises en avant par les médias et qui donnent lieu à une couverture médiatique où, effectivement, le rappel des faits n'est pas une constance – c'est un euphémisme. Cela devient alors plutôt une série à épisodes, avec rebondissements, autour d'interrogations qui sont centrées sur les conséquences pour la personnalité jugée (fin de carrière ? capacité à rebondir ? possibilité d'un retour ?). Les journalistes vont aussi pouvoir citer les commentaires politiques effectués par les amis ou les adversaires, gloser sur les éventuelles conséquences électorales, etc. C'est tout cela qui va attirer l'attention, et non plus la partie juridique stricto sensu. Le choix des mots traduit bien cela : rapidement, on ne parle plus de "procédure", "d’enquête judiciaire", mais on résume les faits par le label "affaire X" du nom du principal mis en examen ou du collectif mis en cause.

N’observe-t-on pas souvent un certain décalage entre le traitement médiatique accordé à une affaire et la gravité des faits qu'elle est censée représenter ?

C’est exact ! On sait que dans une logique du scoop, du sensationnel, il est arrivé à plusieurs reprises à des médias – y compris des médias qualifiés de sérieux – de monter en épingle des faits sur lesquels il y a des doutes, en invoquant hâtivement l'idée de scandale. Parfois, le ballon de baudruche se dégonfle et on est bien obligé de reconnaître que le scandale n'est en réalité pas si gros que cela, aboutissant même parfois à ce que certains médias s'excusent officiellement et fassent leur mea culpa, même du bout des lèvres.

Il n'empêche que l'on observe alors toujours un décalage profond entre la publicité à laquelle donne lieu une accusation de scandale par un média (reprise par bien d'autres médias) et la phase où l'on découvre que les faits ne sont pas si condamnables et scandaleux. Dans ce cas, souvent, le mea culpa – s'il y en a un – n'émane plus que du média qui avait lancé l'affaire, sans que les autres médias ne le relaient. On constate ainsi des distorsions entre une forte logique initiale de scandalisation et la réalité des faits à la fin.

Il y a en plus un autre problème, celui du décalage entre temps médiatique et temps judiciaire. Le temps médiatique est marqué par une accélération phénoménale du tempo (chaînes d'info en continu, réseaux sociaux, Internet, etc.). De l'autre côté, le temps judiciaire est un temps long (même bien trop long selon certains justiciables). Entre l'ouverture d'une enquête et l'aboutissement en procès, l'unité de compte est bien souvent l'année. L'unité de compte des journalistes, elle, est comme leur nom l’indique, le jour. Ce serait même désormais la minute quand on voit la vitesse de traitement de l’information. C’est dire si le décalage est massif ! Et cela pose un énorme problème de responsabilité pour les rédactions. En effet, des personnalités politiques peuvent avoir une partie de leur vie politique plombée, obligées qu’elles sont de démissionner par mesure conservatoire et par souci d'afficher leur bonne disposition. Et si elles se retrouvent finalement blanchies, acquittées ou bénéficiant d'un non-lieu, le mal est fait. C'est un vrai souci, qui implique selon moi une réflexion critique des médias sur leur stratégie de scandalisation et d'hypermédiatisation de certains faits, au détriment du principe de présomption d’innocence, qui ne signifie pas ne rien dire avant tout jugement, mais juste de rappeler régulièrement que les jugements ne sont pas constitués.

Est-il si facile d'adopter un traitement médiatique qui se concentrerait uniquement sur les faits juridiques ?

Il y a deux phénomènes à évoquer ici pour comprendre pourquoi cela reste compliqué.

Premièrement, même si c'est un secret de polichinelle, il existe quand même un certain secret de l'instruction. Il est donc toujours délicat pour les médias d'entretenir régulièrement la flamme sur une affaire en cours. Par définition, le temps judiciaire n'a rien à voir avec le temps médiatique. C'est un temps long, un temps du secret – relatif –, qui va procéder par à-coups assez épisodiques. Le traitement médiatique consistant en une transmutation d'une enquête judiciaire en scandale politico-judiciaire, permet, lui, de traiter le sujet en continu, en direct et régulièrement. Les journalistes peuvent produire des tas d'anticipations, d’analyses, de commentaires, commander des sondages, faire des micros-trottoirs, etc., alors que la justice reste assez opaque pendant la période d'instruction.

Deuxièmement, il est quand même assez courant que le système de défense des personnalités mises en cause soit lui-même basé sur cette logique de transmutation ! On transforme ainsi un délit ou une quelconque suspicion de fraude, en un procès politique. On crie à la combine, à la manipulation du parquet, à l'acharnement quand il y a plusieurs affaires, etc. Le cas de Nicolas Sarkozy est éloquent de ce point de vue : son avocat a tout de suite crié à la machination politique de la part du gouvernement, alors qu'on sait très bien que l'affaire Bygmalion est une affaire interne à ce qui s’appelait alors l’UMP. D'autre part, si aujourd'hui le calendrier est peu favorable puisqu'il se télescope avec la campagne de la primaire à droite, c'est en partie dû aux démarches de protection juridique des avocats de Nicolas Sarkozy qui ont tout fait pour différer certaines procédures. Les astuces juridiques (faut-il dire "arguties" ?) ne manquent pas et sont souvent exploitées par les défenseurs des mis en examen : question prioritaire de constitutionnalité, mise en cause de l'impartialité d'un juge, contestation des expertises, demande d'un complément d'enquête, etc.

Il y a aujourd'hui une tendance lourde dans notre système politique à l'instrumentalisation des failles de tel ou tel individu pour accuser tout un parti ou tout un camp de s'adonner à des manœuvres douteuses. C'est tout le discours du Front national qui fait son lit de tout type de scandale de ce type en jetant l'opprobre sur l'ensemble du personnel politique à chaque fois qu’une défaillance personnelle surgit.

Ce phénomène de transmutation est-il favorisé par notre société d'aujourd'hui, particulièrement friande d'informations (essor des réseaux sociaux et des chaînes d'info en continu, rapidité de l'information…) ?

Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont tout changé. Ce qui a profondément reculé, c’est le degré d'acceptabilité sociale des dérives du personnel politique. Nous sommes bien plus exigeants aujourd'hui. Il y a un fort rejet de la classe politique dans l'opinion et dans les urnes, une exaspération face à tout ce qui ressemble à un enrichissement personnel, à des combines ou des passe-droit. La demande d'exemplarité du personnel politique est beaucoup plus forte. Les médias s'autorisent donc bien plus à aller gratter du côté obscur des comportements politiques. La justice s'occupe elle aussi plus souvent de cela, d'autant plus qu'on lui en a donné les moyens législatifs à partir des lois Rocard au tournant des années 1990. Suite à un certain nombre de scandales ayant éclaboussé le Parti socialiste au pouvoir et François Mitterrand en particulier, les premières lois sur la moralisation de la vie politique ont en effet été mises en place pour donner des gages à l'opinion (création de nouveaux délits, aggravation des peines, augmentation des moyens alloués, etc.). Les juges s’en sont évidemment servis depuis.

De plus, la France n'était pas seule à mal vivre ces turpitudes et l’exemple italien a marqué les esprits. Les opérations mani pulite (ndlr : mains propres) en Italie dans les années 1990 ont montré que des juges pouvaient mettre fin à des décennies de combinazione et de corruption. Depuis cette époque, on observe en France une baisse tendancielle de l'acceptabilité sociale de ce genre de déviances. Cela a débouché sur une hyper-sensibilité des médias, de la justice et de l'opinion vis-à-vis de ces thématiques. Une sorte de consensus existe pour surveiller et condamner promptement les élus fautifs, ceux qui omettent de payer leurs impôts, de déclarer au fisc des biens mobiliers, ceux qui s’octroient des logements du parc public à prix d’amis, etc.

Le sentiment largement répandu est que les politiciens ont beaucoup abusé et qu’on ne doit plus leur laisser rien passer désormais. À l’instar du dopage pour les sportifs, les délits politico-financiers et les avantages indus sont passés sous le seuil d’acceptabilité, au profit d’une exigence d’exemplarité. Dans ce contexte, il est plus facile pour les médias de s’attaquer à des personnalités politiques en révélant des faits condamnables, car ils savent qu’ils bénéficieront a priori du soutien d’une large partie du public. Si on ajoute à cela le fait que les juges ont bien compris que face au risque d’étouffement de certaines affaires, il fallait jouer l'opinion contre la chancellerie, en révélant à un ou quelques journalistes des éléments de l’instruction, on obtient ce climat particulièrement propice à la transmutation d’une enquête judiciaire en un scandale politique, quitte à oublier un peu le droit, en chemin.

Propos recueillis par Benjamin Jeanjean.

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