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La franc-maçonnerie, une alternative au matérialisme
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Bonnes feuilles

La franc-maçonnerie, une alternative au matérialisme

Dans "Le Trésor caché", Michel Maffesoli dévoile une franc-maçonnerie à l'opposé des clichés habituels qui la cantonnent, au mieux à la défense du progrès et du rationalisme, au pire à un groupement quasi mafieux. En revanche, il montre l’extraordinaire actualité de la franc-maçonnerie de tradition. Extraits de "Le Trésor caché" de Michel Maffesoli aux Editions Léo Scheer, 2015 1/2

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Pourquoi parler de « trésor caché » ? Sinon parce que dans le balancement des histoires humaines, au régime diurne de l’imaginaire, succède un régime nocturne. « Oh nuit, comme il est doux ton mystère. »

Et, en ces époques – la postmodernité est du nombre – où prévaut le clair-obscur de l’existence, alors renaît le goût des sensations de l’âme. Donc, celui du mystère. Une phrase de Balzac, dans son roman Louis Lambert, pourrait nous aider à comprendre cela : « Abyssus abyssum – Notre esprit est un abîme qui se plaît dans les abîmes », ce qui ne manque pas de réveiller le souvenir de cet inconnu qui sommeille en nous.

L’impératif des Lumières, dont la dynamique fut impérieuse et, en son temps, salutaire, s’achève en eau de boudin : l’idéologie de la transparence. D’où, en compensation, d’une manière diffuse, l’appétence pour ce qui est caché, voilé. Ne sont-elles pas belles, ces fleurs en boutons dont on attend l’efflorescence ? Et dans l’amour, les plus doux aveux ne se font-ils pas dans le secret ? Les choses cachées ne manquent pas d’attrait. « Oh nuit, comme il est doux ton mystère. » Et le mystère, je le redirai, est cela même qui unit des initiés entre eux.

Allons plus loin. L’indéniable apport de la psychanalyse, dont S. Freud a jeté les bases, et celui de la psychologie des profondeurs que l’on doit à C.G. Jung, repose, justement, sur la nécessité de prendre en compte, à côté de la pure raison, ce non rationnel à l’oeuvre dans la vie individuelle et collective. Ce qui apparaît de l’iceberg n’étant qu’une toute petite partie d’un ensemble plus vaste.

L’instant obscur, la part maudite, le rôle de l’ombre. Voilà ce qu’est ce trésor caché. Ce dont la maçonnerie de tradition recherche, toujours et à nouveau l’arcane1, et qui est au coeur même de l’inconscient collectif contemporain. Il est frappant de voir combien l’exigence intellectuelle du moment est, totalement, indifférente aux certitudes proposées par les grands systèmes élaborés lors de la modernité. Comme l’a rappelé le philosophe Jean-François Lyotard, la postmodernité est bien « la fin des grands récits de référence ».

Et du coup, l’on revient, empiriquement, au rôle que joue l’initiation (l’apprentissage) dans la nécessaire socialisation des énergies juvéniles. À l’importance de l’émotionnel, c’est-à-dire de la raison sensible, dans la construction personnelle et collective. Ce que la philosophie progressive dont la maçonnerie a gardé le secret résume magistralement.

Progressivité : la vérité n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle est relative, c’est-à-dire vecteur de mise en relation : avec les autres et le monde. Comme le rappelle Martin Heidegger tout au long de son oeuvre, elle est dévoilement momentané, jamais achevé, toujours à refaire. Au plus près de son étymologie grecque, « a-létheia », elle ôte le voile. Mais étant entendu qu’il n’y a dévoilement que parce qu’existe le retrait, ce qui est caché !

C’est ainsi que l’inquiétude contemporaine rejoint la traditionnelle quête de ce qui est caché. Pour le dire à la manière de Fernando Pessoa, dans son inestimable oeuvre ésotérique, c’est une « intranquillité » qui, racinée dans le passé, indique les chemins du futur. Et, rappelant que la maçonnerie est un ordre secret ou plus exactement un ordre initiatique, il signale que « du reste, tout ce qui se fait de sérieux ou d’important en réunion, dans ce monde, se fait secrètement ».

D’où la nécessité d’une analyse sereine et minutieuse, rappelant la perdurance du caché, à trouver dans les moments forts des cultures humaines. Pour ne citer que quelques exemples, c’est bien sûr la quête du Graal, propre à la tradition chevaleresque. C’est ainsi que le rappelle Goethe, qui en savait un bout sur la maçonnerie, dans son Faust, la coupe du roi de Thulé. Ce que l’on retrouvera dans la coupe du félibrige de Frédéric Mistral :

« Coupo Santo 

E versanto

Vuejo à plen bord

Vuejo abord

Lis estrambord

E l’emavans di fort ! »

(« Coupe sainte et débordante, verse à plein bord, verse à flot les enthousiasmes et l’énergie des forts ! »)

Cette coupe perdue et à retrouver est cela-même qui donne une ébriété collective. Éternelle recherche dionysiaque des hétairies grecques, ces sociétés au pouvoir occulte ! Quête orgiastique, c’est-à-dire de la passion commune, étant le propre des maçons opératifs du Moyen Âge, et qui renaît dans l’auberge du « Grill et de l’oie » des loges londoniennes au XVIIIe siècle. C’est bien aussi celle des efflorescences juvéniles postmodernes qui en leurs afoulements rejouent le désir d’un idéal communautaire. Voilà le trésor caché d’un humanisme intégral, d’antique mémoire et retrouvant, de nos jours, force et vigueur.

Ayons aussi à l’esprit que cette coupe du Graal ou celle des « forts » est également celle de l’affrontement. Depuis cette « coupe d’or » que les Anglais attribuèrent au vainqueur des courses hippiques d’Ascot, au XIXe siècle, multiples sont les coupes sportives : coupe du monde, coupe Davis… récompensant le courage et l’énergie. Ce que l’on peut, allusivement, mettre en parallèle avec la « coupe d’amertume » ou encore le fait de « boire la coupe jusqu’à la lie ».

Toutes choses connotant l’aspect collectif des épreuves. L’affrontement au destin étant rien moins qu’individuel, mais toujours le fait d’une communauté. Et je soutiens, sans paradoxe aucun, que, de la quête des chevaliers de la Table ronde à celle des initiés contemporains en passant par les « Illuminés » de Bavière, on retrouve les mêmes combats de l’âme. Combats dont on retrouve l’écho dans les réseaux sociaux sur Internet où s’exprime, avec intensité et efficacité, une identique préoccupation de solidarité et de générosité.

Lorsqu’on essaie de faire ressortir les structures intemporelles à l’oeuvre dans nos sociétés, il faut savoir distinguer l’essentiel de l’adventice. En la matière reconnaître qu’à l’opposé d’un supposé individualisme, on voit (re)naître un ordre symbolique où prédominent les morsures de l’amour. Ordo amoris où la prévalence du Je laisse la place à celle du Nous.

Ce qui implique que l’on sache voir que, dans un système de dépendance mystérieuse, on est attaché par d’obscurs liens. Liens unissant tout à la fois la maçonnerie de tradition et les pratiques les plus quotidiennes de la vie courante postmoderne. Celle-là proposant à celle-ci des pierres d’attente auxquelles il sera possible d’adosser la construction de la société en cours.

Peut-on, à cet égard, parler de l’attitude prophétique de la franc-maçonnerie ? Oui si, s’attachant à l’étymologie du terme, on se souvient que « pro pheni » signifie « dire devant » et non pas « dire avant » ! Ou encore, dans le même ordre d’idées, on sait mettre en oeuvre une recherche apocalyptique, c’est-à-dire permettant la révélation de ce qui est là et que l’on ne sait pas voir. Peut-être, tout simplement, parce que cela « crève les yeux » !

Extraits de  "Le Trésor caché" de Michel Maffesoli aux Editions Léo Scheer, 2015

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