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La double défaite de Marine Le Pen et Florian Philippot
©Reuters / Philippe Wojazek

Échec critique

La double défaite de Marine Le Pen et Florian Philippot

Emmanuel Macron a été largement élu face à Marine Le Pen. Cette élection, même si elle a permis d'asseoir le Front National comme une force d'opposition certaine face au nouveau président met en lumière un double échec pour le parti.

Jean-Yves Camus

Jean-Yves Camus

Chercheur associé à l'Iris, Jean-Yves Camus est un spécialiste reconnu des questions liées aux nationalismes européens et de l'extrême-droite. Il est directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR)

Il a notamment co-publié Les droites extrêmes en Europe (2015, éditions du Seuil).

 

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Atlantico : Dans quelle mesure faut il voir la défaite du Front National comme le double échec de Florian Philippot et de Marine Le Pen, entre l'incapacité du premier à trouver une majorité autour d'une vision anti-européenne, et l'échec de la dédiabolisation pour la seconde ?

Jean-Yves Camus : Je ne suis qu'un observateur extérieur et seuls ceux qui ont vu de l'intérieur comment et par qui la campagne a été conçue est à même d'imputer à tel ou tel la responsabilité d'un score qui, sans être décevant en masse ( 10,6 m d'électeurs, ce n'est pas rien!), l'est en pourcentage, surtout si on considère le point de départ des intentions de vote, qui se situait à 28% (soit le score du FN aux régionales de 2015), pour arriver à 21,7% au soir du premier tour, ce qui signale tout de même un fléchissement, une incapacité à optimiser un contexte pourtant éminemment favorable. La dédiabolisation est un terme que le FN a créé et "vendu". Avec un certain succès, puisque un sondage de Mars montrait que 58% des français considèrent le parti comme "un danger pour la démocratie", contre 70% avant 2011. Lorsqu'on obtient une telle amélioration d'image, indispensable dans une optique de gouverner, il est pour le moins surprenant de la mettre ensuite en péril avec une déclaration sur le Vel d'Hiv dont l'utilité, du point de vue frontiste, était nulle. Comme il n'est pas malin de continuer à ostraciser des media, qui de toute manière, s'ils avaient été autorisés à couvrir la soirée électorale du 7 Mai, n'auraient pas été plus critiques envers le Front qu'ils le sont d'habitude. S'il s'avère que ni Sky News, ni la RAI n'ont été admis, les bras m'en tombent: le matin même, la chaîne britannique m'avait interrogé sur le FN actuel, et j'avais précisé à mon intervieweur que ce n'était pas un parti fasciste! 

Sur la question de l'Europe et de l'euro, le FN stagnera tant qu'il n'aura pas un discours clair. Deux options sont possibles. La première est de continuer à considérer la sortie comme un préalable à tout redressement économique mais aussi à toute résolution de la question identitaire et migratoire. La seconde est d'abandonner purement et simplement l'option du Frexit, qui est un repoussoir pour les électeurs des Républicains, qui n'étaient que 19% en 2016 à accepter l'idée d'une sortie. La nouvelle prise de position de MLP, qui envisage la coexistence d'une monnaie nationale et d'une monnaie commune, est totalement incompréhensible pour les électeurs, ce d'autant qu'elle avouait elle même que l'ECU "n'avait pas très bien marché". Quant à la possible sortie de l'UE, là-aussi, MLP a changé d'avis. Le Frexit devait naguère résoudre en en jour tous les problèmes du pays, non pas seulement économiques mais aussi identitaires. Désormais, elle dit qu'elle s'en remet aux français et qu'elle souhaite d'abord que l'UE se transforme! Or sauf à imaginer une subite conversion de la Commission au souverainisme, doublée d'une répudiation des sacro-saintes règles du libre-marché, elle se transforme comment? Elle se défait toute seule? Dire, "je m'en remettrai au vote des français lors d'un référendum", ce n'est pas ce qu'ils attendent d'un chef de l'Etat, qui est élu pour définir un cap et le tenir: le modèle Trump, c'est celui des Executive Orders, pas des consultations permanentes!

Même si l'échec de Phillipot est indéniable, que penser de la stratégie de Marine Le Pen qui l'a suivie presque aveuglément et a tenté, à quelques jours du scrutin de faire marche arrière sur l'Europe ?

Ce n'est pas un échec de Florian Philippot, et ce pour une raison simple. FF a un logiciel cohérent, souverainiste, économiquement antilibéral et protectionniste. Il l'a proposé et ce programme a été endossé par la candidate et les instances du parti. Ou  du moins, puisqu'elles se réunissent peu, aucune voix notable sauf celle de Marion Maréchal ( et de Robert Ménard, mais il n'est pas encarté) ne s'est élevée pour dire c'était courir un risque électoral énorme. Toute la séquence électorale a mobilisé une équipe de campagne, il serait donc inexact de faire porter la responsabilité de l'échec au seul FF. Sa stratégie n'est d'ailleurs pas totalement à côté de la plaque: La sociologie électorale du FN montre qu'il incarne bien une" France d'en bas" qui s'oppose frontalement à celle "d'en haut". Les variables de niveau de diplôme, de niveau de revenus, d'éloignement par rapport aux villes et aux services publics, montrent cette division du pays. Le seul problème, c'est que cette stratégie, si elle permet de consolider un socle électoral solide et marche pour constituer la principale force d'opposition devant LR,  ne cible pas suffisamment large pour permettre de gagner une majorité.

Quelles pourraient être les conséquences pour Florian Philippot alors que Marine Le Pen a annoncé après sa défaite une "réflexion" sur le parti ?

Dans un texte du 8 mai qu'il est indispensable de lire Jean-Yves Le Gallou, à qui l'on prête la paternité du concept de "préférence nationale" et qui est désormais en dehors du FN, écrit ceci au sujet de la préparation des présidentielles de 2022: "sur une ligne souveraino-chevénemento-mélanchonniste, une candidature Philippot serait sans doute plus convaincante dans l’argumentation tout en quittant la tunique de Nessus du nom Le Pen. Nul doute que certains y songent". Et s'il avait raison? Il ne dit pas que c'est son choix, il énonce un scénario, avant d'évoquer son opposé: opposée: "sur une ligne plus identitaire et plus conservatrice sur les valeurs, il est non moins clair que Marion Maréchal Le Pen serait plus crédible et de surcroît capable de susciter l’enthousiasme". Sauf que dans un parti comme le FN, qui n'a pas institutionnalisé le droit de tendance, l'existence de motions et l'alternance au sein de la direction, ce que le MSI italien faisait, cette opposition idéologique risque de se terminer comme un jeu à somme nulle: un statu quo qui voit MLP rester à la barre en continuant à tenter de faire la synthèse, même si elle est bancale.

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