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"C’est presque toujours la souffrance psychologique qui conduit à formuler une demande de mort."
"C’est presque toujours la souffrance psychologique qui conduit à formuler une demande de mort."
©Reuters

Toujours plus loin

La Belgique fait un pas de plus vers l'élargissement de l'euthanasie aux mineurs, faisant fi des dérives du système déjà en place

La commission Justice du Sénat belge a voté en faveur d'un texte autorisant l'euthanasie des mineurs en cas "de souffrances inapaisables".

Etienne Montero

Etienne Montero

Etienne Montero est professeur à l'Université de Namur et doyen de la Faculté de droit, il a notamment publié le livre Rendez-vos avec la mort. Dix ans d'euthanasie légale en Belgique, éd. Anthemis, 2013.

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Atlantico : La Commission des affaires sociales et de la justice du Sénat belge s'est prononcée mercredi 27 novembre en faveur de la proposition de loi visant à étendre aux moins de 18 ans le cadre légal autorisant l'euthanasie. Que contient exactement ce projet ? Quelles sont les conditions particulières qui permettraient à des parents de choisir l’euthanasie pour leur enfant ?

Étienne Montero : Le débat de l’euthanasie n’a jamais été considéré comme clos. Peu de temps après son adoption, des propositions de loi étaient déjà déposées au Parlement en vue d’assouplir les conditions de la loi (simplification des modalités de rédaction et de confirmation de la déclaration anticipée, réduction du nombre des témoins…) ou d’en étendre le champ d’application (au suicide médicalement assisté, aux mineurs d’âge, aux déments…). En dix ans, 30 à 40 propositions de loi ont été déposées ou redéposées. La plus débattue actuellement vise à ouvrir l’euthanasie aux mineurs d’âge dont la capacité de discernement est attestée et dont la demande est confirmée par leurs parents. Le type de maladie n’est pas davantage précisé que pour les majeurs, ce qui est un évident problème car la liste des maladies graves et incurables est longue. Aucune limite d’âge n’est prévue. Pour le moment, on parle moins des propositions de loi visant à permettre l’euthanasie des personnes qui perdent la conscience de soi. Les textes en projet visent surtout à supprimer la condition de « coma irréversible » pour l’exécution de la déclaration anticipée et à conférer à celle-ci une durée de validité illimitée (plus de confirmation nécessaire moins cinq ans avant sa mise en œuvre).

Quelles sont les dérives potentielles ? Sont-elles les mêmes que celles qui existent chez les adultes ?

Un enfant dont la maladie, la douleur et les symptômes sont traités de façon professionnelle et qui est entouré et accompagné avec affection demandera-t-il qu’on le fasse mourir si cette possibilité ne lui est pas proposée ? J’en doute. Ma crainte est que l’offre crée la demande. Outre les dérives qui existent pour les adultes (interprétation lâche des conditions légales), on peut ajouter la vulnérabilité particulière du mineur. Ce n’est pas pour rien qu’il est juridiquement incapable. Comme il a été parfois suggéré avec pertinence, quand une jeune fille anorexique de 14 ans qui vient d’avoir un revers amoureux demandera l’euthanasie, qui pourra juger qu’elle ne souffre pas ?

S’il semble envisageable que des adultes puissent ne plus pouvoir vivre, quelles qu’en soient les raisons, cela peut-il s’appliquer aux enfants ? Cela correspond-il réellement à une volonté des familles ?

Des moyens médicaux sont aujourd’hui disponibles pour soulager la douleur physique et la rendre supportable (ce que plus personne ne nie). En réalité, c’est presque toujours la souffrance psychologique qui conduit à formuler une demande de mort. Absence de perspectives, lassitude, désir d’en découdre avec la vie, etc. : je ne vois pas que de telles motivations inspirent des enfants… s’ils sont bien soutenus, entourés, accompagnés. Je n’observe pas de forte demande sociale pour étendre la loi euthanasie aux mineurs. Personne n’est descendu dans la rue pour réclamer cette extension. Il s’agit surtout d’une volonté de quelques politiciens et médecins, fort impliqués dans un combat pour promouvoir l’euthanasie.

Même dans les cas de maladies incurables, perdre espoir en la guérison d’un enfant correspond-il à une forme d’abandon de la famille ? Ne devrait-on pas au contraire se battre pour qu’il profite du peu de temps dont il bénéficie ?

Effectivement, je crains que des parents aient à regretter d’avoir acquiescé à la mort provoquée de leur enfant, au lieu de s’être évertués à lui prodiguer tous leurs soins et à l’accompagner jusqu’au bout.

Que révèle ce projet de notre vision, du moins de celle de certains, de la maladie et de la démence ? La société peut-elle vraiment se permettre de franchir éthiquement cette limite ?

A mon avis, l’un des fondements de l’Etat de droit est que personne ne peut disposer de la vie d’un autre. C’est un interdit fondateur et une condition de protection des personnes les plus vulnérables. Une demande de mort est compréhensible mais la société ne peut s’octroyer le droit de la satisfaire sans se mettre en danger. En Belgique, nous avons donc déjà franchi une limite. Ces projets révèlent combien la souffrance et la mort sont refoulées dans nos sociétés. Le paradoxe est que cette optique ne fait qu’accentuer la souffrance et nous placer dans la « nécessité » de donner la mort...

Cet article a déjà été publié sur atlantico (2013-11-04)

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