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Des migrants à la frontière austro-allemande, le 12 novembre.
Des migrants à la frontière austro-allemande, le 12 novembre.
©Reuters

Flux piégés

L’un des terroristes du stade du France enregistré comme réfugié en Grèce : quel impact des attentats de Paris sur la gestion de la crise des migrants ?

Un passeport syrien retrouvé sur l'un des kamikazes du Stade de France appartient à un migrant passé par la Grèce en octobre. Ce fait devrait pousser les gouvernements européens à reconsidérer leur politique de gestion et d'accueil des flux de migrants.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : Un passeport syrien retrouvé sur l'un des kamikazes du Stade de France appartient à un migrant passé par la Grèce en octobre, a annoncé le vice-ministre grec chargé de la police. Cette information pourrait-elle avoir un impact sur la façon dont le gouvernement gère la crise des migrants ? 

Gérard-François Dumont : Les pouvoirs publics français devraient enfin réaliser que, depuis plusieurs années, les règles du système Schengen ne sont guère respectées par certains pays et qu’elles fonctionnent encore moins depuis plusieurs mois. En effet, certains pays ne parviennent pas à contrôler les frontières extérieures de l'espace Schengen, qui sont en même temps les frontières d’entrée et de sortie de tous les pays de l’espace Schengen (1), y compris, bien entendu, la France. Or, des attentats, comme ceux qui ont frappé Paris le vendredi 13 novembre 2015, supposent des passages aux frontières extérieures de l’espace Schengen de personnes et d’armes.

Puisque les frontières extérieures de l'espace Schengen ne sont pas contrôlées, les pays n’ont d’autres solutions que d’instaurer leurs propres contrôles, comme plusieurs ont déjà commencé de le faire depuis quelques mois. Autrement dit, et même si on peut le déplorer, l’approche communautaire d’une frontière extérieure commune et de la gestion partagée des migrations avec l'Afrique ou le Moyen-Orient a échoué. D’ailleurs, également le 13 novembre 2015, mais avant l’heure des attentats de Paris, la chancelière Merkel a confirmé le revirement de l’Allemagne, consistant à appliquer de nouveau les accords de Dublin, qui obligent les migrants à déposer leur demande d’asile dans leur premier pays d’arrivée dans l’Union. Ce revirement sera sans doute difficile à appliquer complètement, mais c’est un virage à 180°.

Ces dernières semaines, les tentatives de la Commission européenne de Bruxelles consistaient à décider et à mettre en œuvre une politique supranationale en matière de gestion de la crise des migrants. Cette politique supranationale était fondée sur des logiques purement quantitatives, confondant les migrants avec des marchandises et les États de l’Union européenne avec des Länder allemands, avec des répartitions des migrants selon les pays, approche qui d'ailleurs n'était pas acceptée par plusieurs pays européens. 

Avec les attentats du 13 septembre, les opinions publiques peuvent considérer qu’une nouvelle preuve est apportée que les solutions proposées par les autorités européennes ne sont pas de nature à résoudre la difficulté dans laquelle se trouvent les pays européens, la France y compris : une situation de guerre, non pas parce que nous avons déclaré une guerre, mais parce que d'autres nous l'ont déclarée.

Les pays doivent-ils moins accueillir de réfugiés ? Doivent-ils mieux vérifier les dossiers des candidats à l'asile ? 

Le rôle premier de tout gouvernement est d'assurer la sécurité sur le territoire qu'il dirige. De véritables contrôles doivent donc exister à l’entrée comme à la sortie du territoire français. L'économie, la protection sociale, l’organisation territoriale… sont importants, mais la première priorité est la sécurité. D'ailleurs, il n'y a pas de développement économique sans sécurité. Et la France va  très probablement subir le coût économique des attentats, à commencer par perdre des entrées de devises avec une réduction des arrivées touristiques. 

La priorité donnée à la sécurité, à combattre le totalitariste islamiste, appelle des choix nets du gouvernement, donc l’abandon de projets de loi ou de la mise en œuvre de lois qui ne relèvent pas de ces priorités. La veille des attentats, la ministre de la santé déclarait l’urgence du vote de son projet de loi de santé et du tiers payant médical par le Parlement. C’est un exemple de projet non prioritaire puisque, depuis soixante-dix ans, l’absence de tiers payant n’a pas nui au fonctionnement de l’assurance-maladie. Le gouvernement ne doit pas se disperser, comme il l’a fait ses derniers mois dans des réformes, comme celles concernant les territoires, d’autant que ces dernières s’apparentent à d’inutiles et même nocifs meccanos institutionnels (2). Il doit donner priorité à la sécurité géopolitique interne, qui dépend aussi de décisions de géopolitique externe et d’une politique étrangère à réorienter.

On sait que depuis le début de la crise des migrants, les procédures de contrôle des candidatures de réfugiés ont été accélérées, pour répondre à la masse. Faut-il revenir là-dessus ? 

Les procédures de contrôle des candidatures de réfugiés ont-elles été accélérées ? Oui et non. Oui dans la mesure où une loi votée en juillet 2015 décide que, désormais, la France doit répondre aux demandes d'asile dans un délai de neuf mois, alors que le délai moyen était auparavant d'environ deux ans. Mais, d’une part, la mise en œuvre de ce délai de neuf mois n'est pas réalisée et, d’autre part, il sera quasiment impossible de le respecter, sauf à ne plus effectuer un examen individuel précis des dossiers de demande d’asile.

Faut-il abandonner cet objectif, pour laisser le temps aux autorités compétentes de mieux enquêter ?

Atteindre cet objectif, qui fait partie d'une directive européenne, serait bien entendu souhaitable. Mais, dans la pratique, on ne voit pas comment il pourrait être respecté, car la procédure de demande d'asile suppose un examen détaillée du dossier, des entretiens  avec le demandeur, ce qui suppose souvent de faire appel à des traducteurs. En outre, toute personne à qui l'on refuse une demande d'asile fait appel, ce qui prolonge évidemment la procédure.

En outre, à partir du moment où, avec raison, il est considéré que les demandes d'asile de personnes quittant des pays en guerre, comme la Syrie, étaient regardées avec un a priori plus favorable, les faussaires ont commencé à fabriquer des passeports syriens. D’où un problème dont l’importance s’accroît : vérifier si les passeports présentés sont authentiques ou non. Or, concernant les passeports syriens, cette vérification est d'autant plus difficile que la France a rompu depuis 2012 ses relations diplomatiques avec la Syrie ;  elle n'a donc pas les moyens de coopérer avec le gouvernement syrien pour mieux savoir ce qui permet de détecter un faux passeport syrien. 

Plus généralement, les plus hauts responsables politiques français ont-ils réellement pris conscience de la réalité géopolitique ? Des décisions qui auraient dû être prises, au moins après les attentats de janvier 2015, sont toujours en attente, comme autoriser les policiers à porter leurs armes en dehors du service, lancer des opérations systématiques pour ramasser les armes qui circulent ou améliorer la surveillance aux frontières. L'absence de telles décisions depuis janvier peut être considérée comme l'une des causes de la gravité du drame du 13 novembre.

Autre exemple révélateur d’une insuffisance de prise de conscience de l’importance des menaces : il y a quelques mois, on a appris que le juge antiterroriste Marc Trévidic allait être nommé à d'autres fonctions au sein de la justice. Cela m'avait extrêmement alerté. Pourquoi se priver des compétences d’un juge antiterroriste, qui a des années d'expérience dans le domaine et acquis un savoir-faire remarquable (Cf. son entretien du 30 septembre 2015 dans Paris-Match), pour confier les dossiers à de nouveaux juges qui sont incontestablement compétents, mais qui doivent d’abord découvrir à la fois ces dossiers et les personnes concernées ? Cette mutation paraissait inappropriée. Pourtant, c'est ce que le gouvernement a décidé, au nom de l'application de je-ne-sais quelle réglementation qui obligerait à une rotation systématique des fonctions au sein de l'administration. Cet exemple témoigne de l’absence d’un choix prioritaire : la sécurité des Français. 

Est-ce que ce drame pourrait modifier nos relations avec nos partenaires, notamment la Turquie ?

Il est fondamental de considérer que la Turquie a un jeu trouble depuis au moins 2011. Ce jeu trouble a pour conséquence d'avantager Daech (3), en lui permettant de faire entrer des djihadistes de nombreux pays, de vendre du pétrole, en soignant dans des hôpitaux turcs ses combattants et en limitant les moyens des Syriens kurdes et de leurs soutiens. La réalité géopolitique est que, ces dernières années, le jeu de la Turquie au Moyen-Orient est néfaste pour la sécurité de l'Europe.

(1) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2015.
(2) 
Dumont, Gérard-François, « Territoires : des lois irréfléchies et inappropriées », La Revue Parlementaire, n° 974, octobre 2015.
(3) 
Pautet, Arnaud (coordination), Moyen-Orient, Chaos et recompositions, Paris, Ellipses, 2015.

 

 

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