L'UE a mal à la France : ce que coûte à l’Europe le désamour grandissant des Français | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
L'UE a mal à la France : ce que coûte à l’Europe le désamour grandissant des Français
©

Chambre à part

L'UE a mal à la France : ce que coûte à l’Europe le désamour grandissant des Français

Les Français sont majoritairement défavorables à l'Union européenne, contrairement à leurs voisins européens. Une exception française aux multiples conséquences, sur la politique de François Hollande, le couple franco-allemand ou le Parlement européen.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio »

Atlantico : Selon Pew Research, seulement 41 % des Français se disent favorables à l'UE, beaucoup moins qu'en Allemagne (60%) et moins même qu'en Grande-Bretagne (43%). 77 % d'entre eux affirment que l'intégration européenne a affaibli leur économie, plus qu'en Espagne ou en Italie. Enfin, un Français sur trois quitterait l'UE aujourd'hui selon un sondage Yougov. Sous-estime-t-on les conséquences du désamour grandissant des Français vis-à-vis de l'Europe ?

Christophe Bouillaud : De fait, ces chiffres sont connus depuis longtemps. On pourrait aussi se référer aux Eurobaromètres, produits par la Commission européenne elle-même. Les Français ne font plus partie des peuples "euro-enthousiastes" depuis un bon moment déjà : le résultat négatif du référendum de 2005 n'a fait qu'officialiser cette nouvelle condition française vis-à-vis de l'Union européenne. La crise économique engagée en 2008 n'a pas vraiment amélioré les choses, sans toutefois les avoir rendues totalement irrémédiables: selon le sondage Eurobaromètre 79 du printemps 2013, 57% des répondants français n'ont "plutôt pas confiance" dans l'UE, contre 34% qui lui font "plutôt confiance", et 9% qui se déclarent sans opinion. Cela situe alors les Français dans la moyenne des Européens, qui sont 60% à ne pas faire confiance à l'UE, 31% à faire confiance et 9% qui ne savent pas.

Plus généralement, dans ce même sondage Eurobaromètre 79, comme d'ailleurs dans les précédents, il ressortait que la majorité des Français considère que la France se trouve du mauvais côté de la "crise européenne". En mai 2013, juste un an après l'élection présidentielle, 92% des répondants déclaraient percevoir une mauvaise situation économique (avec seulement 2% de non-réponses), pour une moyenne de 72% d'avis négatifs en Europe sur la situation économique. Nous sommes de ce point de vue bien plus proche des Portugais (96% d'avis négatifs) ou des Italiens (93%) que des Suédois (19% seulement d'avis négatifs) ou des Allemands (21% d'avis négatifs). La situation économique perçue comme très négative ne risque pas de rendre l'Europe très populaire en France.

Il me semble que tous les partis politiques, y compris ceux qui ont choisi d'avaliser le projet européen dans sa forme actuelle, en tiennent compte dans leur manière de parler de l'Union européenne, puisque tous se disent désormais favorables à une "autre Europe", bien sûr sous une forme conforme à ce qui leur parait audible par leur camp politique respectif. C'était déjà très visible lors de la campagne pour les élections européennes en 2009. Le PS, l'UMP, le Modem, tout le monde plaidait en paroles pour une autre Europe : le FN, les souverainistes et le Front de gauche avaient déjà alors perdu le monopole de l'alter-européisme. On a retrouvé cette tendance chez les deux finalistes de l'élection présidentielle de 2012 : François Hollande promettait alors de renégocier le TSCG afin de réorienter complètement la politique économique en Europe; et Nicolas Sarkozy de son côté se lançait dans des menaces à l'encontre de l'espace Schengen et finissait sa campagne dans une marée de drapeaux tricolores. Donc les politiques des grands partis de gouvernement, au moins dans leur communication en direction des électeurs ordinaires, tiennent bien compte de cet état de l'opinion publique peu favorable à l'Union européenne.

Par contre, il serait difficile d'affirmer que ces grands discours sur une autre Europe de la part des partis de gouvernement changent véritablement les politiques publiques menées en Europe. C'est surtout visible quand on s'intéresse à une politique publique particulière : dans ce cas-là, le jeu compliqué qui s'opère autour d'elle ne fait intervenir qu'à titre subsidiaire l'état de l'opinion publique. C'est une donnée parmi bien d'autres paramètres.

Quel impact concret ce désamour a-t-il sur les décisions européennes, notamment sur le couple franco-allemand ?

Comme je viens de le rappeler, déjà au printemps 2013, il était clair que l'état de l'opinion publique en France et en Allemagne n'est pas vraiment corrélé. Angela Merkel a obtenu aux élections de septembre 2013 un triomphe pour son parti, au moment même où François Hollande battait des records d'impopularité. Il existe donc à ce jour une profonde différence dans la perception des choix économiques faits depuis 2008 en Europe : une majorité, relative certes, s'est clairement exprimée en Allemagne pour continuer ainsi, et, en France, on peut supposer sans trop s'avancer que ce n'est guère le cas. Romano Prodi a récemment conseillé au pays du sud de l'Europe, dont la France, de faire bloc pour imposer un changement de ligne de politique économique; cela sera d'autant plus difficile que, globalement, l'opinion publique allemande pense être, elle, sur le bon chemin.

Par ailleurs, l'un des impacts de ce désamour des Français vis-à-vis de l'Union européenne est sans doute représenté par l'interdit jeté désormais dans notre pays sur le référendum en matière européenne. Si de grandes décisions de nature constitutionnelle en matière européenne doivent être prises à l'avenir par la France, il semble qu'il y ait consensus chez les partisans du projet européen actuel pour ne surtout pas passer par la voie référendaire. De fait, un éventuel nouveau référendum sur l'Europe en France est perçu comme devant nécessairement aboutir à un "non" encore plus net que le précédent de 2005, d'autant plus que la crise économique s'est ajoutée au paysage et que le pouvoir est entré dans une zone d'impopularité plutôt inédite à ce moment du mandat présidentiel. Or, en partie pour complaire à la Cour constitutionnelle allemande, Angela Merkel a laissé entendre qu'il faudrait négocier encore un nouveau Traité pour pouvoir résoudre les maux européens, et que ce Traité pourrait peut-être être soumis à référendum en Allemagne (ce qui supposerait une révision préalable de la Loi fondamentale de 1949). Sans faire trop de mauvais esprit, on pourrait imaginer que jouer avec l'idée d'un tel référendum en Allemagne soit en fait une façon de menacer le partenaire français, puisque tout indique qu'un référendum en France mènera nécessairement à un non. En gros, c'est pour l'Allemagne dire à la France : vous voulez avancer dans cette direction qui ne nous plaît guère? Très bien, nous acceptons, mais alors nous de notre côté du Rhin, nous allons faire un référendum, êtes-vous prêt à faire la même chose? Bien sûr que non, donc rediscutons le sujet selon nos conditions. Cela met de fait la France en situation de faiblesse.

Plus généralement, cela veut dire qu'en France, sur les affaires européennes, il vaut mieux continuer d'avancer en crabe, parce qu'on ne peut plus demander leur avis aux Français sans casser tout le processus d'intégration européenne. En 2007, le Traité de Lisbonne a décidé d'ignorer purement et simplement le non français de 2005, je ne suis pas sûr qu'une opération similaire puisse être retentée à l'avenir.

François Hollande, qui a toujours été très engagé en matière européenne, en tient-il compte dans ces positions ?

Comme tout le monde, F. Hollande sait bien que l'opinion publique se méfie désormais de l'Union européenne, il a d'ailleurs joué sur cette corde lors de sa campagne électorale pour se faire élire, mais sur les choix essentiels qui engagent le pays, il a démontré dès les premiers mois de son mandat qu'il entendait s'inscrire dans la continuité de F. Mitterrand et de Jacques Delors. Trahissant sa promesse de campagne de renégocier un TSCG, qui avait le tort d'avoir été négocié par N. Sarkozy, il l'a accepté tel quel à son premier Conseil européen, et il l'a fait ratifier par les nouveaux parlementaires socialistes. Il n'a pas souhaité ouvrir une crise européenne à ce moment-là, alors qu'au lendemain de son élection, il aurait pu arguer, en endossant l'habit gaullien, d'un mandat du peuple français pour redéfinir les objectifs économiques de l'Union européenne.

Depuis lors, non sans difficultés et lenteurs plus ou moins calculées, il essaye de mettre en oeuvre toutes les politiques économiques et sociales que la Commission européenne, la Banque centrale européenne et les partenaires européens les plus importants (Allemagne, pays nordiques, Pays-Bas, Royaume-Uni) considèrent, à tort ou à raison, comme importantes pour redresser l'économie française. Dans son application en France du policy mix européen, du one best way défini à Bruxelles et à Francfort, il le fait avec prudence tout de même - d'où son côté hésitant tant dénoncé par les éditorialistes - : comme cela a été remarqué par de nombreux commentateurs, la réforme des retraites a ainsi été calibrée pour ne pas déclencher un vaste mouvement social, qui aurait encore plus braqué une bonne part des salariés actuels contre la pensée économique portée par l'Union européenne.

En effet si F. Hollande avait choisi d'appliquer le programme maximum de la Commission en la matière, en reculant très rapidement l'âge légal de la retraite, comme en Italie en décembre 2011 sous le gouvernement de Mario Monti, il était à craindre qu'il soit confronté à un mouvement social violent, et à un écroulement encore plus prononcé si possible de sa popularité dans l'électorat populaire. Un responsable socialiste a déclaré récemment que la politique, c'est l'art de rendre possible ce qui est nécessaire, ce qui est une façon élégante de clarifier les choses, il est nécessaire d'adapter la France au nouveau contexte européen et mondial, mais sans provoquer par mégarde trop de jacqueries, révoltes et autres émotions populaires.

En 2005, la classe politique a-t-elle bien analysé les raisons du non au référendum européen ? Le fait qu'elle ait en grande partie ignoré ce "non" a-t-il creusé le fossé entre les Français et l'Europe ?

Il ne semble pas que la classe politique française se soit livré à une analyse approfondie du non au référendum européen. Il lui aurait alors fallu admettre qu'il existait une incompatibilité entre l'appartenance de la France à l'Union européenne, les politiques publiques que cela suppose pour que la France tienne toute sa place dans l'ensemble, et leur propre réélection. En effet, dans l'Union européenne, telle qu'elle est définie avec une vision très néo-libérale de l'ordre économique souhaitable, il faudrait que les Français se comportent comme des Suédois, des Autrichiens ou des Danois, et surtout soient réellement comme la majorité des habitants de ces pays. En particulier, la très grande mobilité professionnelle que suppose le modèle européen de marché du travail suppose que les populations aient déjà un fort niveau de formation initiale avant de profiter de la formation continue, qui va permettre de s'adapter aux soubresauts de l'économie. La France a beaucoup fait d'efforts dans ce domaine depuis 40 ans, mais nous sommes encore loin du compte.

Il faudrait aussi souligner que le modèle économique européen suppose une forte mobilité spatiale des travailleurs, qui doivent aller là où l'économie a besoin d'eux et non là où ils ont envie d'être. Or les Français veulent pour une part d'entre eux "vivre et travailler au pays", sans doute la saturation de la métropole parisienne ne les aide pas à aller là où il y a plus d'emplois à prendre. Il est vrai aussi que certains collègues politistes n'ont sans doute pas aidé à la réflexion de la classe politique en soulignant qu'en fait ce vote négatif de 2005 exprimait un sentiment très général de dépit envers leur condition d'une bonne part de nos concitoyens. Il est vrai que le très fort gradient social du oui et du non pouvait laisser penser que l'Union européenne n'était pas le vrai problème perçu par les Français, qu'ils n'avaient donc pas vraiment répondu à la question posée. C'était là oublier un peu vite que déjà en 2005, l'état économique et social du pays est inextricablement intriqué avec les politiques définies et menées au niveau européen. Se plaindre de l'Union européenne ou se plaindre de la situation du pays, c'est désormais largement la même chose, puisque les deux vont de pair.

Quelles peuvent être les conséquences concrètes sur la politique de l'UE d'une victoire du FN aux prochaines européennes ?

Aucune, serait-on tenté de dire cyniquement, à moins que le FN emporte à lui seul tous les élus français dans un contexte de participation massive des électeurs aux européennes. Dans une telle situation qui tient de la politique-fiction, où mettons plus d'un électeur inscrit sur deux aurait voté pour le FN, on se trouverait en effet devant une crise inédite de légitimité du pouvoir régalien français, Marine Le Pen aurait alors gagné vraiment le référendum qu'elle prétend imposer au pouvoir lors des Européennes. F. Hollande serait alors dans l'impossibilité politique de décider quoi que ce soit en matière de politiques publiques, et devrait alors chercher une sortie de crise (démission, dissolution, référendum).

Bien sûr, un tel scénario ne se produira pas : comme à chaque Européenne depuis 1979, les électeurs français ne se déplaceront pas beaucoup pour aller voter - moins qu'à une présidentielle en tout cas -, ce qui relativisera fortement le score du FN en %, serait-il plus le plus important que jamais atteint par ce parti pour une élection nationale; et, selon toute vraisemblance, le FN aura du mal à s'approcher de la barre des 50% des votants en sa faveur, pour ne pas parler du seuil inatteignable de 50% des inscrits.

Par ailleurs, les mécontents de l'Europe et de la situation française vont s'éparpiller dans de multiples votes : les électeurs de gauche mécontents s'abstiendront ou voteront sans doute pour le Front de gauche (s'il existe encore à ce moment-là), pour le NPA ou LO; les électeurs de droite hésiteront entre le FN, DLR, l'UMP qui se souviendra opportunément du souverainisme du RPF, ou quelque autre liste s'inscrivant dans le souverainisme. On n'aura pas comme au référendum de 2005 la possibilité de faire converger dans le "non" les mécontents de droite, du centre et de gauche sur le même bulletin. Bref, il n'y aura sans doute pas de référendum contre l'Europe aux Européennes, pas en tout cas sous la forme d'un vote "bulgare" comme on dit en Italie pour le FN.

Sur le plan institutionnel, même si le FN emportait un nombre important d'élus au Parlement européen et devenait le premier parti électoral de France lors de ces européennes, cela ne sera pas en mesure de faire basculer l'équilibre général du Parlement européen. Ce dernier représente plus de 500 millions d'habitants : la France ne dispose qu'autour de 10% des sièges de ce Parlement de 751 membres. Une "victoire du FN", comme de tout autre parti eurosceptique de droite ou de gauche d'ailleurs dans un pays particulier, cela ne changera rien en fait. Les premiers calculs sur la composition du Parlement européen à élire en 2014, sur la foi de sondages effectués dans les pays membres, semblent d'ailleurs pointer vers une continuation de la situation actuelle : l'ensemble des groupes politiques qui gèrent l'Union européenne en commun depuis toujours (PPE, PSE, ALDE) resteront en position de force.

Pour le FN et toutes les autres "eurosceptiques", "europhobes", "alter-européens" de droite, 2014 sera sans doute une victoire à la Pyrrhus. Ils auront sans aucun doute plus d'élus au Parlement européen, mais, comme depuis toujours, ils regarderont passer les trains législatifs européens sans pouvoir rien faire d'autre que de la rhétorique, de l'absentéisme ou du ralliement de circonstance. Par contre, au niveau français, l'éventuel succès du FN ou d'autres listes eurosceptiques privera simplement la France d'influence au sein des groupes PPE, PSE et ALDE, puisque les partis français de gouvernement auront moins d'élus pour faire place à ces élus. Or cette influence française au sein du Parlement européen sortant, élu en 2009, n'a pas été très forte, largement à cause de la déroute subi alors par le PS. Si cela se reproduit ( ce qui est pratiquement certain à ce stade pour le PS), cela entraînera sans doute une moindre prise en compte des problèmes français par cette assemblée plus de 700 membres, puisque seuls les partis nationaux forts dans un grand parti transnational (PPE, PSE, etc.) gagnent de l'influence au Parlement européen, et, par là, sur la législation européenne.

Au total, une "victoire du FN" aux Européennes si elle ne prend pas une dimension totalement impensable à ce jour, qui romprait avec tout ce qu'on peut savoir du cours de la politique française depuis 1946, donnera sans doute lieu à des fleuves de commentaires alarmistes, à quelques soubresauts dans la politique française, mais pas grand chose dans la vie institutionnelle de l'Union.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !