L’étude que vous devez absolument lire si vous culpabilisez à l’idée de ne pas consacrer assez de temps à vos enfants | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Style de vie
L’étude que vous devez absolument lire si vous culpabilisez à l’idée de ne pas consacrer assez de temps à vos enfants
©Reuters

Supers parents

L’étude que vous devez absolument lire si vous culpabilisez à l’idée de ne pas consacrer assez de temps à vos enfants

Une étude américaine publiée ce mois-ci dans la très sérieuse revue scientifique "The Journal of Marriage and Family" tend à montrer que passer beaucoup de temps avec ses enfants n'est pas forcément bénéfique pour eux. Et guère plus pour les parents d'ailleurs...

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

Voir la bio »

Atlantico : Souvent culpabilisées de ne pas passer assez de temps avec leurs enfants, les femmes ont-elles misé sur la quantité du temps passé avec leur progéniture au détriment de la qualité ?

Pierre Duriot : La question ne se pose pas exactement en ces termes puisque les habitudes qui prévalent aux comportements futurs de culpabilité se prennent très tôt, dès les premiers mois où la maman, le plus souvent, se rend disponible, souvent totalement, par la biais du congé parental, auprès de son enfant. Très fréquemment, il n'est même pas question de temps passé ensemble, mais de quelque chose de très fusionnel, à la fois dans le temps commun et dans le contact mère-enfant. C'est ensuite, la réduction du temps passé avec la reprise du travail, qui génère un sentiment d'auto-culpabilisation du fait que pratiquement, on passe moins de temps avec l'enfant puisqu'on n'est plus mère à temps complet. Mais également, quand trop de fusion à régné, il existe une vraie difficulté à reprendre des distances et s'en suit une mise à profit du temps disponible pour retrouver la fusion première, aussi bien chez la mère que chez l'enfant. A noter que la rentrée en petite section de maternelle, la séparation effective donc et la confiance nécessaire à accorder à un autre adulte, la maîtresse, plus "étrangère" que la nounou, est bien souvent plus pénible pour les mamans que pour les enfants. Celui qui pleure le plus n'est pas celui que l'on pense. En réalité, ce service à plein temps auprès de l'enfant n'est effectivement pas une bonne chose passé la première année et personne ne devrait se culpabiliser de n'être pas à l'entière disposition de l'enfant. A noter que ce sentiment de culpabilité ne touche que peu les papas qui n'ont guère de prédisposition à "fusionner", donc moins de peine à se défaire de ce type de relation. Mais ça existe quand même.

Qu'est-ce que du "temps passé de qualité" ?

Là est bien la question actuelle. On se méprend souvent sur le concept de temps passé. Se rouler en boule ensemble dans le canapé devant la même télévision n'est pas du temps de qualité. Etre dans la même pièce, chacun devant un jouet électronique, n'est pas non plus du temps de qualité. En fait, ce n'est pas la présence conjointe qui fait la qualité, mais la relation. Cette relation doit être éducative, parlée et asymétrique. Educative dans le sens où on va ensemble, aller à la médiathèque du coin, jouer à un jeu de société, visiter un musée, une entreprise, un chalutier, comme on peut le faire pendant les vacances. Parlée, pour avoir un échange oral, instructif, sous forme de questions/réponses entre parents et enfants. La curiosité d'un enfant et sa capacité au questionnement sont des signes de bon développement en direction de ce qu'on appelle la période de latence, c'est à dire l'envie d'apprendre. Asymétrique enfin, car parents et enfants ne doivent pas discuter ou vivre d'égal à égal et encore moins, vivre en asymétrie inverse, c'est à dire, quand les parents n'ont pour fonction que de combler les désirs de l'enfant, donc être à son service. Dans le temps asymétrique, l'adulte incarne l'autorité, celui qui dicte la règle, dans un jeu, par exemple et qui est le garant de son respect et de son application. C'est aussi l'adulte qui propose et au besoin qui impose, plutôt que de demander en permanence son avis à l'enfant. Ce phénomène tombe à plat si on arrange la règle pour que l'enfant gagne, ou que l'on pose à l'enfant des questions auxquelles il n'a pas les moyens de répondre : "Où veux-tu aller en vacances ?". Il va évidemment vous donner comme réponse la seule qu'il connaît, c'est à dire, là où il est allé en vacances l'an dernier.

L'étude montre que le temps passé avec sa progéniture peut même être néfaste, notamment en cas de fatigue ou de stress…

Exactement ! Il faut se référer aux modalités d'apprentissage chez le jeune enfant qui fonctionne par écoute/vision/corps, assimilation, organisation. Un nouvel apprentissage est assimilé pendant des périodes calmes ou de sommeil, voire même d'ennui. Puis il doit être expérimenté, mis en pratique, pour être relié et utilisé avec les autres apprentissages antérieurs, qui vont se coordonner avec les nouvelles acquisitions. La sur-sollicitation à des fins de "fabrication" d'intelligence n'a pour effet que de gaver en apprentissages qui ne seront pas bien assimilés pour cause de fatigue et peu mis en sens par manque de temps pour expérimenter et organiser. L'enfant n'a pas besoin de la présence permanente de l'adulte. Il doit agir seul, à plat ventre dans les Lego, dans les pièces d'un puzzle ou les figurines, pour se faire ses propres films, jouer, faire du sport, apprendre à se passer du lien pour acquérir une existence et une capacité d'action propres.

Plus un adolescent passe du temps avec sa mère ou avec ses deux parents dans le cadre de moments en famille comme les repas, moins l'adolescent a de risque de développer des addictions à l'alcool la drogue, ou plus généralement d'avoir des comportements illégaux. Est-ce la même chose en France ? Comment le temps passé avec son adolescent influe sur le comportement de ce dernier ?

Le temps passé avec son enfant au moment de l'adolescence n'influe pas plus que cela à la vérité, tant les paramètres qui prédisposent aux addictions sont situés très en amont dans l'âge. Ils se jouent avant six ans et en grande partie même, avant trois ans. L'addiction renvoie à la question du lien, de la séparation, à la capacité à être seul, pour pouvoir aller au devant des autres et de la réalité. L'alcool, la drogue, sont des refuges qui permettent de s'abriter un temps d'une réalité trop dure, plus couramment d'une incapacité à entrer dans la relation. On est bien là, dans la sortie du rapport fusionnel à la mère, la qualité de la relation à la règle et la reconnaissance de l'adulte en tant que « grand », celui qui édicte la règle, sa garantie et assure la sécurité affective. Si cet enfant, ancien roi du foyer, se confronte à l'adolescence, à un monde réel qu'il ne commande pas, comme du temps de son enfance, il ne sait pas gérer, pas entrer dans la relation à l'autre, au camarade de classe, au professeur et plus loin au patron. Et ce monde, insupportable pour lui, nécessite un dérivatif, une possibilité de s'extraire, en retrouvant le lien dont il ne peut se passer, le téléphone portable, ou au pire, une déconnexion totale, un oubli, avec la drogue, l'alcool ou le passage à l'acte. C'est un phénomène très actuel et très lié à l'éducation. Mais il existe également d'autres ressorts aux addictions, comme le mimétisme, le désir de conformisme, le rite initiatique, pour faire partie d'un groupe ou les grosses misères de la vie pouvant survenir à tout moment et dépassant les forces de tout un chacun. A l'inverse, on a également beaucoup d'enfants qui n'ont pas bénéficié de relation, d'une relation de qualité aux adultes, d'enfants qui n'ont jamais entendu les règles, pour cause d'abandon, réel ou symbolique, qui n'ont jamais connu la sécurité affective, une forme de réussite ou de valorisation scolaire, sportive, familiale... Il se construisent avec des postures dévalorisées, dépressives, victimaires, se conçoivent comme mauvais, avec également des conséquences addictives ou déviantes. Dans les deux sens, ces cheminements sont éminemment gradués en termes de gravité. On est dans l'humain, donc dans le cas par cas.

Depuis le milieu des années 70, les parents passent toujours plus de temps avec leurs enfants, et notamment les mères malgré leur activité professionnelle. Quelles peuvent être les conséquences d'une hyper présence auprès des enfants aujourd'hui ?

Plus que le temps passé ensemble, c'est la nature de ce temps qui génère les comportements constatés aujourd'hui. Or ce temps est souvent fusionnel, débouche sur une forme de centrage permanent de l'enfant au sein des foyers. Dans ces cas de figures, les enfants sont envisagés uniquement comme petits et la relation sous forme "amoureuse". Câlins, "je t'aime", entre mères et enfants, sont des expressions très modernes qui attestent d'un glissement d'une relation précédemment éducative et distanciée vers une relation affective, corroborée par des mots de parents très fréquemment entendus : "Je n'ose pas lui dire non, j'ai peur qu'il ne m'aime plus". Et l'enfant qui dit effectivement, quand il est contrarié : "Je ne t'aime plus". Le problème est donc bien que l'enfant grandisse, que la relation avec un enfant « grand » n'a pas été envisagée et se révèle souvent problématique. L'autonomie décrétée, à l'entrée au collège par exemple, sonne comme un abandon, tant on ne peut passer du jour au lendemain d'une relation fusionnelle, ou presque, à un collégien responsable et autonome. Il faut préférer le « faire avec » au « faire à la place ». Tout ce que l'on fait à l'enfant par "amour" est autant qu'il n'apprend pas à faire seul. En réalité, être esclave de son enfant, consentant ou non, est la pire des solutions. Ce n'est pas une relation éducative, elle entraîne une dépendance totale de l'enfant, vire souvent à la tyrannie, conduit l'enfant à vous considérer comme un boy, à vous parler comme tel et au final, pour lui, ambitionner de devenir adulte pour être au service d'un enfant n'est pas vraiment encourageant. Peu importe le temps que vous passez avec votre enfant en fait, mais pendant le temps passé, il faut se souvenir que l'on aime son conjoint pour qu'il reste, que l'on aime son enfant pour qu'il parte dans de bonnes conditions et que le maître du foyer c'est toujours l'adulte, père ou mère et aujourd'hui surtout, père et mère. En résumé, le temps éducatif est celui où on apprend à notre enfant à nous quitter en faisant en sorte qu'il ait envie de revenir, mais seulement de temps en temps.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !