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L'impératif d'élégance et de beauté peut avoir tendance à se diffuser plus largement dans nos sociétés modernes.
L'impératif d'élégance et de beauté peut avoir tendance à se diffuser plus largement dans nos sociétés modernes.
©Reuters

Où sont les femmes ?

L’éternel féminin passé au crible de la femme d’aujourd’hui

Coincé entre les injonctions contradictoires de la théorie du genre et du féminisme, l'éternel féminin a bien du mal à se définir. Et l'effacement des hommes n'arrangera rien à l'affaire.

Christophe Colera

Christophe Colera

Christophe Colera est sociologue et anthropologue.

Il a écrit La nudité pratiques et significations, éditions du Cygnes 2008 et Les tubes des années 1980 (Cygnes, 2013)

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Atlantico : Le site Parisian Gentleman a lancé sur internet une vidéo mettant en scène des femmes dans des postures pour le moins éloignées des stéréotypes de la perfection féminine : pets, crachats, violence… tout y passe. Le clip se termine par ces mots : "Un monde sans gentlemen est un monde sans ladies". Après avoir regardé la vidéo, comment interprétez-vous ce message ? Que suggère-t-il de notre société ?

Christophe Colera : Je crois que ce site redécouvre les plaisirs de la dialectique : le jeu social s'est toujours nourri de l'opposition entre des pôles qui se définissent négativement l'un par rapport à l'autre. Quand les rôles sont indifférenciés, il ne peut plus y avoir de jeux d'opposition, mais plus de jeux d'attraction non plus, il n'y a tout simplement plus aucun échange. En tuant le masculin, on tue le féminin et vice-versa. Les sociétés ont toujours fonctionné sur des jeux de rôles entre le pôle féminin et le pôle masculin. Souvent pour le pire (une certaine oppression des femmes), mais parfois aussi pour le meilleur... Aux hommes la force physique, le volontarisme cassant, la constance, aux femmes la séduction, l'intuition, la subtilité, la souplesse d'adaptation. Des clichés, selon le féminisme qui y décèle un simple reliquat du patriarcat, et selon la "théorie du genre" qui n'y voit qu'une construction arbitraire. Mais comme on ne connaît guère de société purement matriarcale, on peut difficilement savoir comment se répartiraient les rôles dans cette société là, et, à bien regarder les qualités traditionnellement attribuées à chacun des sexe reflétaient malgré tout leurs caractéristiques physiologiques moyennes, et peut-être aussi leurs dispositions cérébrales (voir le débat toujours pas clairement tranché de savoir si le cerveau féminin a oui ou non plus de compétences que celui de l'homme pour le langage, le relationnel etc).

La société actuelle au nom de l'égalité tente dans divers domaines d'abolir ce jeu de rôles. L'indifférenciation qui en résulte est source de malaise. Du côté masculin, c'est sur le versant de la muflerie, de la violence, ou de la démission (la démission des pères notamment) que celui-ci se manifeste. Parisian Gentleman exhorte à une sortie "par le haut", par l'élégance (celle du vêtement, mais aussi celle des comportements et de l'éthique). "Messieurs recherchez à nouveau la distinction d'antan dans votre propre registre, et les dames feront de même dans le leur". C'est un appel à "refonder le jeu" du masculin-féminin en quelque sorte, sur des bases "chic". Mais est-ce compatible avec l'esprit démocratique, avec son égalitarisme, mais aussi avec son utilitarisme (bannir tout ce qui n'est pas directement utile), qui est à l'arrière plan du libéralisme anglo-saxon depuis ses origines (et donc du monde globalisé par ses soins) ? On ne peut pas ne pas se poser la question.

Selon certains discours, hommes et femmes sont strictement équivalents, quand pour d'autres, ces dernières ne peuvent qu'améliorer le monde. Tiraillé entre ces injonctions contradictoires, où en est "l'éternel féminin" aujourd'hui ?

Si le masculin se conjugue souvent aujourd'hui sur le mode de la démission, le féminin endure, lui, une sorte de surcharge. Il doit à la fois assumer des impératifs d'efficacité de l'action dans l'espace public (au travail, en politique, dans la vie associative etc.), dans l'espace privé, et préserver des qualités "archaïques", comme l'attention à l'apparence, à la séduction, au contrôle de soi etc. On peut se demander si ce poids écrasant ne peut pas entraîner de nouvelles formes de démission du côté féminin, sur le versant de la séduction comme le pointe le clip, mais aussi dans l'éducation des enfants par exemple. A ce phénomène de surcharge, s'ajoute comme vous le soulignez, des contradictions énormes dans le discours normatif entre celui qui somme les femmes d'avoir une présence en public "neutre", et celle qui les incite à valoriser leur féminité comme une "plus value" qu'elles offrent au monde (et souvent ce sont les mêmes personnes qui veulent abolir la différence entre le féminin et le masculin qui, dix minutes plus tard, soutiendront que la féminité va révolutionner le monde). Cette dernière position procède d'ailleurs d'une sorte d'idéalisation très bizarre : l'idée que la féminité peut améliorer radicalement les choses. C'est à la fois bizarre et  compréhensible cependant, comme toutes les utopies. Lorsqu'on commence à identifier une source d'oppression, et des moyens concrets pour s'en libérer, on peut être tenté de surestimer les bienfaits à attendre de cette libération. Quand les méfaits du refus du corps chrétien ont été identifiés, et des voies de libération sexuelle repérées, aux XIXe et XXe siècle, certains ont pu voir (à tort) dans la sexualité le remède à tous les maux.

De la même façon, ayant instruit le procès du patriarcat, et ouvert pour les femmes des voies d'accès au pouvoir sur leur propre vie, et sur le destin de la société, beaucoup sont tentés de penser que ce nouveau potentiel féminin apportera une sorte de "rédemption" à l'humanité. C'est un pari au fond très religieux, et qui ne fait que faire peser une charge supplémentaire sur les épaules des femmes. Ce n'est probablement pas sur cette base qu'un bon équilibre des pôles masculins et féminins peut être trouvé, mais c'est peut-être une étape "nécessaire" à l'évolution de nos sociétés.

Les femmes sont-elles plus que jamais soumises à la tyrannie de l'apparence et de la perfection, ou bien cela a-t-il toujours existé ? Quelles sont les variations propres à notre époque ?

L'investissement sur l'apparence dépend du degré de domination de l'homme sur la femme. Par exemple dans une société où la femme participe à la guerre, et peut même diriger des troupes comme la société celte dans l'antiquité, on peut penser que le soin de l'apparence y est moins marqué que dans une société comme la société romaine par exemple ou la société de cour au XVIIe siècle en France où, dans l'espace public, la femme est la "chose" que son mari met en scène pour son propre prestige. Toutefois, dans la mesure où la quasi-totalité des sociétés humaines ont eu des tendances patriarcales, on peut dire que la femme a toujours été tendanciellement poussée à soigner son apparence davantage que l'homme. Toutefois, les sociétés pré-modernes présentaient l'avantage pour les femmes d'être plus différenciées. D'abord elles étaient plus hiérarchisées, ce qui implique que les normes d'apparence étaient surtout sévères (pour les hommes comme pour les femmes) au sommet de la pyramide sociale et plus souples à la base. Aujourd'hui, dans les sociétés démocratiques très homogénéisées par les médias, l'impératif d'élégance et de beauté peut avoir tendance à se diffuser plus largement, faisant peser un souci de ressembler à des stars people jusque dans les franges les plus modestes de la société. De même dans les sociétés anciennes, diverses catégories, indépendamment même de leur place dans la hiérarchie sociale, pouvaient être affranchies de l'obligation de soigner leurs gestes et leur visage.

Dans la littérature grecque et latine, on trouve par exemple très souvent le cliché de la vieille dame négligée qui jure comme un charretier et même qui peut s'abandonner à une grande indécence corporelle. Au contraire dans nos sociétés il ne peut y avoir de catégories à part, et une octogénaire peut être incitée à surveiller sa tenue vestimentaire, ses propos et ses gestes, et même la forme de visage (au besoin avec le secours de la chirurgie esthétique) au même titre qu'une jeune femme de vingt ans. Et cela est d'autant plus contraignant pour les femmes d'aujourd'hui qu'elles passent probablement plus de temps dans l'espace public (du fait de leur vie professionnelle, et de leurs activités hors de leur domicile même pendant leurs congés ou leur retraite) que leurs arrières grands-mères. De ce point de vue, la "tyrannie" s'est renforcée...

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