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L’état de grâce vécu par Emmanuel Macron dans les sondages est-il synonyme d’adhésion des Français à sa vision du monde ?
©LUDOVIC MARIN / AFP

La grande conversion ?

L’état de grâce vécu par Emmanuel Macron dans les sondages est-il synonyme d’adhésion des Français à sa vision du monde ?

Les cotes de popularité d'Emmanuel Macron et Édouard Philippe sont en forte hausse, selon de récentes études. Mais plus que la pertinence de son approche économique et sociale, le chef de l'Etat semble avoir saisi l’occasion de profiter de différents facteurs.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : 54% de popularité pour Odoxa, 52% pour l'IFOP, Emmanuel Macron vit actuellement un "renouveau" important auprès des Français, le Président étant parvenu à redresser une courbe de popularité à un niveau qu'aucun de ses prédécesseurs n'était parvenu à ré-atteindre. Cependant, si la personne d'Emmanuel Macron traverse effectivement un état de grâce, qu'en est-il de sa vision du monde ?

Christophe Bouillaud : Pour sa vision du monde, il est difficile d’en juger, puisque les déclarations d’Emmanuel Macron sont marquées du sceau de « l’en-même-temps-tisme » destinée à satisfaire les Français de droite et de gauche. Par contre, face à ce renouveau de popularité, il est frappant de constater que des sondages donnent aussi des indications sur la perception par les Français d’une action présidentielle très favorable à certains secteurs seulement de la population. Selon un sondage IFOP-Fiducial de novembre 2017, les gagnants des premiers mois de la Présidence Macron sont les chefs d’entreprise pour 81% des répondants et les habitants des grandes villes pour 52% des répondants. Toutes les autres catégories proposées (les jeunes de 18 à 24 ans, les salariés du secteur privé, les habitants des banlieues et quartiers difficiles, les fonctionnaires, les habitants des communes rurales) sont vues comme des perdants par une majorité de sondés. Il est en plus étonnant de voir que, quelque soit l’orientation politique, tous les sondés pensent très majoritairement que ce sont bel et bien les chefs d’entreprise les gagnants de la situation, et, inversement, que les retraités, les ruraux et les fonctionnaires sont donnés majoritairement perdants par tout le monde. Logiquement, ce ne sont que les sympathisants La République En Marche (LREM) qui se différencient de cette vision très clivée et qui voient à 73%  les jeunes, à 71%  les salariés du secteur privé et à 66% les banlieusards comme gagnants. Un autre sondage plus ancien de septembre 2017, pour Odoxa, portant lui aussi sur la perception par les Français des gagnants et des perdants de la politique fiscale menée aboutissait à des résultats similaires : 82% des répondants voyaient comme gagnants les grandes fortunes, 77% les chefs d’entreprises, 74% les salariés à hauts revenus, 68% les propriétaires immobiliers assujettis à l’ISF et 52% les professions libérales, et bien sûr les retraités modestes étaient à classer parmi les perdants pour 76% des répondants. En somme, il semble bien que les Français aient eu vent des réformes d’Emmanuel Macron, en particulier en matière de fiscalité engagées cet été, et qu’ils aient bien compris qui cela allait avantager ou pas. Il en est de même pour le rapport des Français à la réforme du marché du travail, selon un sondage Odoxa de la fin août 2017, qui paraissait bien plus mitigée que le niveau médiocre de mobilisation qu’on a observé ensuite cet automne.

Tous ces sondages confirment donc la perception par les Français d’un tournant néo-libéral de la part du pouvoir actuel, et, en même temps, comme un autre sondage commandé par le Cevipof le montrait récemment, les Français ont envie de voir réformer le pays. Un sondage Odoxa de septembre 2017 montrait lui aussi cette appétence d’une majorité de Français (64%) pour des réformes et leur croyance à 60% d’une capacité d’Emmanuel Macron d’aller jusqu’au bout de ce qui a été annoncé.  Du coup, même s’ils ne sont pas d’accord sur les dites réformes, ils suspendent tout de même leur jugement sur le Président, et cela d’autant plus que beaucoup de ces réformes ne les ont pas encore impactés en bien ou en mal dans leur vie quotidienne. Ainsi 98% des retraités se savent perdants, mais ils n’ont pas encore vu le détail exact des pertes de revenus qu’ils vont subir avec la hausse de la CSG et très probablement du tarif des mutuelles de santé à compter du 1er janvier 2018.

Que nous révèle cette fracture entre popularité du Président et la fragilité de son approche économique et sociale pour l'opinion? Quels sont les rapports de force en France et que nous apprennent-ils ?

Premièrement, il faut souligner que, comme je viens de le dire pour les retraités, les Français pour la plupart d’entre eux n’ont pas encore pu juger sur pièces les effets concrets, tangibles, des réformes engagées. Il faudra voir par exemple comment évolue l’opinion le jour où certaines mesures contenues dans les ordonnances réformant le marché du travail facilitent des licenciements massifs ou bien permettent des reconsidérations drastiques de salaires ou conditions de travail de la part de certaines entreprises ou branches.

Deuxièmement, puisqu’aux yeux de l’opinion majoritaire, l’actuelle majorité a fait le pari de privilégier les chefs d’entreprise, ou plus généralement tous les « premiers de cordée » de la société, et sans d’ailleurs sans cacher aucunement, puisque le gouvernement a repris la théorie reaganienne du ruissellement pour justifier ces avantages, tout dépendra au final du résultat économique et social de ce choix. Si la croissance économique est au rendez-vous et que les emplois promis sont créés, la majorité présidentielle en sera crédité. Inversement, ce choix de donner aux premiers de cordées les moyens de leurs ambitions peut se retourner à terme contre la majorité présidentielle si rien ne se passe, si la start-up nation ne décolle pas. Ou pire encore, si cela amène une hausse du chômage.

Troisièmement, ce pari néo-libéral repose sur l’absence de tout discours alternatif, articulé et surtout audible par l’opinion publique. La plupart des grands médias en sont venus à une vision très basique de l’économie, où ce qui est vu comme positif par les chefs d’entreprise est nécessairement bon pour le pays. On dirait que tout le monde a oublié les réflexions d’Adam Smith sur le rôle de l’Etat, les effets de composition à la Keynes, ou que personne n’a lu même ce que raconte un économiste pourtant aussi favorable aux entreprises que le « Nobel d’économie » Jean Tirole pour modérer certaines ardeurs patronales. Personne n’ose faire remarquer en plus qu’une start-up nation qui réussit ne crée pas nécessairement de l’emploi pour tout le monde, et qu’une telle réussite éventuelle ne peut pas tout résoudre dans un pays de 66 millions d’habitants.

Comment expliquer cet état de grâce du point de vue des circonstances; entre l'absence d'élections à court terme, la faiblesse de l'opposition, mais également "l'effet Johnny" ? Ces circonstances peuvent-elles réellement être constitutive de la popularité actuelle du Président ?

Effectivement, en plus, il faut ajouter une chance du Président et une capacité à saisir les occasions de se concilier les émotions des Français. La séquence du double enterrement de Jean D’Ormesson et de Johnny Hallyday a sans doute profité au Président. Sa capacité à incarner le rôle présidentiel n’a pas été prise en défaut. De ce point de vue, il apparait de plus en plus comme l’anti-Hollande. Cela correspond aussi à son activité sur la scène internationale : son action dans l’affaire libanaise correspondait bien à une attente d’un Président français faiseur de paix.

Emmanuel Macron a aussi la chance de ne pas avoir été gêné jusqu’ici par des élections partielles de députés qui pourrait amener à une autre mesure de l’opinion des Français que les seuls sondages. Les élections sénatoriales ont été une petite alerte, mais, vu le mode de scrutin, elles ne peuvent témoigner du détachement des Français à son égard. Les élections territoriales en Corse ont été vues comme un cas à part. Il n’est pas sûr que cette chance dure toujours. Des élections partielles finiront bien par avoir lieu, et elles montreront l’état réel de la compétitivité des candidats LREM.

Par ailleurs, il faut bien constater, comme tout le monde, que les oppositions sont en difficulté, surtout celles les moins extrêmes. A la suite d’un processus interne qu’ils auraient pu s’économiser, les Républicains ont fini par élire Laurent Wauquiez à leur tête, mais les dirigeants de ce parti ne montrent pas un grand enthousiasme pour ce dernier – sans compter les défections. Surtout, ce parti semble divisé sur la manière de s’opposer au macronisme. Quant au PS, lui aussi divisé sur le macronisme,  l’absence de direction personnalisée revient à rendre ses critiques totalement inaudibles dans un contexte médiatique où il faut un chef pour exister. Pour ce qui est du FN, il n’a pas encore digéré la présidentielle, et accessoirement le départ de son numéro 2, parti fonder son propre parti, les Patriotes. Enfin, les élus de la France insoumise se heurtent à chacune de leurs interventions à une diabolisation de la part de la plupart des grands médias. La fonction tribunicienne de défense des « petits » contre les « gros » qu’elle assume actuellement semble lui promettre le même sort que celui du PCF des années 1950-60, puissant dans l’opinion et l’électorat mais exclu des affaires de l’Etat. Surtout, aucune de ces oppositions n’arrive à incarner de manière réaliste une alternative au macronisme, soit par manque de projet, de leader ou d’alliés.

Il reste qu’à la fin, si les Français ne voient pas les choses s’améliorer dans leur vie quotidienne, je doute qu’ils ne finissent pas par se faire leur propre jugement sans avoir besoin que les oppositions organisées ne les y aident trop.

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