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Il n'y a pas de retour de la Guerre froide mais une fragmentation régionale avec des zones en Europe qui cherchent à se tourner à l'est ou à l'ouest, voire même rester au milieu.
Il n'y a pas de retour de la Guerre froide mais une fragmentation régionale avec des zones en Europe qui cherchent à se tourner à l'est ou à l'ouest, voire même rester au milieu.
©JACQUES DEMARTHON / AFP

CCCP le retour

L'empire (russe) contre-attaque : quand Mikhaïl Gorbatchev entrevoit le retour d'une nouvelle union héritière de l'URSS

Interrogée par plusieurs médias récemment, l'ancien leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev a évoqué la possibilité d'une nouvelle union impliquant la Russie, plus de 25 ans après la chute du Mur. Reste à savoir avec qui et dans quelles circonstances cette union pourrait se concrétiser.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : En s'exprimant récemment dans plusieurs médias, le dernier leader de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, évoque la possibilité d'une nouvelle union, 25 ans après la chute du régime soviétique. Quels scénarios pourraient mener vers de nouvelles alliances entre les anciens membres du pacte de Varsovie et la Russie ?

Michael Lambert : Il y a déjà un rapprochement de fait avec la Russie mais cela ne concerne pas que les pays de l'Europe de l'Est. La première des alliances à mettre en avant est l'Union eurasiatique. Cette union est un système semblable sur de nombreux points au modèle européen et elle rassemble déjà de nombreux pays issus de l'ancien bloc soviétique. C'est un système intégré sur les valeurs russes avec l'utilisation de la langue russe à l'échelle supranationale, des projets de création d'une monnaie commune, mutualisation des armées… Il y a donc déjà un rapprochement effectif avec un outil, l'union eurasiatique. En parallèle, il y a aussi en Europe un rapprochement idéologique pour des pays comme la Moldavie, l'Ukraine ou la Georgie. Ce rapprochement commence à s'amorcer car l'Union européenne n'est pas parvenue à exporter ses standards dans ces pays-là. A cela, il faut encore ajouter les problèmes de dissension interne en Europe. Enfin, la déception de l'ère post-soviétique. Sur le long terme, il y avait l'espoir pour ces pays de rentrer dans l'Union européenne. Malheureusement, les critères de rentrée sont très difficiles à réunir. Du coup, ces pays étaient confrontés à deux choix : soit améliorer les standards, sachant qu'ils n'en ont pas vraiment la capacité, soit se rapprocher de la Russie pour améliorer temporairement leur cadre de vie (notamment en ayant du gaz à des tarifs préférentiels ou en bénéficiant d'une alliance avec eux : c'est un choix de seconde zone mais c'est toujours plus avantageux que de ne rien avoir).

La situation géopolitique de ces dernières années laissait présager plutôt une ouverture sur l'Asie avec les traités eurasiatiques. Est-ce qu'un rapprochement avec l'Europe pourrait remettre en cause ces accords ?

Il n'y a pas vraiment de raison que cela reporte d'une quelconque manière le calendrier asiatique de la Russie, car la coopération avec la Chine ne se fait que sur le plan économique. La relation entre les deux acteurs est d'ailleurs très particulière.

Dans le cadre de l'Asie, les relations entre la Russie et la Chine ont toujours été très singulières. Les Russes coopèrent économiquement mais n'apprécient pas quand la Chine devient trop puissante. Les relations sont purement économiques entre les deux. La Chine n'a d'ailleurs pas de problèmes militaires car elle commence à produire des outils de meilleure qualité que les Russes. Au niveau de la dynamique, la Chine et la Russie vont toujours rester proches avec des sujets de désaccords qui vont arriver un jour, notamment sur le plan militaire.

Avec les nouveaux traités et les alliances en place ou naissantes, est-ce que, comme pendant la Guerre froide, de nouveaux blocs sont en train de se constituer ?

Je ne dirais pas qu'on retourne vers une forme de bipolarisme, parce que c'est tout simplement impossible. Aujourd'hui, si on regarde les acteurs internationaux majeurs, il y a les Etats-Unis, la Russie affaiblie (elle n'incarne plus idéologiquement ce contraste avec le capitalisme, mais souhaite toujours émerger en tant que puissance régionale et internationale) et la Chine, qui est devenue une puissance mondiale. En toile de fond, on peut rajouter cette Union européenne qui peut jouer un rôle de médiateur entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Malheureusement, elle ne peut pas encore assumer cette position. Elle ne dispose pas de sièges communs au niveau de l'Onu, elle est absente au niveau militaire, etc.

Il n'y a pas de retour de la Guerre froide mais une fragmentation régionale avec des zones en Europe qui cherchent à se tourner à l'est ou à l'ouest, voire même rester au milieu. C'est le grand changement à prévoir au 21e siècle : l'émergence du régionalisme et le choix d'un régionalisme.

L'Europe est en crise identitaire, elle a tous les attributs d'une superpuissance mais ses divisions et ses difficultés à se percevoir ou à se projeter l'emmènent dans un immobilisme très problématique. C'est encore une Europe adolescente : elle a du potentiel mais on ne sait pas ce que ça va donner. Cela peut tout aussi bien être problématique (on le voit avec le retour des nationalismes) que générer un déclic lui permettant de devenir une super puissance.

Avec l'élection de Donald Trump, la situation internationale semble favorable au rapprochement entre la Russie et les Etats-Unis. Pensez-vous que cette situation va se concrétiser ? Sur quelle base et à quel niveau d'égalité ?

Il faut d'abord mentionner le fait qu'on ne sait pas vraiment ce qui va émerger de la situation avec Donald Trump. Il y avait beaucoup d'attente de rapprochement entre la Russie et les Etats-Unis, mais bien que le futur président aime la Russie car elle l'a supporté dès le début, ce n'est pas le cas du parti des Républicains.

Ensuite, quand on regarde ce qu'il se passe, on constate que ce n'est pas tant un rapprochement qu'un désengagement américain. Et ce désengagement américain plaît aux Russes. Il se ferait surtout au niveau de l'Otan, du traité transatlantique. On ne sait pas ce qui va émerger de ce schéma mais les Etats-Unis ne veulent plus autant s'ingérer dans les politiques européennes. Dans le cas de l'Ukraine, cela voudrait dire que l'Amérique ne serait plus un problème pour la Russie.

Si rapprochement il doit y avoir, beaucoup d'experts diront qu'il sera militaire, notamment au niveau du Moyen-Orient. C'est très peu probable pour des raisons logistiques. Les standards russes et ceux de l'Otan (langue, équipements, procédures et secrets militaires) sont trop différents pour avoir un rapprochement dans l'immédiat.

Sur un plan économique, la politique de Trump vise plutôt à un renforcement de la production américaine, le retour du "made in US". Vis-à-vis de la Russie, on voit mal ce que cela pourrait apporter.  On pourrait s'attendre à plus d'investissements américains en Russie. Cela serait vraiment le seul point de coopération économique accrue.

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