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Les individualistes ne gagneraient pas systématiquement, ce qui remettrait en cause la théorie selon laquelle l’évolution est fondée uniquement sur la prévalence de l’intérêt personnel.
Les individualistes ne gagneraient pas systématiquement, ce qui remettrait en cause la théorie selon laquelle l’évolution est fondée uniquement sur la prévalence de l’intérêt personnel.
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Sélection naturelle ?

L'égoïsme tue... en tout cas à long terme

Une récente étude menée par des chercheurs de l'université du Michigan démontre que la théorie selon laquelle l'individualisme est la clé de l'évolution est erronée. Il semblerait que pour survivre, nous soyons condamnés à coopérer...

Bruno  Beaufils

Bruno Beaufils

Bruno Beaufils est maître de conférence à l'Université de Lille 1. Il travaille au laboratoire d'informatique fondamentale de Lille, et intervient notamment sur la théorie des jeux.

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Atlantico : Les recherches menées dans le champ scientifique de la théorie des jeux concluent en général que l’égoïsme et l'individualisme sont les clés de la réussite. Qu’est-ce que le dilemme du prisonnier ? Trouve-t-il une application dans tous les domaines (économie, science, anthropologie...) ?

Bruno Beaufils : En résumé, le dilemme du prisonnier est une situation dans laquelle deux joueurs doivent choisir simultanément une carte parmi deux (C pour Coopération ou T pour Trahison). Si les deux choisissent C ils gagnent chacun 3 points. Si les deux choisissent T ils gagnent chacun 1 point. Si l'un choisit T et l'autre C, celui qui a choisi T gagne 5 points et l'autre ne gagne rien. Le choix rationnel est donc de choisir T : on ne peut rien regretter, quelque soit ce que l'autre a choisit, on a bien fait de choisir T.

C'est l'exemple de la théorie des jeux (une théorie mathématique) le plus connu et parmi les plus simples. Il permet de modéliser l'antagonisme entre intérêt individuel et intérêt collectif.

La version à laquelle vous faites allusion est une répétition de ce jeu un nombre indéterminé de fois. Les joueurs se rencontrent plus d'une fois et peuvent donc décider de la carte à choisir en prenant en compte les choix faits par l'adversaire depuis le début du jeu. Ce processus permet alors de représenter facilement des comportements standards. Coopérer jusqu'à ce que l'autre trahisse une fois puis toujours trahir est par exemple une bonne approximation d'un comportement rancunier.

Cette version permet, par exemple via des simulations informatiques, d'étudier la robustesse et l'efficacité de certains comportements. Il est par exemple établi qu'un comportement efficace doit être réactif (réagir à une trahison), bienveillant (ne jamais commencer à trahir en premier), pardonnant (ne pas garder grief d'une trahison ad-vitam) et adaptatif (adapter sa réaction à son adversaire). Un exemple d'un tel comportement est la stratégie donnant-donnant qui commence par coopérer et qui fait exactement ce que l'adversaire a fait au coup précédent.

Il est également établi que ce genre de comportements favorise l'émergence de coopération dans des environnements dynamiques.

Le dilemme du prisonnier comme sa version répétée ont des applications et sont utilisés dans de nombreux domaines. C'est notamment le cas en sciences économiques où ce modèle sert de base à l'étude de nombreuses situations (notamment en commerce international). C'est aussi le cas en écologie où il sert à modéliser les relations entre populations d'espèces différentes interagissant sur des territoires communs.

Cependant il faut se rappeler que le dilemme du prisonnier est juste un modèle et à ce titre une simplification à l’extrême de situations naturelles, sociales ou humaines. Un grand nombre de facteurs ne sont pas capturés. Certains sont importants comme la capacité de communiquer entre joueurs. Cette capacité est même explicitement écartée dans le modèle.

Les interprétations trop rapides ou directes des résultats de théorie des jeux sont donc à prendre avec beaucoup de pincettes. Ce que les théoriciens des jeux font eux-mêmes et qui est encore un sujet de débat.

Cette théorie permet-elle aux personnes rationnelles et individualistes de se « débarrasser » de ceux qui seraient naturellement plus coopératifs ou « gentils » ? Pourquoi ?

Non. Ce modèle ne permet pas de faire une telle interprétation. Les résultats expérimentaux montrent même plutôt le contraire.

Les joueurs qui suivraient aveuglément la « préconisation » de la théorie des jeux (trahir) peuvent a priori paraître efficaces (ils gagnent 5 points en moyenne face à un « gentil »). Toutefois, lorsqu'ils jouent contre des individus qui leur ressemblent, ils sont moins efficaces (1 point en moyenne) que les joueurs gentils face à des individus également gentils (3 points en moyenne).

Expérimentalement on arrive à montrer que dans une population de joueurs une petite population de « gentils » (par exemple des donnant-donnant) suffisent à résister face aux « méchants » (en fait ils les font même assez rapidement disparaître).

En résumé, au premier coup il peut sembler que l'individualisme est le seul comportement rationnel, mais quand le jeu se répète la coopération peut devenir intéressante.

 

Des chercheurs de l’université du Michigan ont établi plusieurs milliers de scénarios  de « jeux » grâce  à un programme informatique. D’après les résultats obtenus (voir ici), les individualistes ne gagneraient pas systématiquement, ce qui remettrait en cause la théorie selon laquelle l’évolution est fondée uniquement sur la prévalence de l’intérêt personnel. Pour survivre, sommes-nous « condamnés » à coopérer ? Pourquoi ?

Robert Axelrod en 1984, Jean-Paul Delahaye et Philippe Mathieu en 1992 (puis moi par la suite) et bien d'autres ont déjà montré ce genre de résultats avec des outils parfaitement similaires.

Les travaux auxquels vous faites allusion ont en fait été menés en réaction à une n-ième publication qui se vantait d'avoir mis à bas les résultats établis à la base par Axelrod en 1984, jamais réellement attaqués sérieusement depuis (en tout cas sur leurs principes généraux).

Le dilemme du prisonnier est simple et facile à comprendre. C'est un des modèles les plus utilisés dans la littérature scientifique. Régulièrement des auteurs l'utilisent pour se mettre en avant, sans forcément en avoir compris la réelle complexité. C'est pour réagir à un de ces rabattages que ces travaux ont été conduits.

Aucun théoricien des jeux ou informaticien ne peut avoir la prétention de répondre aux questions que vous posez sur l'évolution. Par ailleurs il me semble que la prévalence de l'intérêt personnel n'est jamais affirmé, en tout cas comme facteur unique, par aucune théorie sérieuse. Les choses sont beaucoup plus complexes.

 

 

Tout compte fait, ces résultats chiffrés ne viennent-ils pas confirmer un certain bon sens, selon lequel l'individualisme systématique serait contre-productif pour la société dans son ensemble ?

Sans doute.

Ces résultats qui sont en quelque sorte une ré-écriture d'expérimentations existantes, réaffirment des arguments anciens sans doute mal diffusés au moment de leur production. Ils constituent effectivement peut-être un argument de plus dans le sens que vous évoquez, mais il me semble que cette interprétation n'est pas de mon ressort.

Le fait que l'individualisme systématique est contre-productif pour la société dans son ensemble est un résultat connu depuis longtemps au moins en économie. On peut, par exemple, revoir l'explication de la notion d'équilibre que Nash donne de l'erreur d'Adam Smith, dans le film « Un homme d'exception ».

 

Propos recueillis par Gilles Boutin

 

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