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Des lycéens passent leur première session d'épreuves du baccalauréat 2021 le 17 juin 2021 au lycée Pasteur de Strasbourg.
Des lycéens passent leur première session d'épreuves du baccalauréat 2021 le 17 juin 2021 au lycée Pasteur de Strasbourg.
©FREDERICK FLORIN / AFP

Philosophie

L'avenir et la démocratie font-ils bon ménage ?

L'un des sujets du bac de philo 2021 posait la question "sommes-nous responsables de l'avenir". Quelle qu'en soit la réponse théorique, sommes-nous seulement capables de le prendre en compte véritablement d'un point de vue politique ?

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : L’un des sujets de l’épreuve de philosophie de la série générale est : « Sommes-nous responsables de l’avenir ? ». Les démocraties, dont la nature même pousse au court-termisme, sont-elles compatibles avec la notion d’avenir ? 

Eric Deschavanne : La dimension du temps privilégiée par la démocratie est le présent. La communauté démocratique n’est pas gouvernée par la tradition, les lois ancestrales. Ce sont les vivants qui délibèrent et qui décident, en fonction des intérêts et des idées du moment. Emancipées de la tutelle de la tradition, les sociétés démocratiques sont innovantes et réformatrices, le changement des lois et des politiques accompagnant l’évolution des mœurs. Mais elles sont également par essence conservatrices. Le pouvoir n’est pas aux mains des « visionnaires » ou des « avant-gardes » révolutionnaires : une volonté majoritaire ne peut se dégager que si elle ménage les intérêts et la vision du monde du plus grand nombre. La promesse du changement qui répond à l’agacement devant l’impuissance à résoudre les problèmes est en permanence contrebalancée par l’inquiétude et la protestation qui résultent de l’engagement de la moindre réforme, laquelle bouscule nécessairement quelques intérêts.

La réforme des retraites est à cet égard emblématique. En dépit de la complexité du système, les projections sont possibles et il est relativement simple de concevoir les difficultés à venir et les solutions rationnelles permettant de les surmonter. Or, dans ce domaine où pourtant la chose est à la fois possible et nécessaire, on a pu observer au cours des dernières décennies combien il était difficile, voire impossible, de gouverner à 20 ou 30 ans. Les gouvernements successifs qui veulent éviter d’avoir trop d’ennuis, ont le choix entre ne rien faire ou décider de quelques ajustements provisoires accouchés dans la douleur. La réforme ne peut se faire qu’à petits pas. Si gouverner, c’est prévoir, un gouvernement technocratique serait à l’évidence plus efficace, qui n’aurait à tenir compte que des anticipations rationnelles et non pas des opinions et des intérêts actuels.

Le système médiatique, dans lequel il faut compter les réseaux sociaux, n’a fait qu’accentuer cette pente conservatrice des démocraties, c’est-à-dire la dictature du présent aux dépens de l’avenir. La médiatisation fait ressortir le grand paradoxe de la démocratie d’opinion : le débat public est en permanence nourri par des protestations contre l’impuissance publique des gouvernants, laquelle est entretenue par ces mêmes protestations. Nous réclamons à corps et à cris des politiques visionnaires, réformateurs et salvateurs, mais nous les voulons à l’écoute du terrain, obéissant à l’opinion majoritaire et respectueux des intérêts en présence dans leur diversité contradictoire. 

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Dans notre société au climat plus que tendu, arrive-t-on encore à imaginer l’avenir ?

On peut en effet parler d’une crise de la représentation de l’avenir. Elle tient à la fois à l’empire de la démocratie d’opinion et à l’accélération de l’histoire. La réforme du quinquennat en France illustre la volonté de répondre à l’impatience démocratique, que d’aucuns voudraient aujourd’hui satisfaire au moyen du référendum d’initiative populaire. La démocratie représentative est un régime subtil et qui rend paradoxalement possible le gouvernement du peuple en ménageant la possibilité de gouverner au moyen d’une autonomie de délibération et de décision des représentants. En voulant soumettre en permanence la volonté des gouvernants au diktat de l’opinion actuelle, on réduit leur capacité de gouverner et de projection vers l’avenir.

Il y a toutefois une raison plus profonde, quoiqu’également paradoxale, qui explique la difficulté des peuples et des gouvernants à se projeter vers l’avenir :  nous vivons dans la société de l’innovation permanente et qui vient de partout. La société industrielle a pour moteur l’innovation scientifique et technique, laquelle se traduit sur le plan économique et social par la fameuse « destruction créatrice » schumpetérienne. Du fait de la mondialisation, et d’abord de la mondialisation de la recherche, les moteurs de l’histoire se sont multipliés, de sorte que l’avenir devient imprévisible. Le monde de la tradition, celui d’un avenir semblable au passé, ainsi que le monde de la Révolution, dans lequel on pouvait prétendre maîtriser le changement et l’orienter vers un avenir clairement identifiable, sont définitivement derrière nous. Il faut donc se garder d’être trop critique à l’égard des démocraties : peut-être leur impotence politique apparente dissimule-t-elle une souplesse et une capacité d’adaptation dont la source est le dynamisme de la société civile.

L’avenir, c’est notamment l’avenir de la planète. S’en préoccuper n’est-il pas un privilège que tous ne peuvent pas se permettre ? Penser à l’avenir empêche-t-il d’agir sur les préoccupations des humains du présent ?   

« Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins », écrivait Jean-Jacques Rousseau. J’ai en effet parfois l’impression que sous l’amour des générations futures qui anime nos écologistes se dissimule la haine de leurs contemporains, à qui ils reprochent une vie de débauches de veaux consuméristes. L’écologie politique fournit d’ailleurs aujourd’hui l’une des critiques les plus radicales de la démocratie. On trouve par exemple dans la pensée écologiste des projets de limiter le pouvoir des assemblées démocratiques par des assemblées de représentants de l’avenir, qui légifèreraient au nom des générations futures, contre les intérêts dominants du peuple actuel.

Il faut peut-être se méfier de « la responsabilité de l’avenir », qui tend à la démesure. La véritable responsabilité est toujours limitée. Je suis responsable de moi-même, de l’avenir de mes enfants et, pour une petite part, de celui de mon pays. Cela fait déjà beaucoup pour un seul homme. Il fut un temps où j’étais impressionné par la formule de Dostoïevski souvent citée par le philosophe Emmanuel Levinas : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres. » J’incline aujourd’hui à voir dans cette idée d’une responsabilité illimitée qui, orientée vers le passé, alimente la repentance, et, en direction de l’avenir, le souci des générations futures, une forme de moralisme creux contribuant lui aussi à nourrir l’impuissance publique.

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