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Un employé est présent sur cette photo au sein de la raffinerie de Donges, en France.
Un employé est présent sur cette photo au sein de la raffinerie de Donges, en France.
©FRANK PERRY / AFP

Crise énergétique

L’autre choc pétrolier qui nous menace : bien pire que la hausse des prix du baril, l’explosion des prix du raffinage

Les marchés et les médias suivent le prix du baril, et notamment de celui du Brent, pas celui du pétrole raffiné. Pourtant les goulots d’étranglement accumulés sur le raffinage en raison de la conjoncture comme de choix faits depuis 15 ans ont fait bondir la marge entre le brut et raffiné à 55 dollars par baril la semaine passée.

Philippe Charlez

Philippe Charlez

Philippe Charlez est ingénieur des Mines de l'École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l'Institut de Physique du Globe de Paris.

Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la transition énergétique dont « Croissance, énergie, climat. Dépasser la quadrature du cercle » paru en Octobre 2017 aux Editions De Boek supérieur et « L’utopie de la croissance verte. Les lois de la thermodynamique sociale » paru en octobre 2021 aux Editions JM Laffont.

Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, Mines Paris Tech, l’ISSEP et le Centre International de Formation Européenne. Il est éditorialiste régulier pour Valeurs Actuelles, Contrepoints, Atlantico, Causeur et Opinion Internationale.

Il est l’expert en Questions Energétiques de l’Institut Sapiens.

Pour plus d'informations sur l’auteur consultez www.philippecharlez.com et https://www.youtube.com/energychallenge  

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Atlantico : Qu’appelle-t-on marges brutes de raffinage ? Comment interviennent-elles dans le prix des carburants ?

Philippe Charlez : Tout le monde a déjà entendu parler des marchés du pétrole :  le baril à 50$ ou 100$ raisonne dans nos têtes. En revanche, peu d’entre nous connaissent le marché des produits raffinés. Pourtant seuls les raffineurs de pétrole achètent du pétrole brut et sont exposés à son prix. L'économie réelle (particuliers, industriels, collectivités) n’achète que des produits raffinés (fioul, essence, diesel, kérosène) pour nourrir, les chaudières, les voitures, les avions ou l’industrie. Ce sont donc les prix des produits raffinés et non celui du pétrole brut qui comptent pour nous.

Pour en extraire le fioul, l’essence et le diesel, le pétrole brut doit être raffiné. D’un litre de pétrole brut, on extrait environ 46% de carburant mais aussi du fioul domestique, du kérosène pour les avions, du GPL ou encore de l’asphalte et du coke. Tous les composants extraits n’ont pas la même valeur marchande et leur cours respectifs dépendent entre-autre de l’offre et la demande sur leur propre marché. Ainsi les prix de l’essence ou du diésel sont nettement supérieurs à ceux du fioul domestique ou du kérosène.

De nombreuses compagnies pétrolières sont présentes sur toute la chaîne production/raffinage/distribution, certaines compagnies sont des raffineurs purs et d’autres, comme les grandes surfaces, des distributeurs purs. Toutefois le baril de brut n’est jamais vraiment tracé : une compagnie intégrée ne raffine pas nécessairement les barils qu’elle produit et ne distribue pas les barils qu’elle a raffiné. En Europe, les distributeurs viennent essentiellement s’approvisionner en produits raffinés à Rotterdam où ils sont côtés.

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Les prix du brut et des produits raffinés sont évidemment liés : ils montent et descendent en tandem. La différence s’appelle « marge brute de raffinage ». Elle intègre le coût technique du raffinage mais aussi les conditions de marché du moment pour le produit raffiné considéré. Historiquement, la marge de raffinage a toujours été faible par rapport au prix du baril : au cours des 10 dernières années, le prix du baril s’est établi en moyenne à 75$ tandis que la marge de raffinage ne comptait que pour 25€ la tonne soit environ 3,7$ le baril[1]. La marge brute de raffinage renchérit donc le prix du carburant de seulement 5% par rapport au prix du pétrole brut.

Depuis le début de l’année les marges brutes de raffinage ont explosé ? Qu’est-ce qui explique cette hausse incontrôlée ?

Alors qu’en 2020, elle était tombée à des valeurs très basses de l’ordre de 10 €/tonne, la marge de raffinage a commencé à augmenter à l’été 2021 se stabilisant autour de 30€. Mais, depuis le début du conflit Russo-Ukrainien, elles se sont mises à flamber dépassant les 150 €/tonne en avril. Le 2 mai, à l’annonce de l’embargo sur les produits pétroliers russes les marchés ont été pris de panique avec une marge dépassant les 200 €. Depuis les tensions se sont un peu relâchées avec une marge retombant à 130 € le vendredi 13 mai. Quelles en sont les explications ?

Dès l’été 2021, à la suite de la reprise post COVID 19, la demande en produits raffinés (notamment de diesel) avait fortement rebondi réduisant de façon notoire les stocks mondiaux. La crise Russo Ukrainienne et l’embargo décrété par les pays occidentaux sur les produits pétroliers russes font évidemment craindre une réduction supplémentaire de l’offre de produits raffinés que la Russie exporte massivement vers les Etats-Unis et l’Europe. Toutefois deux autres raisons beaucoup plus structurelles expliquent aussi cette forte tendance à la hausse.

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La première est l’accroissement significatif des coûts opérationnels liés à ceux de l’énergie que les procédés de raffinage consomment gloutonnement.

Mais surtout, depuis une dizaine d’années, les investissements dans l’Oil & Gas se sont effondrés passant de 780 milliards de dollars en 2014 à 326 milliards en 2021. Cette chute spectaculaire a affecté l’exploration et la production de champs nouveaux mais aussi le raffinage dont les capacités mondiales ont été significativement réduites. En dehors de la Chine qui a construit de nouvelles raffineries mais dont le marché est captif, la capacité mondiale de raffinage a chuté de 2 millions de barils par jour au cours des trois dernières années. Cette tendance à la fermeture de vieilles raffineries ne peut que s’accélérer sous la pression des Etats, de l’Union Européenne mais aussi de mouvements écologistes extrémistes laissant croire à l’opinion publique une sortie rapide de la voiture thermique. Avec 46 voix pour, 40 contre et 2 abstentions, la commission environnement du Parlement européen a définitivement approuvé fin de semaine dernière la fin des véhicules thermiques pour 2035.

Quelles vont être les conséquences concrètes sur les prix à la pompe ?

J’ai au cours des 5 dernières années lancé de nombreuses alertes indiquant combien la sirène de l’arrêt des investissements pétroliers (mais aussi gaziers) promue par l’écologie politique et leurs ONGs d’extrême gauche était un suicide économique notamment en Europe ne produisant ni pétrole ni gaz. La demande pétrolière ne baisse pas, la demande gazière augmente tandis que les offres sur les hydrocarbures diminuent inexorablement par suite du manque d’investissements. Et, ce qui apparaissait au grand jour pour le pétrole brut hier émerge aujourd’hui pour les produits raffinés.

De 5% l’an dernier, la marge de raffinage atteignait ces derniers jours 20% du prix du brut. Le prix du pétrole brut stagnant autour de 110$, les augmentations récentes des prix à la pompe (ils sont largement repassés au-dessus de 2e/litre) reposent principalement sur la flambée des marges de raffinage. Le consommateur (ou le contribuable) en sera le dindon de la farce. Ni le bouclier énergétique, ni la baisse de la TVA ni surtout le blocage des prix qui conduirait inexorablement à une pénurie ne résoudront une équation que nous avons montée de toute pièce.

Pour l’instant les raffineurs indépendants « pure-play » (et non les majors pétroliers actifs sur toute la chaîne) profitent tranquillement de marges bénéficiaires record.  Les actions des géants américains du raffinage ont au cours des dernières semaines atteint des sommets. Trouvez l’erreur ! 


[1]Source des données UFIP.

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