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L'Arabie saoudite à l'offensive pour retrouver son leadership sur les pays sunnites
©MANDEL NGAN / AFP

Qatar a l'index

L'Arabie saoudite à l'offensive pour retrouver son leadership sur les pays sunnites

Deux semaines après la visite de Donald Trump à Riyad, l'Arabie Saoudite et ses alliés ont décidé de cesser leurs relations avec le Qatar, accusé de soutenir le terrorisme et déstabiliser ainsi la région.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico : L'Arabie Saoudite et ses alliés on décidé de cesser leurs relations avec le Qatar, comment expliquer une telle décision dans le contexte actuel ? Quelles sont les racines de cette fracture qui semble bien plus profonde que ne laisse l'entendre une telle déclaration; notamment au lendemain des printemps arabes en Tunisie, en Libye ou en Egypte ?

Roland Lombardi : Rappelons d’abord, qu’en mars 2014, le sous-secrétaire américain au Trésor, responsable de la lutte contre le financement du terrorisme, avait révélé que le Qatar, qui est pourtant un allié de Washington, finançait depuis de nombreuses années le Hamas. N’oublions pas que durant l’été 2014 et l’opération israélienne « Bordure protectrice » à Gaza, le petit émirat avait menacé d’expulser le chef du bureau politique du Hamas installé à Doha, Khaled Mechaal, si celui-ci acceptait les propositions égyptiennes dès le début du conflit…

Par ailleurs, les liens du Qatar avec d’autres mouvements dangereux pour le Moyen-Orient sont de notoriété publique. Ainsi, les relations du Qatar avec le Hamas s’inscrivent parfaitement dans la politique étrangère de l’émirat depuis quelques années…

En juin 2013, les Talibans ont été autorisés à ouvrir un bureau diplomatique à Doha…

Le rôle du Qatar semble aussi important en Afrique du Nord. Ainsi, la presse française et certains spécialistes avaient révélé en son temps que Doha apportait un soutien financier à des éléments djihadistes dans le Nord du Mali mais aussi à certaines tribus séparatistes touaregs. Les services spéciaux français, mais également, algériens avaient alerté les autorités françaises sur un probable financement d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique) par des Qataris. D’ailleurs, avant l’intervention de l’armée française au Mali, rappelons que la seule organisation humanitaire autorisée dans le nord du pays était le Croissant-Rouge du Qatar…

En Libye enfin, le Qatar a soutenu les groupes islamistes depuis la chute de Kadhafi…

Toutefois, il est important de noter qu’objectivement ces financements ne sont directement pas le fait de l’Etat qatari. Comme pour l’Arabie saoudite d’ailleurs, la plupart du temps, ce sont moins les Etats et leurs gouvernements que des particuliers, des fondations, des organisations ou des princes « indépendants » qui s’attèlent à cette funeste besogne.

Ce lundi, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) suivi par Bahreïn, satellite de Riyad, ainsi que l’Egypte, dépendante des financements du Golfe, ont donc rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar et ont pris une série de mesures à l’encontre du petit émirat.

L’Arabie Saoudite, meneur de la fronde, accuse le Qatar de favoriser des groupes terroristes semant le trouble au Moyen-Orient. Mais au-delà de cette raison officielle, il faut rechercher d’autres raisons liées au contexte régional actuel.

Certes, il s’agit sûrement de la plus grave crise frappant le Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar), depuis sa création en 1981. Cependant, ce n’est pas le premier accrochage entre le Qatar et ses voisins. En 2013, Abou Dhabi, Riyad et Manama avaient retiré leurs ambassadeurs pendant huit mois de Doha, en signe de protestation contre les critiques d’Al-Jazeera, la chaîne satellite du Qatar, à l’encontre d’Abdel Fattah Al-Sissi, le président égyptien, auteur du coup d’Etat qui avait mené la chute de l’islamiste Mohamed Morsi.

Pour autant, je vous avoue ma surprise d’aujourd’hui, puisque ces derniers temps les relations paraissaient plutôt bonnes entre Riyad et Doha. Le roi Salmane d’Arabie saoudite avait d’ailleurs fait une visite triomphale dans la capitale qatarie en décembre dernier et le prince Tamim, l’émir du Qatar, se rendait régulièrement en Arabie Saoudite.

D’autant plus que, comme je l’ai dit à plusieurs reprises ces derniers mois, le petit Qatar, face aux récents échecs de son interventionnisme et réalisant qu’il n’avait pas les épaules pour jouer les grands dans la géopolitique régionale, s’était fait beaucoup plus discret et prudent sur la scène internationale et s’était finalement peu à peu retiré du jeu, n’aspirant plus qu’à redorer son blason auprès des Occidentaux et préparer tranquillement sa Coupe du monde de football de 2022 pour laquelle les dépenses sont faramineuses.

C’est la raison pour laquelle, il faut plutôt voir dans la mise au ban du Qatar, une tentative opportune de l’Arabie Saoudite, en confiance depuis la dernière visite du président Trump, de mater ce petit émirat gazier. Trop ambitieux et trop autonome sur la scène diplomatique internationale vis-à-vis de son éminent voisin, le Qatar avait une fâcheuse tendance à jouer une partition personnelle et souvent en opposition à celle adoptée par les autres monarchies du Golfe.

En définitive, le petit Qatar paie en quelque sorte son soutien aux Printemps arabes qui avaient secoué plusieurs Etats du Maghreb et du Proche Orient à partir de décembre 2010. En effet, Doha avait profité de ces évènements pour faire avancer ses intérêts en appuyant et en relayant (Al- Jazeera) les mouvements populaires qui tentaient de renverser les régimes autoritaires en place. Ainsi, en aidant de manière directe ou indirecte les Frères musulmans dans leurs percées politiques en Tunisie, en Libye et en Egypte, le Qatar avait alors fortement contrarié l’Arabie Saoudite et les EAU qui avaient noué des liens étroits avec les anciennes autocraties et craignaient, par ailleurs et par dessus tout, une propagation de la contestation à leurs pays.

Les rapports entre le Qatar et l'Iran semblent également être pointés du doigt. En quoi la position de Riyad permet elle à l'Arabie Saoudite de reprendre la main dans la région, notamment dans sa logique de confrontation avec Téhéran ? Quelle a pu être l'influence de Washington dans cette décision ?

Certes, les relations entre le Qatar et l’Iran, considéré par Riyad comme l’ennemi absolu, se sont réchauffées et normalisées depuis quelques temps. Le Qatar partageant avec l’Iran des intérêts stratégiques, notamment un gisement gazier offshore, les deux Etats sont obligés de s’entendre et de toute évidence, cette situation agace fortement l’Arabie saoudite.

Pour autant, ce n’est peut-être pas, là encore, le facteur principal de la crise entre le Qatar et ses voisins.

Car ce sont surtout les Etats-Unis qui essaient de reprendre la main dans la région. Et certainement, l’influence de Washington dans la nouvelle position de l’Arabie saoudite et de ses alliés y est sûrement pour beaucoup. La dernière visite à Riyad du président américain Donald Trump a évidemment précipité la décision de Riyad.

Critiqué au sein même de la Ligue arabe et de l’OPEP, le royaume saoudien est par ailleurs isolé diplomatiquement et toujours menacé par Daesh. Avec de fortes tensions politiques internes ainsi qu’une rente et des réserves pétrolières beaucoup plus modestes que par le passé, les Saoud n’ont plus les moyens de leurs ambitions.

Depuis 2014, Riyad fait partie de la coalition internationale anti-EI conduite par les Etats-Unis. Fin 2015, elle a même mis sur pied sa propre coalition islamique contre le terrorisme. Ainsi, le roi, mais surtout son fils, Mohammed ben Salmane, ainsi que Mohammed ben Nayef, « l’homme fort du royaume », ont déjà fait le choix de mettre toute leur énergie dans la lutte anti-terroriste et ce, afin notamment de revenir en odeur de sainteté auprès de Washington et de son nouveau président depuis janvier 2017. Mais ils le font d’abord pour leurs intérêts propres afin tout simplement de protéger leur pouvoir et assurer la survie du royaume. Outre le retour au bercail des centaines de citoyens les plus radicaux qu’ils avaient envoyés sur tous les théâtres de conflits de la région, le véritable danger pour eux, est le millier de princes puissants et influents du royaume dont certains financeraient encore des groupes islamistes et qui souhaitent par dessus tout les déstabiliser sinon plus…

A présent, Riyad peut se réjouir de la récente visite du Président Trump. L’Arabie saoudite peut dorénavant appréhender comme une bouffée d’air frais ce « retour » en bonne grâce auprès de ses protecteurs historiques.

En effet, Trump et surtout ses conseillers, ont estimé, par pragmatisme, que le royaume saoudien, malgré sa relative faiblesse conjoncturelle valait la peine d’être de nouveau reconsidéré (ce qui met également Téhéran sous pression). Les Saoud tiennent encore d’une main de fer leur pays (qui rappelons-le abrite les lieux saints de l’Islam) et peuvent retrouver une certaine influence mais sous certaines conditions…

Au-delà des 400 milliards de dollars de contrats signés, que cela nous plaise ou non, le discours de Donald Trump au sommet de Riyad, le 21 mai dernier est un succès. Car, même si lors de son annonce, Donald Trump, a exhorté la communauté internationale à isoler l’Iran (qui, j’en reste convaincu, n’est pour moi qu’un élément de langage diplomatique mais qui a eu l’avantage certain de ravir l’Arabie Saoudite), il a surtout appelé les pays musulmans d'agir de manière déterminante contre l'extrémisme religieux. Le message est passé. Et il est certain qu’en coulisse, Washington doit certainement mettre une pression inédite afin de forcer les Saoudiens à combattre enfin et véritablement, et de manière beaucoup plus sincère, le jihadisme et « les idéologies radicales » (dixit le conseiller à la sécurité nationale McMaster).

​L'Arabie Saoudite a également pu être accusée de soutiens à des groupes djihadistes. En quoi les actions du Royaume divergent elles de Doha ? Accuser Doha peut il être un moyen de s’exonérer de toute responsabilité sur ces questions ?

Excusez-moi, mais lorsque l’Arabie saoudite accuse le Qatar de soutenir le terrorisme, cela me fait un peu penser au chameau qui se moque de la bosse du dromadaire !

Car, avec leurs pétrodollars, les Saoud ont pu s’offrir des allégeances et des influences, à la fois diplomatiques et religieuses, à travers le monde depuis les années 1970.

Nous nous souvenons tous également du rôle de l’Arabie saoudite dans la guerre d’Afghanistan lorsqu’elle finançait et soutenait (avec les Américains et les Pakistanais) les moudjahidines (cf. Oussama Ben Laden) contre les Soviétiques, puis plus tard, à partir de 1994, les Talibans avec qui elle partage le même corpus politico-religieux du wahhabisme… Dans les années 1990, Riyad a été très influente dans les guerres des Balkans puis dans les troubles du Caucase. C’est d’ailleurs à partir de 1990 que Moscou interdit le wahhabisme sur son sol et expulse les imams d’origine ou sous influences saoudiennes…

Quant à la Syrie et l’Irak, ce sont peut-être les zones où le Qatar et l’Arabie saoudite ont été les plus actifs ces dernières années. En effet, depuis le début de la guerre civile en Syrie, les deux monarchies du Golfe ont mis toute leur énergie pour soutenir l’opposition syrienne majoritairement islamiste.

De fait, Le Qatar reste le plus grand bailleur de fonds des Frères musulmans au Moyen-Orient et en Europe. Organisation considérée comme terroriste dans de nombreux pays (Russie, Egypte et même Arabie saoudite) mais qui a encore paradoxalement pignon sur rue en France (UOIF)…

Quant à l’Arabie saoudite, elle soutient et finance toujours le wahhabisme et la plupart des mouvements salafistes à travers le monde…

Finalement donc, et vous avez raison, la décision de la monarchie saoudienne me paraît, pour l’instant, n’être qu’une posture afin de redorer son blason. A moins que, comme je l’ai évoqué plus haut, la nouvelle génération des dirigeants saoudiens souhaite réellement, sous la pression américaine bien sûr mais également pour ses propres intérêts, changer de paradigme dans leur politique régionale. Mais ça, seul l’avenir nous le confirmera…

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