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Un important think tank de Berlin invite à lutter contre la déflation.
Un important think tank de Berlin invite à lutter contre la déflation.
©Reuters

Virage à 180

L'Allemagne pourrait-elle finalement se convertir à la lutte contre la déflation en Europe ?

L'un des principaux think tanks allemands vient d'appeler, par la voix de son président Marcel Fratzscher, à la mise en place d'un plan de relance par le biais d'un rachat de dettes, à hauteur de 60 milliards d'euros mensuels. Une prise de position qui dénote par rapport aux discours provenant habituellement d'outre-Rhin.

Atlantico : L’Institut allemand pour la recherche économique, le DIW, important think tank de Berlin, vient d’appeler à la mise en place d’un plan de relance européen par la voie monétaire, afin de lutter contre la déflation. Est-ce le signe d’un retournement de tendance en Allemagne ?

Philippe Waechter : Non. DIW est un peu particulier en Allemagne. Sa réflexion sur l'économie est généralement très différente de celle que l'on attend des instituts allemands qu'il s'agisse de l'IFO ou des sages que la chancelière allemande consulte régulièrement. DIW considère que l'intervention de l'Etat dans le fonctionnement de l'économie peut être importante pour éviter de voir apparaitre des déséquilibres pénalisants. On observe cette réflexion notamment pour souligner l'importance des écarts de revenus en Allemagne et son caractère pénalisant sur la croissance. Sur la question monétaire, DIW considère qu'il y a effectivement une menace de déflation en zone Euro et que c'est à la BCE d'intervenir. En cela l'analyse rejoint celle de nombreux économistes.

Nicolas Goetzmann : Marcel Fratzscher, président du DIW, demande en effet la mise en place d’un plan de relance monétaire, par la voie de rachat de dettes, et ce pour un montant de 60 milliards mensuels. C’est-à-dire l’équivalent de 0.7% du PIB européen, par mois. Cette annonce apparait un peu comme une surprise tant les positions allemandes "habituelles" semblent opposées à ce type d’actions. Il s’agit donc véritablement d’une bonne nouvelle, car cela prouve que la discussion est ouverte en Allemagne sur cette question. Ce qui n’est pas le cas en France tout du moins pas de façon aussi structurée. Le modèle ici proposé ressemble au plan de relance américain, dit QE3, et s’en inspire assez clairement. Il s’agit simplement de venir contrer la forte menace déflationniste qui pèse sur la zone euro. Dans une interview au journal Die Welt Fratzscher indique "il est grand temps d’agir pour la Banque centrale européenne. Sans cela, l’Europe risque de sombrer dans une dangereuse spirale de baisse de prix et de baisse de la demande". L’institut DIW est influent en Allemagne, il nous reste à attendre les différentes réactions politiques à cet appel.

Un tel plan de relance serait-il efficace et souhaitable pour relancer l’économie européenne ?

Philippe Waechter : Le risque d'une déflation est lié au fait que l'économie est aujourd'hui sur une trajectoire de croissance très réduite. La demande interne est faible. Une situation de déflation pèserait sur les revenus et sur le timing des dépenses ("j'achèterai demain, ce sera moins cher"). L'économie risquerait de replonger en récession. En outre, dans un certain nombre de pays, l'endettement des ménages est encore élevé. Une situation de déflation se traduirait par une revalorisation réelle de la dette pour chacun des ménages alors que les revenus de ces derniers reculeraient.

En d'autres termes, le crédit dans le budget des ménages prendrait un poids nettement plus important et pénaliserait encore davantage les dépenses des ménages. En Espagne, au Portugal ou encore en Irlande, le taux d'endettement des ménages est proche de 100% du revenu disponible. C'est beaucoup et une situation de déflation serait pénalisante en déprimant la demande (ces pays ont une inflation comprise entre 0 et 0.3%). Chypre a une forte dette et est déjà en déflation. Sa situation macroéconomique n'est pas enviable. Les Pays-Bas et le Luxembourg ont aussi un taux d'endettement élevé de l'ordre de 130 à 140 % du revenu disponible. Le taux d'inflation n'est pas négatif mais il s'est nettement ralenti aux Pays Bas depuis le début de l'année.

Cette situation ne va pas s'inverser rapidement car le mode d'ajustement en zone Euro passe par une baisse des coûts afin d'augmenter la compétitivité. Cette lutte acharnée est d'autant plus forte au sein de la zone Euro que la valeur de l'Euro est chère, limitant cette fameuse compétitivité à l'extérieur de la zone. Dès lors la concurrence s'accroit et incite à un ajustement par la baisse des couts et des prix. C'est cette mécanique qu'il faut arrêter. La BCE a un rôle à jouer. Mais elle ne semble pas vouloir intervenir trop rapidement sur cette question. En résumé, une action de la BCE ne fera pas de la relance de l'activité. Elle permettra simplement de réduire le risque de déflation mais c'est déjà très important.

Nicolas Goetzmann : Afin de se mettre dans le contexte, il faut comprendre que la Banque centrale européenne est confrontée à une sorte d’anomalie historique : les taux d’intérêts sont proches de 0 et il s’agit là de son instrument habituel. C’est-à-dire qu’elle n’a plus de moyens d’agir et se doit de trouver des méthodes alternatives. Milton Friedman en 98, Ben Bernanke en 2003, avaient théorisé cette situation sur la base du cas Japonais. Dès lors que les taux sont proches de 0, une banque centrale peut agir par la voie de plan de rachat de dettes. Ce qui permet de modifier les anticipations des agents économiques qui vont être incités à revoir leurs prévisions de croissance et d’inflation. Cette méthode fonctionne aux Etats Unis, elle fonctionne au Japon, et elle fonctionne au Royaume Uni. Pour le moment l’Europe s’est gardée de toute intervention de la sorte et se retrouve confrontée à un taux de chômage record, une croissance atone et une inflation dangereusement basse, de 0.8%. C’est-à-dire le seuil de de la déflation. Un tel plan de relance est en fait indispensable.

Quelles sont les résistances au niveau politique pour la mise en place d'un tel programme ?

Philippe Waechter : Il y a toutes sortes de résistance. Il y a celle, historique de l'Allemagne, qui ne souhaite pas la mise en place d'un fort activisme monétaire. En 1923, dans une configuration bien particulière en Allemagne, une politique monétaire très active s'était traduite par une période d'hyper inflation. Cependant, ce cas particulier n'est pas spontanément reproductible. Il n'empêche que cela a incité les Allemands à souhaiter que les déséquilibres soient résolus rapidement sans report dans le temps. Le modèle allemand est celui qui tend à être à l'équilibre à tout moment. C'est ce qui était ressorti de la réunion de l'Elysée le 17 août 2011 entre Sarkozy et Merkel. Le premier plaidait pour un gouvernement capable d'impulser une dynamique commune. Pour Angela Merkel il fallait comme préalable à la croissance que les déséquilibres soient résorbés. Cette façon de réfléchir s'est diffusé forcés ou pas au sein des gouvernements et à la Commission de Bruxelles.

Par ailleurs, la Banque Centrale Européenne ne peut pas acheter d'obligations d'Etat sur le marché primaire. Au-delà de l'argument précédent, on imagine la difficulté pour la BCE de déterminer le montant de chaque dette à acheter pour chaque pays, chaque maturité car il ne faut pas avantager ou désavantager un pays. Cela veut dire qu'il serait souhaitable de mettre en place des obligations communes qui permettraient à la BCE de les acheter sans que cela pose de problème de susceptibilité. Mais pour faire des obligations européennes il faut que chaque gouvernement lâche un peu plus de sa souveraineté. Ce pas, les gouvernements ne semblent pas vouloir le franchir. C'est d'ailleurs davantage cet argument qui est pénalisant pour la construction européenne. 

Nicolas Goetzmann : L’Allemagne souffle le chaud et le froid sur ces questions. Lorsqu’Angela Merkel soutien Jean Claude Juncker au poste de président de la commission, lorsque le gouverneur de la Banque de Chypre donne sa démission alors qu’il était un des membres les plus souples sur ces questions, il y a une large impression de maîtrise totale du clan de l’austérité. Cela est la même chose lorsque la nouvelle représentante Allemande au sein de la BCE, Sabine Lautenschläger, déclarait hier au Wall Street Journal que "La bonne interprétation est que nous agirons si nécessaire. Il n’y avait pas, en ce moment, de véritable raison d’intervenir". Cette phrase est une incroyable provocation pour les 12% de chômeurs de la zone euro. Dans la même interview, Sabine Lautenschläger indique également qu’un plan de relance monétaire par rachat de dette pourrait être mis en place si cela était nécessaire. L’impression générale est que l’Allemagne prend un pouvoir de plus en plus important en Europe, plus aucun autre membre ne prend pas la parole sur ce sujet crucial. La seule chose entendue sur cette question ces derniers jours est que Pierre Moscovici considère que l’euro ne doit pas être un bouc émissaire. Il ne doit peut être pas être un bouc émissaire, mais on ne peut se contenter de rester spectateur d’une banque centrale qui est devenue de fait la plus restrictive au monde. Pour la mise en place d’un tel programme, il faudrait déjà ouvrir le débat. Cela est peut-être le début en Allemagne, reste la France.

Si le retournement en question n'a pas lieu, à quel scénario peut-on raisonnablement s'attendre ?

Philippe Waechter : Il faut souhaiter que la croissance internationale, sous l'impulsion des Américains, soit suffisamment robuste pour tirer l'activité européenne mais sans provoquer de tensions inflationnistes. C'est un peu le scénario présenté par Mario Draghi lors de sa conférence de presse de jeudi dernier. La voie est étroite, peut être trop étroite.

Nicolas Goetzmann : Le scénario le plus vraisemblable dans ce cas ressemble à une lente agonie. Des taux de chômages à deux chiffres durablement élevés, une lente précarisation de la société, et des tensions sociales toujours plus vives. Mais la résistance des populations me semble déjà incroyable, notamment lorsque l’on considère les cas de l’Espagne ou la Grèce. Mais il s’agit bien de jouer avec le feu, et c’est ce qui me semble inacceptable. Ce n’est pas comme s’il n’existait pas de solution pour mettre fin à la crise, la solution est la sur la table. Les dirigeants européens, par choix, ou pire, par manque d’intérêt, ne l’envisagent pas encore. Aujourd’hui même l’OCDE, mais également le FMI, les autres membres du G20 pressent tous l’Europe d’agir dans ce sens, mais l’Europe reste sourde. Je ne parviens pas à me représenter ce qui peut motiver un tel immobilisme, un tel acharnement à ne rien faire.

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