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L’Algérie est-elle menacée par un destin à la vénézuélienne ?
©RYAD KRAMDI / AFP

Pauvres pays riches en pétrole

L’Algérie est-elle menacée par un destin à la vénézuélienne ?

L'économiste et expert financier Omar Berkouk dans une interview donnée au magazine Jeune Afrique explique que même si "le pire n’est jamais certain" l'Algérie "s'achemine vers la pente du Venezuela" du fait de l'assèchement des réserves de change du pays. Une situation qui ne peut pas être sans conséquences sur les plans économique et politique.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Dans un contexte politique marqué par l'élection présidentielle du 18 avril prochain, l'Algérie fait face à la dégradation de sa situation économique, sur fond d'érosion de ses réserves de changes, passées de 194 milliards de $ en 2014 à une estimation de 62 milliards pour cette années 2019, de baisse de la croissance (estimation de 2,3% pour cette année 2019 selon la Banque mondiale). Au regard de la très forte dépendance du pays aux hydrocarbures (95% des exportations et 60% des recettes publiques), quels sont les risques de voir l'Algérie entrer dans un cycle "vénézuélien" ?

Stephan Silvestre : Comme le Venezuela, l’Algérie voit sa production pétrolière dangereusement baisser : elle est passée de 1,4 million de barils par jour (Mbbl/j) en 2008 à 1,0 Mbbl/j en 2018, dont seulement 0,4 Mbbl/j destinés à l’exportation en raison de la hausse continue de la consommation intérieure. Il en résulte un effondrement de la balance commerciale algérienne, passée d’un excédent de 20 Md$ en 2011 à un déficit de 37 Md$ en 2018 (voir le graphique), et donc des ressources budgétaires du pays. En outre, si la croissance du PIB reste honorable (+2,3% attendus en 2019), celle du PIB par habitant est préoccupante : à peine +1,0%/an en moyenne sur les dix dernières années, contre +2,5%/an pour le Maroc, par exemple. Autre point commun avec le Venezuela, une large partie de la rente énergétique alimente l’aide sociale publique, rendant cette dernière non pérenne. De fait, le gouvernement est contraint de puiser dans les réserves de change du pays, qui fondent comme neige au soleil. Cette érosion des réserves de change va entraîner, à terme, la perte de confiance des bailleurs du pays, qui va avoir de plus en plus difficilement accès au crédit. Quant au dinar, il a déjà perdu 1/3 de sa valeur contre le dollar depuis 2014.

L’Algérie, comme le Venezuela, est victime de la fameuse maladie hollandaise (Dutch disease), ou malédiction des matières premières. L’abondance de la rente d’une ressource minière entraîne plusieurs effets pervers : primo, cette rente induit une léthargie économique délétère : le pays néglige d’investir dans d’autres secteurs économiques nécessaires au développement, comme l’artisanat, l’industrie ou les services, mais aussi dans son système éducatif et sa recherche ; secundo, les pouvoirs publics captent cette rente pour la redistribuer au peuple sous forme d’aides sociales diverses, après l’incontournable nationalisation des compagnies étrangères ; mais ces aides deviennent alors assujetties à des facteurs extérieurs que sont les prix des matières premières et les taux de change ; tertio, une -bonne- partie de la rente est captée par une nomenklatura népotique qui contrôle à la fois les entreprises exploitantes et le pouvoir politique : il en résulte d’inévitables conflits d’intérêt et une gouvernance médiocre qui conduit au naufrage de ces entreprises. Pour tenter d’enrayer cette tendance, le ministre de l’Énergie a annoncé un vaste plan d’investissement dans l’exploration pétrolière de 78 Md$ d’ici 2021. Mais pour se sortir de cette situation, l’Algérie doit surtout développer massivement d’autres secteurs économiques, en ciblant en particulier ceux qui exportent.


Quels sont les risques de voir le pays être contraint de réduire ses dépenses publiques - avec les risques d'instabilité inhérents à une telle stratégie ? Les anticipations relatives aux prix du pétrole laissent-elles entrevoir une amélioration ou une détérioration de la situation ?

Dans un premier temps, l’Algérie a la possibilité de recourir aux privatisations pour éviter autant que possible les coupes dans les aides sociales. Mais cela ne lui donnera qu’un faible répit, pas plus de deux ou trois ans. Pour sauvegarder son budget, le gouvernement mise sur un baril compris entre 70 et 80$. Cet objectif est relativement réaliste, mais le pétrole peut connaître des périodes bien en dessous, comme on le voit en ce moment avec un Brent sous les 65$ depuis novembre dernier. Il reste comme atout à l’Algérie son gaz naturel, qu’elle vend assez bien, surtout en Europe (90% de ses exportations). Mais, là aussi, la production est inférieure au potentiel du pays en raison de la faiblesse des investissements, notamment dans les infrastructures LNG. De plus, l’Algérie s’inquiète de la mise en place de taxes carbone en Europe et notamment en France. Pour s’en sortir, elle va devoir prendre des parts du marché asiatique en plein essor. Mais à court terme, l’année 2019 est bien partie pour connaître une nouvelle dégradation économique.

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