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Pourquoi rions-nous ?
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Journée mondiale du rire

Pourquoi rions-nous ?

A l'occasion de la journée mondiale du rire, fêtée traditionnellement le premier dimanche de mai depuis 1998, le comportementaliste Jacques Fradin a répondu à nos questions sur le sujet et décrypte les différentes formes de rire et ses attitudes.

Jacques Fradin

Jacques Fradin

Jacques Fradin est médecin, comportementaliste et cognitiviste.

Il a fondé en 1987 l'Institut de médecine environnementale à Paris. Il est membre de l’Association française de Thérapie comportementale et cognitive.

 

 

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Il existe autant de rires que d’attitudes. On pourrait en distinguer trois principales. La moquerie tout d’abord. Dans les relations sociales, des rapports de force s’établissent très vite. Il n’y a pas besoin d’éducation pour cela : les enfants apprennent par exemple, très naturellement, des jeux de domination ; il n’y a qu’à observer les cours de récréation pour le constater. Ce type de relations de force entraîne une certaine forme de rire : la moquerie. On se moque du plus faible, on en fait une tête de turc, on fait rire tout le monde à ses dépends. La moquerie consiste donc à mettre quelqu’un en position de faiblesse sociale. Sans dire que c’est bien ou mal, il s’agit là d’un rire très primitif.

Il existe une autre forme de rire : celle de la peur du ridicule ou de la honte. Dans ce cas précis, les réactions se produisent dans le cortex, c’est-à-dire dans la partie encore émotionnelle du cerveau. Elles se réfèrent à des émotions plus modernes, moins liées à la question de hiérarchie ou de force, mais plutôt à l’image sociale : c’est de l’ordre de « ça se fait, ça ne se fait pas », « c’est bien vu, c’est mal vu ». Cela relève encore un peu de la moquerie, mais il ne s’agit pas d’un rapport de force, on n’a pas envie de casser la figure de l’autre, c’est un plus subtil. On dira : « regardez, il a dit ça, il est ridicule ». On rit donc alors de ceux qui ne sont pas dans les codes. Il s’agit d’un jeu au sein même de « l’élite de ceux qui savent ». Parfois la victime n’en a même pas conscience. C’est un peu le « Dîner de cons ».

Enfin, si l’on grimpe encore un peu dans les étages du cerveau, on arrive dans sa partie la plus intelligente, celle du cortex préfrontal : le rire devient alors l’humour. Et la première caractéristique de l’humour c’est que l’on parvient à se moquer de soi. Montrer qu’il existe quelque chose de ridicule chez soi aide à se détendre et à sortir des objectifs idiots liés à sa propre image (du style « je veux être le meilleur », « je n’ai jamais tort »). En s’amusant de soi non seulement on se détend, mais on aide aussi les autres à se détendre. L’humour est communicatif. Mais à la différence de la moquerie, il ne produit pas de victime.

De l'intelligence dans toutes les sortes de rire

De mon point de vue, il y a quelque chose d’intelligent dans toute forme de rire. Simplement, dans un cas, le rire est destiné à déstabiliser quelqu’un et est au service d’un rapport de force. Dans l’autre cas, il est au service d’un processus de prise de recul, de mise à l’aise d’autrui et de distanciation.

Il existe des personnalités plus ou moins prédisposées à rechercher le rire, des personnalités ludiques et d’autres plus sérieuses. Elles n’ont pas la même forme de préoccupations. Aux États-Unis, le psychiatre Robert Cloninger a établi une classification montrant qu’il existe des gens aventuriers et d’autres plus intéressé par la sécurité, la stabilité. Dans cette dernière catégorie figurent ceux qui ont davantage besoin de maîtrise, qui sont plus dans un processus de recherche de réponses que de questionnements. Les aventuriers, c’est l’inverse : eux se demandent surtout « tiens, il se passe quoi là-bas ? ». Or, le rire correspond toujours à une question qu’on ne s’est pas posée avant, à une situation cocasse que l’on n’avait pas perçu au préalable. Pour les aventuriers, le rire joue ainsi le rôle d’outil de leur curiosité.

En définitive, le rire constitue l’un des indicateurs que les tyrans, intuitivement, ont le mieux identifié comme dangereux pour eux. Un dictateur n’aime pas trop que l’on rit de lui, bien-sûr, mais aussi que l’on rit tout court, parce que le rire est associé à la notion de libération. Quand on rigole, on prend de la distance, on s’individualise, et on devient un peu moins un automate. Selon moi, le rire est un sujet indissociable d’une société développée.

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