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J-F Kahn : “Non je ne crois pas que les jeunes électeurs du FN soient une création de la gauche"
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A l'extrême-gauche du FN

J-F Kahn : “Non je ne crois pas que les jeunes électeurs du FN soient une création de la gauche"

Un billet écrit par un jeune diplômé de 26 ans a circulé sur bon nombre de sites Internet ces derniers jours. Il explique son vote Front national à l'élection présidentielle, étant d'une vraie sensibilité de gauche, et affirme que c'est la gauche elle-même qui a créé ce changement d'orientation. Retour sur ce cheminement avec Jean-François Kahn...

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn est un journaliste et essayiste.

Il a été le créateur et directeur de l'hebdomadaire Marianne.

Il a apporté son soutien à François Bayrou pour la présidentielle de 2007 et 2012.

Il est l'auteur de La catastrophe du 6 mai 2012.

 

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Atlantico : Comment un jeune électeur FN, qui a manifesté contre Jean-Marie Le Pen à l’entre-deux-tours 2002, venant d’un giron de pensée vraiment marqué à gauche, peut-il être amené à voter Marine Le Pen en 2012, et en imputer la responsabilité à la gauche ?

Jean-François Kahn : Tout d’abord le fait qu’un certain nombre de gens puissent glisser de la gauche et l’extrême-gauche vers l’extrême droite est un phénomène classique que l’on peut observer dans l’Histoire de France. Par exemple Gustave Hervé, le premier à appeler Pétain à la tête de la France, était 15 ans auparavant le leader de l’extrême-gauche antipatriotique. De la même façon de la mouvance d’extrême-droite dans les années 1930 étaient Doriot qui venait du Parti communiste ou Laval qui venait du Parti socialiste. Et ils n’étaient pas les seuls ! Inversement, des anciens de l’Action Française et de l’extrême-droite furent des héros de la Résistance ; ils se sont recyclés plutôt à gauche après la guerre,  à l’instar de l’écrivain Claude Roy. Ces glissements ne sont pas nouveaux, et se passent plus facilement d’un extrême à l’autre que d’une modération à l’autre.

En outre, l’électorat du Front national à cette élection présidentielle est double. L’un des exemples les plus frappants est celui du Nord-Pas-de-Calais avec son important vote Front national (notamment Hénin-Beaumont). Ces voix se sont reportées massivement, au second tour, sur François Hollande. En revanche, à Nancy, à Nice, le beau score du Front national s’est reporté massivement sur Nicolas Sarkozy. On s’aperçoit donc qu’il y a une sorte de clivage de classes que dépasse le FN, c’est-à-dire qu’il arrive à synthétiser une mouvance droitière et une autre de gauche, qui se séparent lors d’un second tour où le FN est absent.

Pourquoi cette dualité ? En réalité elle renvoie à Marine Le Pen elle-même. Il n’y a rien de plus idiot que de dire « Marine Le Pen c’est la même chose que son père », comme le dit souvent la gauche. Elle est radicalement différente. Pour des raisons de génération, en ce qu’elle se fout de la guerre, Vichy, Pétain, ce ne sont pas ses problèmes. Elle n’est pas antisémite. L’Algérie française, l’OAS, ne font pas partie de ses préoccupations. Elle a réussi, comme les mouvements populistes des années 1920, à synthétiser à la fois tout un héritage de la rhétorique de droite et d’ultra-droite,  et un discours extrêmement dur de critique du capitalisme et du libéralisme, de leurs excès, des riches et de la bourgeoisie. Par ailleurs, un sujet réunit ces deux rhétoriques, à savoir l’immigration. En effet tout un électorat populaire rejoint le FN par la thématique de l’immigration, mais pas pour des raisons racistes. Dans le Nord, la peur de l’immigration tient en une idée : la concurrence sur le marché du travail.

Le reproche souvent fait à la gauche sur son angélisme et son dogmatisme sur des sujets sensibles tels que l’immigration et l’insécurité, en arguant d’une négation de la gauche des réalités du terrain et des dérives communautaristes et racistes anti-blancs observés dans les banlieues. Qu’en pensez-vous ?

Il est absurde de tout remettre sur la gauche dans son ensemble. On remarque qu’entre Nadine Morano et Nathalie Kosciusko-Morizet il existe peu de rapports. De la même manière à gauche, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a une position sécuritaire ferme qui est presque à l’opposé de celle de Martine Aubry.Toutefois il est vrai qu’il y a toute une tendance de la gauche qui refuse en effet de se frotter au réel. Cette tendance est à la fois très forte, car représentée par des associations qui font un lobby terrible, et minoritaire chez les électeurs. En outre elle trouve toujours un collectif de sociologues pour s’en faire l’écho et justifier ce déni de réalité.

L’auteur du billet fustige également la gauche sur sa considération de l’électorat FN. Celle-ci le définit souvent comme purement contestataire, parfois manipulé, alors que selon lui, les voix du FN viennent d’en bas et reflètent des réalités plutôt qu’une simple réaction à un système politique…

Mais ce n’est pas contradictoire. Cet électorat a tendance à se stabiliser. Encore qu’il change de manière frappante sur certains points : contrairement à auparavant, le vote Front national a explosé dans la France rurale, et à l’inverse les bons scores du FN dans la banlieue parisienne proche relèvent maintenant du passé. Marine Le Pen a perdu un électorat droitier, réactionnaire tout en étant bourgeois, mais elle a gagné en revanche des voix populaires exaspérées. En outre ça n’a pas de sens de dénigrer le côté contestataire du vote FN : l’électorat de gauche est également en grande partie contestataire.

Il est tout de même vrai que c’est une convergence d’électorats contestataires. J’ai évoqué un jour le « vote crachat » et certains l’ont mal pris et trouvé cette expression injurieuse, alors que ça ne l’était pas. Je voulais juste dire que certains ont envie de cracher à la gueule de ceux qui nous gouvernent, et le crachat qui porte le plus et le plus loin est le vote Front national. D’une certaine manière le FN leur apparait comme le vote le plus révolutionnaire. Il est clair que toute une fraction du vote FN est révolutionnaire, venant parfois d’extrême-gauche. Simplement parce qu’il est celui qui dérange le plus les élites. Dans la mesure où le PS a gouverné et est représenté par une France technocratique et qu’il a pris une orientation sociale-démocrate un peu grise, le caractère révolutionnaire du vote FN en est donc renforcé.

Les évolutions au sein des électorats en fonction du développement des campagnes électorales le prouvent d’ailleurs. On a pu voir des passages entre Bayrou / Mélenchon / Le Pen, et en particulier des transferts de voix de Le Pen vers Mélenchon avant le scrutin, qui ont fait le chemin inverse lors du vote. Ceux qui émettent un vote radicalement révolutionnaire sont prêts à le faire pour Mélenchon, mais sa position sur l’immigration et la politique de régularisation les arrête. Ils votent donc pour Marine Le Pen, pour des raisons plus sociales que radicales.

Cela signifie-t-il que les jeunes électeurs du Front national, du moins certains, sont en réalité des créations de la gauche, qui lui ont échappée ?

Non on ne peut dire ça. La droite y a contribué tout autant. Le problème de la gauche est son discours et sa rhétorique, plus que son action. Le discours de la gauche sur l’immigration est en effet ressenti comme laxiste. Cela étant, à la fin du gouvernement Jospin, il y avait 110 000 entrées par an, alors qu’à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy le chiffre avoisinait les 230000 ! Nicolas Sarkozy est celui qui a le plus favorisé l’immigration, mais il ne le dit pas. Il a un langage anti-immigrés mais une politique laxiste, tandis que la gauche a un discours laxiste qui glisse quelque fois vers une politique plus contraignante. C’est paradoxal.

A partir de là, que devrait dire la gauche à cette jeunesse qui l’a quittée pour voter Marine Le Pen, et spécialement en vue des élections législatives ?

Il faut absolument comprendre une chose. On lit régulièrement dans la presse que l’UMP et Nicolas Sarkozy se sont alignés sur le discours du Front National. C’est faux ! Tout d’abord sur les questions sociales, économiques, européennes, ils ne se sont pas alignés. En revanche, ils l’ont débordé sur sa droite : l’attaque contre les syndicats, la mise en cause des corps intermédiaires, l’opposition du vrai et du faux travail…, jamais Marine Le Pen ne s’est aventurée sur ces terrains. De fait, la droite ne peut faire autrement que s’allier avec le Front National dans l’avenir.

Quant à la gauche, elle se fait des illusions totales. La gauche croit que la droite va perdre les élections parce qu’elle n’osera pas s’allier avec le FN de peur de se faire traiter de fasciste. Ce n’est pas vrai. La droite va s’allier avec le FN parce qu’elle n’a pas le choix, et c’est ce qui lui fera gagner les élections en 2017. La gauche va récupérer, aux législatives, la part de son électorat qui est partie au FN, mais seulement au deuxième tour.

Propos recueillis par Romain de Lacoste

Lire le billet publié par Hordalf Xyr : C'est l'histoire d'un mec...

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