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Jean Gabin face au monde paysan : le contentieux judiciaire d’un monstre sacré du cinéma français
©STF / AFP

Bonnes feuilles

Jean Gabin face au monde paysan : le contentieux judiciaire d’un monstre sacré du cinéma français

Emmanuel Pierrat publie "Stars à la barre", chez Hugo Doc (2019). Cet ouvrage nous fait revivre les grands procès autour de personnalités du monde entier, qu'elles soient accusées ou victimes, telles que Michael Jackson, Marlon Brando, Donald Trump ou bien encore Johnny Hallyday. Extrait 2/2.

Emmanuel  Pierrat

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris et dirige un cabinet spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle. Chroniqueur, romancier et auteur de nombreux essais et ouvrages juridiques, il est notamment l’auteur de La Justice pour les Nuls (First, 2007).

 
 
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Dans la nuit du 27 au 28 juillet 1962, sept cents cultivateurs, pour la majorité des éleveurs de vaches, cernent la propriété de l’acteur, dans l’Orne, et coupent les fils du téléphone. Puis une cinquantaine de manifestants forcent l’entrée du domaine. Gabin, réveillé en toute hâte, en recevra une douzaine dans son bureau. Le lendemain, il porte plainte pour violation de domicile et tentative d’extorsion de signature et confie la défense de ses intérêts à l’un des ténors du barreau parisien, René Floriot. L’affaire fait la une de tous les journaux, du très populaire France Soir, qui tire alors à plus d’un million d’exemplaires, au très sérieux Monde, sans oublier Paris Match ou La Croix.

Pour comprendre les origines de cette jacquerie,  il est nécessaire de revenir sur le parcours de Jean Gabin. De son vrai nom Jean Alexis Moncorgé, il est né le 17 mai 1904, à Paris. Mais c’est à la campagne qu’il va grandir. 

Son père, Ferdinand Joseph Moncorgé, est chanteur d’opérette sous le nom de scène de « Gabin ». Sa mère, Hélène Petit, est chanteuse de café-concert. En 1900, le couple a acheté une maison à Mériel, une bourgade des bords de l’Oise, à une trentaine de kilomètres de Paris. À l’époque, le village, fort d’à peine sept cents habitants (plus de cinq mille, aujourd’hui…) est encore entièrement rural. 

C’est là, loin de la trépidante vie d’artistes parisiens que mènent ses parents, que le petit Jean sera élevé, aux bons soins de sa sœur aînée Madeleine. Et c’est à Mériel qu’il développe une passion pour les choses de la nature. La maison est construite en bord d’une voie ferrée et, à dix-sept ans, le jeune Jean désire devenir conducteur de locomotive à vapeur. Il ne réalisera son rêve qu’au cinéma, en 1938, en incarnant Lantier, le mécanicien de la « Lison » dans La bête humaine, l’un de ses plus grands rôles d’avant-guerre. 

Ses parents, en effet, le poussent à marcher sur leurs traces et embrasser une carrière artistique. En 1922, à dix-huit ans, il fait ses débuts de figurant aux Folies Bergère et pousse, peu à peu, ses pions dans le music-hall, où il a repris le nom de scène de son père. Désormais, il s’appelle Jean Gabin. Mais c’est au cinéma, où il commence à travailler en 1930, que Gabin va rencontrer la célébrité. D’abord cantonné à des seconds rôles, il se fait remarquer en 1934 dans Maria Chapdelaine, de Julien Duvivier. À partir de 1936, il enchaîne les succès — La bandera, La belle équipe, Pépé le Moko, Quai des brumes, etc. — où il crève l’écran en jeune premier romantique et tragique. 

Arrive la guerre. Refusant de travailler pour l’occupant nazi, Gabin s’exile à Hollywood, mais ses incursions dans le cinéma américain ne sont pas couronnées de succès. Il s’engage alors dans les Forces françaises libres. Il combattra en Afrique du Nord et fera partie, lors du Débarquement, de la célèbre 2e DB. Voilà Gabin devenu un véritable héros, et pas seulement sur pellicule, récompensé par la Médaille militaire et la Croix de guerre. 

À la Libération, il tente de reprendre sa carrière, mais les années de guerre l’ont changé physiquement. Il a forci. Ses cheveux ont blanchi. Le cinéma n’a plus de rôles à lui offrir. De 1945 à 1952, Jean Gabin connaît une véritable traversée du désert. Aussi, quand le succès revient, timidement d’abord, en 1952, avec un film tiré d’un roman de Simenon, La vérité sur Bébé Donge (1,3 million d’entrées), Gabin décide-t-il d’investir son argent dans la terre, pour se prémunir d’un éventuel nouveau revers de fortune, mais aussi pour assouvir un de ses rêves d’enfant, né à Mériel.

Cette même année 1952, il commence donc par acheter quarante-deux hectares dans l’Orne, en Normandie, au lieu-dit La Pichonnière. Le domaine va rapidement s’agrandir, au gré des nouveaux succès de l’acteur. Car il relance sa carrière, de manière spectaculaire, à partir de 1954, avec Touchez pas au grisbi. Désormais, Gabin endossera indifféremment, avec la même maestria, le costume d’un voyou rangé des affaires (Le cave se rebiffe, Mélodie en sous-sol…) ou d’un flic proche de la retraite (Le pacha), mais qui règnent encore sur leur petit monde, à coups de répliques ciselées par des maîtres du dialogue percutant : Albert Simonin ou Michel Audiard, pour ne citer qu’eux. 

En dix ans, La Pichonnière atteint près de trois cents hectares, compte deux cent trente vaches, un haras d’une quinzaine de pur-sang et une superbe maison de maître, construite ex nihilo, La Moncorgerie. Pour les éleveurs du cru, c’en est trop. Car, dans cette France du progrès gaullien, il est une catégorie délaissée : les paysans, qui commencent leur longue descente aux enfers, toujours pas terminée aujourd’hui. À leurs yeux, Gabin symbolise le citadin qui se pique d’agriculture alors qu’il n’y connaît rien, et usurpe leurs terres en les payant au prix fort grâce à son argent. 

Bref, Gabin est un « accapareur ». Il n’est pas le seul, mais les paysans se convainquent qu’en frappant l’acteur le plus célèbre du cinéma français, ils vont également frapper l’opinion. L’opération, ourdie en secret, va donc rassembler près de sept cents cultivateurs accourus de toute la région et qui, dans cette nuit du 27 au 28 juillet 1962, encerclent La Pichonnière à 4 heures du matin et tranchent les fils du téléphone, pour empêcher tout contact avec l’extérieur. Puis une cinquantaine de manifestants pénètrent sur le domaine et une douzaine d’entre eux, des syndicalistes pour la plupart, demandent à voir le propriétaire. Gabin les reçoit, en robe de chambre, dans son bureau : « Messieurs, vous me pardonnerez de ne pas vous faire asseoir, je n’avais pas prévu des chaises pour tout le monde… » grommelle l’acteur. Bref, le « Pacha » dans toute sa splendeur, même sans les dialogues d’Audiard. 

La conversation dure deux heures. Les manifestants exigent que Gabin loue une partie de ses terres à de jeunes exploitants. L’acteur accepte, du bout des lèvres. Le lendemain, cependant, meurtri par cet épisode qui lui a fait comprendre que ses voisins ne le considèrent pas comme l’un des leurs, l’acteur charge son avocat, René Floriot, de porter l’affaire en justice. 

Les paysans pensaient avoir frappé un grand coup. La suite va leur donner raison, mais pas dans le sens qu’ils espéraient. France Soir fait sa une sur l’affaire. Le reste de la presse suit. Sauf que les manifestants sont présentés, à peu près unanimement, comme des violeurs de propriété, plus ou moins « attardés ». Nation de tradition paysanne, la France, dans les années 1960, tourne le dos à ses racines. Alors que Jean Gabin, lui, est un modernisateur. Le Parisien du 30 juillet l’encense : « […] Il fit du neuf, défrichant, creusant des fossés, installant l’eau, traçant les chemins, posant des clôtures modernes… ». Le Figaro et Le Monde identifient les manifestants à des tenants d’un corporatisme arriéré. Paris Match publie une enquête sur d’autres « cumulards » célèbres, peut-être eux aussi menacés d’un raid paysan : François Mauriac et son chai de Malagar, en Gironde, Jules Romains et ses vignes d’Indre-et-Loire, Bernard et Annabel Buffet et leurs quatre-vingts hectares en Provence. Et l’hebdomadaire à gros tirage de faire frissonner sur le sort de ces riches people : « Ceux qui ont choisi la terre pour finir leurs jours n’osent plus croire à leurs rêves. » 

Le feuilleton va durer jusqu’à la fin de l’été. Mais le procès, lui, ne s’ouvre que le 21 avril 1964, au palais de justice d’Alençon. Coup de théâtre, alors que l’audience s’est ouverte depuis une heure, Jean Gabin se lève et demande à prendre la parole. Il annonce qu’il retire sa plainte, « dans l’intérêt général ». Quelques applaudissements fusent dans la salle. 

René Floriot, qui avait préparé une plaidoirie à faire pleurer dans les chaumières (« Jean Gabin a commencé sa carrière comme aide-maçon… » (sic) ; « Dans un an, il aura complètement arrêté le cinéma… » (re-sic !)) en sera pour ses frais. Enfin, pas complètement sans doute.

Contemporain de Gabin (il était né en 1902), Floriot avait inauguré sa carrière et sa fortune dans les années 1920, en obtenant des divorces rapides pour des clients aisés, à une époque où la procédure réclamait deux ou trois ans. Après guerre, il fut notamment le défenseur de l’abominable docteur Petiot. 

Orateur implacable, procédurier hors pair, Me Floriot employait une équipe de six avocats (baptisée « L’Usine Floriot ») pour bûcher ses dossiers. Et il avait la réputation d’être l’avocat… le plus cher de Paris. Nul doute qu’il envoya à Gabin une facture salée, l’équivalent du prix de quelques vaches ou d’un pur-sang.

Extrait du livre d’Emmanuel Pierrat, "Stars à la barre", publié aux éditions Hugo Doc. 

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