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Jean-Jacques Brot préfet des Yvelines Trappes polémique Didier Lemaire professeur de philosophie
Jean-Jacques Brot préfet des Yvelines Trappes polémique Didier Lemaire professeur de philosophie
©Ludovic MARIN / AFP

"De l'huile sur le feu"

Islamisme à Trappes : le préfet des Yvelines fragilise-t-il la République ?

Didier Lemaire, professeur de philosophie de Trappes, a alerté sur sa situation ces derniers jours dans les médias. Cet enseignant est l'objet de menaces suite à son soutien et son hommage à Samuel Paty. Selon Jean-Jacques Brot, le préfet des Yvelines, Didier Lemaire est "irresponsable" et "met de l’huile sur le feu".

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Dernier ouvrage : LAÏCITÉ, ÉMANCIPATION ET TRAVAIL SOCIAL
 
L’Harmattan, Sous la direction de Guylain Chevrier, Les Ecrits de BUC Ressources SOCIOLOGIE TRAVAIL SOCIAL, juillet 2017, 270 pages.
Voir la bio »

Atlantico.fr : Dans Le Monde, le préfet des Yvelines Jean-Jacques Brot accuse le professeur Didier Lemaire de “jeter de l’huile sur le feu”. Auprès du Figaro, la préfecture a défendu ses positions en indiquant que : “le sujet était récupéré par toute une frange d’extrême-droite” et que “la sérénité des débats” était relativement compromise. N’est-il pas en train de se poser en arbitre des débats politiques alors que ce n’est pas son rôle ?

Guylain Chevrier : Dans un communiqué qui vient d’être publié, le préfet a entendu modérer l’écho de son propos et en corriger par des précisions les termes, preuve que ce sujet déclenche des maux médiatiques et idéologiques qui sont à la mesure de ceux qui remontent du terrain, et ainsi, de la gravité de la situation : « J'ai voulu affirmer avec force, et avec le franc-parler qui me caractérise, que, compte tenu de la gravité de la situation, il me paraissait contreproductif de tenir des propos définitifs laissant à penser que la bataille contre le séparatisme était perdue dans ce territoire et que toute action publique était désormais vaine. Il me paraissait également contreproductif de sembler stigmatiser les 32 000 habitants de cette ville qui, pour la très grande majorité d'entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines et n'acceptent pas d'être confondus avec une minorité séparatiste. »  En quoi l’enseignant a-t-il stigmatisé la situation à Trappes ? La ville détient un sinistre record, celui du plus grand nombre de départs – soixante-sept – pour le djihad en Irak ou en Syrie entre 2014 et 2016, c’est un fait. Ces derniers mois, plusieurs commerces en lien avec des circuits de financement du djihad – une auto-école, un magasin de réparation de matériel hi-fi… – ont fait l’objet de fermetures ou de procédures de redressement financier. L’enseignant nous parle de la non-mixité de certains lieux, de la pression communautaire, d’une emprise de plus en plus forte sur les corps et les esprits, d’une désertion de ceux qui refusent cet ordre normatif qui s’est installé dans certains espaces, dont des musulmans modérés ou maghrébins athées, d’élèves avec lesquels il est devenu difficile de communiquer en raison de leur conception rigoriste du religieux… Il dénonce l’absence de stratégie d’envergure de l’Etat face à la montée de l’islamisme. Un sujet ô combien récurent dans le débat public à force d’exemples et de drames. Cet enseignant prend simplement ses responsabilités de citoyen, à une place de vigie qui est celle de l’école, véritable thermomètre de l’état de notre société et de son devenir. D’autant qu’il ne généralise pas mais entend simplement témoigner de ce qu’il vit.

Dans une tribune publiée par L’Obs, en novembre 2020, quinze jours après l’assassinat de Samuel Paty, il lançait « un appel à la résistance face à la menace islamiste ». Il y a une quinzaine de jours il a participé à un reportage pour la télévision néerlandaise portant sur le « séparatisme » à Trappes. La réalité de terrain pour cet enseignant, c’est en conséquence, d’être l’objet de menaces de mort qui le contraignent à exercer son métier sous protection policière. Le Préfet n’est pas là pour arbitrer entre ce que dénonce cet enseignant et ceux qui le contestent, mais de faire respecter sa liberté, inscrite au cœur de notre République, et de protéger sa vie. C’est cela qui devrait ressortir et ce n’est pas le cas.

Est-on en train de s’attaquer à ceux qui lancent l’alerte plutôt qu’à la source du problème ?

Ali Rabeh, le maire de la ville, élu lors des dernières municipales sur l’étiquette Génération.s (le mouvement fondé par Benoit Hamon), se dit en « colère » face à ce qu’il désigne comme les « mensonges » de l’enseignant pour dire qu’il « joue un jeu dangereux au nom de ses convictions politiques ».  Il évoque une ville tiraillée, qui souffre de son contexte socio-économique, « mais qui va mieux et qui s’éloigne peu à peu de sa réputation sulfureuse »« Oui, évidemment, il y a encore des ghettos, du communautarisme, des dérives sectaires, des phénomènes de radicalisation qui inquiètent tout le monde, moi le premier, ajoute-t-il, mais nous faisons tout pour nous débarrasser de nos démons et nous y parvenons petit à petit. Les interventions de M. Lemaire font des dégâts monstrueux. »

On inverse la charge, mais les faits sont ténus. Rappelons-nous de ce que disait le dernier rapport de l’Institut Montaigne sur le sujet, qui alertait sur la dégradation de l’islam en France, soulignant la progression de l’idéologie islamiste chez nos concitoyens musulmans. Le fait que « les salafistes gagent du terrain à l’intérieur de la communauté » surtout chez « les jeunes de moins de 35 ans », qui prônent une application littérale du coran, de la Charia, et s’opposent à toute adaptation à nos valeurs et principes communs.

On se remémorera que son mentor, Benoit Hamon, a appelé à la manifestation « Stop à l’islamophobie » du 10 novembre 2019, avec en tête du cortège les tenants de l’islam politique, dont l’ancien directeur du CCIF (association dissoute depuis) faisant scander aux manifestants « Allah Akbar ». On ne saurait mieux décrire comment et à quel point, sont brouillés les repères, alors que l’heure est à la montée des périls. 

D’ailleurs, ce maire qui met en cause la parole de ce professeur pour parler de « dégâts monstrueux », ne s’interroge nullement sur ceux qui risquent de suivre sa propre parole d’élu, à haute responsabilité. Il ne suffit pas de faire de la victime l’auteur du crime pour éteindre le feu. Le procès tourne ici une fois de plus à celui de la liberté d’expression qui nourrit la prise de conscience.

Le préfet des Yvelines, Jean-Jacques Brot, assure que “Trappes fait l’objet d’une attention et d’un travail minutieux des services de l’Etat”. Ses propos semblent montrer que la menace islamiste est prise en compte sont-ils suivi d’actes ? Le travail est-il vraiment fait ou est-il sur une ligne complaisante vis-à-vis de l’islamisme ?

L’enseignant décrit des pouvoirs publics passifs et impuissants qui n’ont rien vu venir et qui continuent, semble-t-il, de fermer les yeux, un déni dominant. Comment ne pas le suivre, lorsque l’on regarde l’état des choses, partout où cela est observable. Le Préfet revient sur le sujet dans son communiqué de rattrapage, pour faire la mise au point selon laquelle, il ne sous-estimerait pas la situation de l’islamisme à Trappes. « La situation de la ville de Trappes, ses fragilités, les errements criminels de ceux qui ont commis l'irréparable en ralliant des groupes terroristes méritent un travail minutieux, patient et acharné. C'est ce travail que mènent, au quotidien, sur le terrain, les services de l'État que j'ai l'honneur de diriger. Sécurité publique, lutte contre la radicalisation violente, lutte contre le séparatisme sont au cœur de l'action quotidienne des services de l'État à Trappes. Au-delà, l'État mobilise tous les outils de la politique de la ville, de l'éducation, de la culture et du développement économique. C'est par ce travail de fond, déterminé, qui doit se mener d'une main ferme, que nous pourrons emporter la bataille du séparatisme dans laquelle s'est résolument engagé l'État. » On aimerait s’en convaincre, mais force est de constater que le phénomène loin de reculer ne fait que s’amplifier. Et que, si « Trappes est un terrain difficile et délicat » comme le situe le Préfet pour dire « nous faisons de la dentelle », ce qu’il ne s’agit pas de dénier, c’est toute autre chose face à l’ampleur du phénomène qu’il faudrait opposer. Actuellement, avec cette méthode qui vise à agir sans choquer et sans vagues, on n’y arrivera pas. D’où l’utilité de ce que dénonce cet enseignant courageusement. Sans doute seule une action forte de déminage, comprenant l’interdiction pure et simple de ces mouvements intégristes, que sont le salafisme et les frères musulmans, est de rigueur et constituerait un vrai tournant. On a vu l’influence de ceux-ci jusque dans le CFCM, lors de la discorde autour de la signature de la charte de l’imam. Ce qui indique combien ce n’est pas en accompagnant l’organisation par l’Etat d’un culte que l’on parviendra à progresser, mais en faisant que la République se fasse respecter en réaffirmant sans la moindre concession ses fondamentaux, dont le rôle et le sens de l’école. Nous ne sommes pas face au problème d’un culte à organiser comme on entend le croire à travers l’édification par l’Etat d’un pseudo « islam de France », mais face à un projet politico-religieux qui n’épargne dans sa volonté d’influence aucune sphère de notre société, que nous sommes en guerre contre cela malgré nous, et sans l’admettre, que rien ne pourra être résolu. Ce n’est pas en jouant au plus fin au jeu de la démocratie avec ceux qui utilisent ses faiblesses par où elle donne des libertés pour l’abattre, que l’on réussira. Il en va de mesures radicales, respectueuses de la liberté parce que la protégeant contre ces dérives que l’on a déjà, par déni ou lâcheté, laissé aller bien trop loin.

Ces polémiques sont-elles en train de faire le jeu de l’islamisme contre la République ?

 Comme toujours, le procès de la liberté de parole rejoint, qu’on le veuille ou non encore ici, le délit de blasphème, et fait le jeu des islamistes. Ne pas soutenir ceux qui se font grands témoins de l’histoire qui se fait devant nous, et prennent tous les risques, comme combien d’attentats et de menaces de mort le montrent, c’est une faute majeure hautement condamnable. C’est aussi compromettre toute portée à cette parole, auprès de ceux qui en ont le plus besoin, les victimes potentielles qu’elle prévient vis-à-vis de l’influence islamiste.

M. Bernard Rougier, professeur en sociologie à l’Université Paris 3-Sorbonne-Nouvelle, à travers son ouvrage « Les Territoires conquis de l’islamisme », a très bien décrit ce qui s’opère et donné le diagnostic, et plus particulièrement, Raphaëlle Bacquet et Arianne Chemin dans leur ouvrage La communauté prenant l’exemple de Trappes, pour y dire l’influence des Frères musulmans ou du tabligh, convertissant les dealers en prieurs, ou négociant leur influence sur une mosquée, une communauté avec ses codes et ses interdits, au risque d’une ville se repliant sur elle-même. Comme l’exprime Gilles Clavreul dans l’Express, ex-délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme de 2015 à 2017, « Depuis bien longtemps, la ville est une terre d'élection pour les prédicateurs. Tout le camaïeu islamiste y est représenté, du "salafiste haut de gamme" dépeint par les agents du Renseignement territorial lors de ma visite, pas un mot plus haut que l'autre, jusqu'au recruteur de Daech. Tout cela est connu : Didier Lemaire n'a fait que le répéter publiquement, d'où le scandale, les protestations, et les menaces. » 

Trappes, on aimerait n’y voir que le destin hors du commun d’un Jamel Debbouze ou d’un Omar Sy, mais l’heure n’est plus à ce qui brille derrière quoi on ne voit plus ce que l’on regarde. On ne saurait lutter contre la ghettoïsation de certains espaces, particulièrement religieuse, en la niant. Ce serait passer de ce que l’on a appelé d’abord des zones de non droit, puis des territoires perdus de la République, au renoncement à celle-ci. Notre pays porte un modèle d’avant-garde, celui d’une République laïque, qui favorise le mélange et la mixité, qui s’opposent résolument au multiculturalisme qui sépare selon les différences et organise bien des sociétés, des Etats autour de nous, en laissant pratiquement tout faire. Avec quoi à la fin comme projet enviable de société ? Il est si facile de céder au chacun chez soi et à la division, plutôt que de défendre ce bien commun si précieux qui est le nôtre, faut-il encore en avoir réellement le projet politique. C’est bien l’enjeu de société qui se joue devant nous. 

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