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Inquiétudes économiques, chloroquine, confinement... Les enjeux de la (nouvelle) prise de parole d'Emmanuel Macron
©LOIC VENANCE / AFP

Allocution présidentielle

Inquiétudes économiques, chloroquine, confinement... Les enjeux de la (nouvelle) prise de parole d'Emmanuel Macron

Emmanuel Macron s'exprimera pour la quatrième fois devant les Français depuis le début de la crise du coronavirus. Cette nouvelle intervention s'inscrit dans un contexte tendu, où les critiques envers le gouvernement sont de plus en plus vives.

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : Dans le cadre de la crise sanitaire liée au Covid 19, Emmanuel Macron va s'adresser ce soir aux Français. Quels sont les enjeux de son intervention ?

Chloé Morin : L'allocution présidentielle s'inscrit dans un contexte de grande défiance et d'inquiétude croissante sur le plan économique. D'une part, la dernière enquête Ifop pour Cnews nous indiquait que 81% (+8 points entre le 2 et le 9 avril) des Français estiment que le gouvernement a caché certaines informations; 32% jugent qu'il a communiqué de manière claire (-10 points sur la même période), 30% qu'il donne tous les moyens au système de soins pour uotter contre le virus (-7 points) et 24% qu'il a réagi rapidement (-6). Cet effondrement de la confiance se nourrit de l'idée que le gouvernement a agi trop tard, trop peu, et navigue à vue, en tentant de camoufler ses insuffisances stratégiques par une communication erratique et insécurisante. 
D'autre part, BVA nous indique, dans les tous derniers jours, un effondrement de la confiance d'une partie des Français dans leur situation financière, et dans la capacité de leur entreprise à faire face à la crise. A l'angoisse sanitaire, est en train de s'ajouter une angoisse économique de plus en plus grande. 
 
Face à cette double problématique, le Président va devoir rassurer en donnant de la lisibilité, de la clarté dans les décisions, et de la stabilité - c'est à dire permettre de réduire autant que faire se peut les incertitudes -, en insistant sur une stratégie de poursuite de la lutte - coonfinement puis déconfinement et reprise économique - qui tiendra compte de la problématique économique de plus en plus prégnante dans les esprits.
Jusqu'ici, les flous et les revirements perçus par les Français sont majoritairement interprétés comme de l'amateurisme ou du mensonge. Il s'agit de cesser de nourrir cette grille de lecture, qui s'est imposée dès le début du confinement. De changer les termes du débat, afin de permettre à tout le monde de se mettre en ordre de bataille et de se projeter dans un horizon commun : celui de la seconde étape de la guerre, qui sera celle de la lutte parallèle contre le virus et contre l'insécurité sociale et économique. Plus que la précédente, où la peur vitale imposait à tous une forme de discipline, cette phase dans laquelle nous entrons sera dangereuse, car on voit dans l'opinion les premiers ferments de la division, d'une rupture du consentement à des consignes si leur légitimité n'est pas clairement démontrée, voire d'une contestation possible. La cohésion sera par conséquent plus difficile à maintenir, alors même qu'elle sera indispensable, plus encore qu'avant puisque les fronts se multiplient, et les esprits fatigués par un confinement qui met nos nerfs à l'épreuve.
 

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron a rencontré le Pr Raoult, dont l'essai clinique sur un traitement du coronavirus à base d'hydroxychloroquine fait encore débat dans le monde médical. Cette rencontre n'était-elle pas une nouvelle erreur de communication de la part du gouvernement ?

Une lecture rapide et parcellaire a réduit le soutien de l'opinion à Didier Raoult à une sorte de manifestation d'un complotisme light généralisé. En réalité, ce qui se joue autour de ce personnage, c'est la revanche par procuration des humiliés du système, de tous ceux qui, souvent Gilets jaunes hier mais pas uniquement, se sentent méprisés ou incompris par une "élite", technocratique, méprisante et hors sol. Avec son look particulier, son parcours atypique, Raoult incarne pour beaucoup la défiance vis à vis d'un système qui, depuis trop longtemps, ne semble plus protéger "les gens normaux", et notamment les plus modestes. Par conséquent, le soutient à Raoult est aussi, en creux, l'expression d'une défiance profonde à l'égard de ce que Macron représente. La discorde sur la Chloroquine n'est que le symptôme d'une forme de lutte des classes...
Dès lors, on comprend pourquoi il était important pour Macron non seulement de ne pas ignorer Raoult, mais aussi de lui marquer une forme de considération en allant le voir, en personne, sur son lieu de travail. Quelque part, se déplacer, s'asseoir dans le fauteuil de l'invité alors que Raoult trônait derrière son bureau, c'était chercher à donner à la France des humiliés un gage de considération. 
 
Mais que fera-t-il de cette visite? C'est là que du point de vue de la communication, les choses se compliquent, et peuvent paraître incohérentes. En effet, si le Président en venait in fine à soutenir la solution proposée par Raoult, ce serait lu par une partie de l'opinion comme un exemple de plus de revirement, là où l'opinion en a déjà trop compté depuis le début de la crise. Si en revanche il ne soutenait pas Raoult, alors les partisans de ce dernier se sentiraient encore plus humiliés qu'auparavant, puisque au mépris qu'ils perçoivent de la part des "élites" s'ajouterait le soupçon d'une tentative d'instrumentalisation. En cherchant à unifier, à pacifier, à parler à tous, Emmanuel Macron peut accroître les fractures. C'est d'ailleurs le dilemme de la plupart des gouvernants de pays occidentaux aujourd'hui, qui souvent parviennent à construire des dynamiques politiques temporaires sur la fracture, en jouant un groupe contre l'autre - ce que j'appelle la politique des boucs émissaires -, mais qui ne trouvent plus la recette pour unir, raviver la solidarité et la bienveillance sans s'appuyer sur un "ennemi" désigné, et générer de la confiance.
 

Le gouvernement, par ses incertitudes, ses approximations et sa désorganisation face à la crise sanitaire, a perdu, selon les sondages, la confiance des Français. Sommes-nous en train d'assister à l'effondrement de la Macronie ou le modèle politique d'Emmanuel Macron peut-il encore sortir de cette crise par le haut et s'imposer à nouveau en 2022 ?

Le grand problème de la période, c'est qu'elle n'est pas uniquement une sanction vis à vis du logiciel idéologique de Macron, ou de sa manière d'exercer le pouvoir. Elle fait en réalité remonter à la surface des fractures et des reproches qui remontent à loin. Si l'on prend la question des masques : il y a le sentiment que le gouvernement n'a pas anticipé, voire a menti. Mais il y a aussi, chez les Français que nous interrogeons, l'idée que les gouvernements précédents sont co-responsables du fiasco. Personne, aux yeux des Français, ne ferait mieux dans la période actuelle. Et c'est bien là le coeur du sujet : cette crise ne révèle pas d'alternative, pas d'Homme d'Etat comme nous avons su en trouver en d'autres temps. Face aux citoyens désorientés il n'y a pour le moment, du côté de l'offre politique, que le vide... La période est propice au surgissement d'offres nouvelles et il y a un bouillonnement d'initiatives - que je pense utiles car elles canalisent les peurs et entretiennent les espoirs de ceux qui y participent - pour penser "l'après". Il faut espérer que ces initiatives auront des débouchés, car l'alternative, c'est le risque qu'au terme d'une crise sanitaire puis économique longue, dure, éprouvante, il y ait une vague dégagiste d'une ampleur inégalée en 2022 - ou bien, à plus court terme, des désordres semblables à ceux que nous avons déjà connus.

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