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L'industrie française saura-t-elle desserrer l'étau de la qualité allemande et de la montée en puissance technologique des pays émergents ?
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L'industrie française saura-t-elle desserrer l'étau de la qualité allemande et de la montée en puissance technologique des pays émergents ?

Alors que le gouvernement a recensé près de quarante entreprises françaises en difficulté, un facteur important du redressement de l'industrie française semble encore échapper à la plupart des grandes entreprises : la nécessité d'une négociation en amont plutôt que l'attente d'un hypothétique sauvetage d'urgence par l'Etat.

Jean-Louis Levet

Jean-Louis Levet

Jean-Louis Levet est économiste.

Son dernier livre est Réindustrialisation j'écris ton nom, (Fondation Jean Jaurès, mars 2012).

Il est également l'auteur de Les Pratiques de l'Intelligence Economique : Dix cas d'entreprises paru chez Economica en 2008 et GDF-Suez, Arcelor, EADS, Pechiney... : Les dossiers noirs de la droite paru chez Jean-Claude Gawsewitch en 2007, et de Investir : une urgence absolue pour la France et l'Europe à télécharger chez la Fondation jean Jaurès (en libre téléchargement).

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En ce début de quinquennat, les annonces attendues de plans sociaux s’accumulent et concernent la plupart des activités du pays, avec cependant une grande diversité de situations : l’industrie automobile avec les usines de PSA à Aulnay et de General Motors à Strasbourg, l’agro-alimentaire avec le groupe Doux, la sidérurgie avec Arcelor Mittal ; les raffineries de Petroplus et de LyondellBasell en sursis,  le transport aérien et Air France évoquant des sureffectifs, la grande distribution avec Carrefour et Auchan, le secteur bancaire avec la Société Générale, le Crédit Agricole, BNP Paribas ; la presse, les télécommunications, etc.

Face à cette situation, certains observateurs dénoncent le fait  que les pouvoirs publics se portent au secours de ces entreprises et clament que l’Etat n’a pas à se substituer au marché. Mais le scandale n’est pas là : il est en amont, dans le fait que la plupart des groupes concernés ne se sont guère préoccupés d’anticiper sur les difficultés de certaines de leurs productions et de chercher des solutions d’évolution vers de nouvelles activités, de nouveaux projets. Pourtant, c’est possible.

Lejaby est en train de se transformer, passant d’une activité de lingerie à de la maroquinerie. L’usine de Bosch à Vénissieux, d’une activité de production de pompes pour moteur diesel,  s’est progressivement convertie dans la production d’équipements photovoltaïques : Bosch, une entreprise allemande, non cotée en Bourse, qui est la propriété de la  fondation d’utilité publique Robert Bosch et où les bénéfices sont réinvestis dans l’entreprise. « Les salariés sont considérés comme des ressources et non comme une variable d’ajustement, le résultat comptable est vraiment un résultat, et pas un objectif »[1]. Un groupe comme Saint-Gobain n’attend pas en général une situation de crise pour agir comme beaucoup d’autres, mais s’est organisé depuis de nombreuses années pour pratiquer des interventions en amont, à froid, en anticipant et en dialoguant avec l’ensemble des acteurs concernés, une réduction d’activités ou une fermeture de site. L’expérience montre ainsi  l’importance que joue la négociation,  comme réponse à la mobilisation nécessaire de tous les acteurs de l’entreprise. Il ne s’agit plus de se limiter à assurer tant bien que mal (et en général plutôt mal pour les salariés) la reconversion de sites industriels, mais de parvenir à entretenir les capacités des tissus d’entreprises locales.

Nous connaissons bien sûr la cause profonde de ces comportements : la France est passée au cours de ces trois dernières décennies d’un modèle industriel fondé sur la culture technique à un modèle financier fondé sur la rentabilité maximale à court terme pour les actionnaires et une « flexibilité de marché »[2] de plus en plus grande qui exige des ajustements permanents et rapides du nombre des salariés de l’entreprise. Résultat : l’industrie française est coincée entre la qualité des entreprises allemandes d’un côté et la montée en puissance technologique et commerciale des entreprises des nouveaux pays à forte croissance de l’autre. Alors même que les activités industrielles (au sens large) demeurent à moyen et long terme un catalyseur irremplaçable d’innovation, d’emploi et de puissance.

Oui, au niveau européen, il faut un retour de la confiance avec une politique de croissance fondée sur la stimulation de l’investissement productif tout en cherchant dans la durée à réduire notre surendettement. Oui, il convient au niveau national de restructurer nos dépenses en faveur des facteurs d’une croissance durable et de favoriser un actionnariat qui ne soit pas court-termiste. Oui, un nouveau pacte de confiance doit être mis en place entre l’Etat et les collectivités territoriales afin de renforcer le rôle des régions dans le développement économique et la formation et accélérer l’intercommunalité pour plus d’efficacité. Mais il est indispensable que les entreprises, en particulier les grandes, qui influent sur l’organisation des filières industrielles ou des champs d’activités où elles sont présentes, aient une politique des ressources humaines fondée sur la montée des qualifications et la négociation. Cette dimension d’ordre microéconomique est indispensable à la sortie de crise de notre économie. Une prise de conscience commence à émerger :  l’UIMM a publié cet hiver son Pacte social pour une industrie compétitive dans lequel elle fait des propositions pour stimuler le dialogue social. Des dirigeants de grands groupes appellent à sortir de la pauvreté du dialogue social, comme ceux de EADS ou de Michelin.

Aux pouvoirs publics de créer les conditions d’une telle transformation de nos relations sociales : une puissante réforme fiscale encourageant l’investissement ; un cadre juridique qui pousse le management des entreprises à débattre des stratégies à mettre en œuvre ; mettre fin à l’excès de réglementation  qui marque dans notre pays les relations entre les partenaires sociaux et qui les conduirait plutôt à les déresponsabiliser, au contraire de ce qui se passe dans les pays d’Europe du Nord et en Allemagne ; une réorientation  des aides vers la création de nouvelles activités et la formation des salariés : sinon, les situations de crise ne cesseront de se multiplier, contraignant les acteurs publics à jouer les pompiers.



[1] Maugis, G. Pour une éthique de l’industrie. Les enseignements du modèle Bosch, Séminaire de l’Ecole de Paris du management, Avril 2012.

[2] Pour reprendre l’expression de Jean-Louis Beffa, dans son livre La France doit choisir, Seuil, 2012.

 

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