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"Les temps sont durs pour les professionnels de l'indignation"
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Deux poids, deux mesures

"Les temps sont durs pour les professionnels de l'indignation"

Alors que de nombreuses associations avaient appelé à battre le pavé pour manifester contre la guerre en Irak, personne n'ose se mobiliser contre les régimes iranien, syrien et certaines dictatures africaines subsahariennes. Pourquoi ?

Fabio Rafael Fiallo

Fabio Rafael Fiallo

Fabio Rafael Fiallo est économiste et écrivain, ancien fonctionnaire à la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement). Il est diplômé d’économie politique de l’université Johns Hopkins (Baltimore).  Son dernier ouvrage, Ternes Eclats - Dans les coulisses de la Genève internationale (L'Harmattan) présente une critique de la diplomatie multilatérale.

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Il n'y a pas très longtemps de cela. C'était en 2003. A l'appel d'un large éventail d'organisations - altermondialistes, pacifistes, anti-impérialistes - toutes les grandes villes des deux côtés de l'Atlantique, quelques autres aussi, voyaient descendre régulièrement
dans la rue des millions de manifestants qui s'indignaient de la « guerre de Bush » contre Saddam Hussein. Une guerre « pour le pétrole», pour faire court.

Répudier la guerre d'Irak, voire la diaboliser comme le fit Michael Moore dans Fahrenheit 9/11, était une question de morale. Quitte pour cela à faire fi des souffrances, ou plutôt du martyre provoqué par un despote qui avait gazé une partie de son peuple, déclaré la guerre à un Etat voisin et envahi un autre, pratiqué, enfin, des tortures insupportables et des assassinats sordides, et qui, à cause de ses exactions, aurait dû être poursuivi et chassé du pouvoir par la communauté internationale. Mais voilà que se réjouir du renversement de Saddam aurait donné l'impression d'approuver la guerre de Bush, ce qui aurait été inadmissible pour les indignés du moment.

Comme il leur aurait été inadmissible, aussi, de faire montre de solidarité envers les Cubains soumis à la férule du régime castriste depuis cinq décennies. Que les dissidents de l'île rouge passent de longues années en prison dans des conditions exécrables, qu'ils sortent de leurs geôles pour prendre le chemin d'un exil forcé, ou pour se faire tabasser dans la rue par des barbouzes, ou pour faire l'objet d'arrestations de courte durée à répétition, cela n'émeut pas les bonnes consciences. Et pour cause : protester contre le régime des frères Castro équivaudrait à faire le jeu des Ricains.

On ferait également le jeu des Etats-Unis, paraît-il, si l'on s'insurgeait avec force contre la répression systématique perpétrée par Beijing sur les Tibétains, les Ouighours et les combattants des droits humains. Le sort de tous ces gens opprimés en Chine se voit passer au compte de pertes et profits de nos protestataires, car le pouvoir chinois a le mérite non négligeable de tenir tête économiquement à l'hyperpuissance américaine.

C'est pour des raisons semblables, pour ne pas aller dans le sens de l'Amérique, que les indignés professionnels n'ont pas organisé une seule manifestation de soutien à ceux qui, depuis 2009 en Iran, et maintenant en Syrie, réclament démocratie et liberté au prix de leurs vies. Logique : comment pourrait-on se rallier à la cause de gens qui ne brûlent pas des effigies de l'Oncle Sam ni des drapeaux israéliens et, pis encore, qui commettent l'affront insupportable, en particulier à Téhéran et à Bengazi, de faire appel à l'aide de l'Occident en général et des Etats-Unis en particulier ?

Manque de chance : l'un des pays du monde arabe qui n'a pas été le théâtre de grandes manifestations contre le pouvoir en place est précisément celui que les professionnels de l'indignation auraient le plus souhaité voir se joindre au mouvement de contestation, c'est-à-dire l'Irak. Histoire de prouver l'inefficacité de la guerre contre Saddam. Or, si la violence sectaire continue à s'y produire - moins que par le passé tout de même - le peuple, lui, n'a pas la motivation pour protester massivement dans la rue. Et pour cause : après le renversement de Saddam, il peut s'exprimer dans les urnes.

L'Afrique subsaharienne n'offre pas, elle non plus, un créneau propice aux indignés. Pourquoi se mettraient-ils à dénoncer l'interminable tyrannie qui détruit le Zimbabwe, alors que son leader suprême, Robert Mugabe, a une place de choix dans le club des anti-occidentaux ? En quel honneur, d'autre part, les indignés auraient-ils réclamé le respect de la volonté populaire en Côte d'Ivoire, alors que cela impliquait le départ d'un « anti-impérialiste », Laurent Gbagbo, au profit d'un Alassane Ouattara choisi par le peuple mais portant le stigmate, aux yeux des indignés, d'avoir travaillé au Fonds monétaire international ?

Remontons enfin vers le Nord, pour rejoindre la foule qui, plusieurs jours durant, avait campé sur la Puerta del Sol à Madrid. Or, cette foule a-t-elle eu un impact sur l'électorat espagnol ? Sans doute, mais pas en tout cas l'impact escompté : lors des élections municipales et régionales qui eurent lieu au moment de la prise de la Puerta del Sol, c'est le centre-droit qui l'emporta.

 Décidément, les peuples ont des priorités, et des soucis, différents de ceux que les professionnels de l'indignation ne cessent d’invoquer.

 

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