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La prochaine guerre sera-t-elle une cyber guerre ?
La prochaine guerre sera-t-elle une cyber guerre ?
©Reuters

Guerre 2.0

Piratage de l'OTAN : les hackers seront-ils les soldats ennemis de demain ?

Le collectif Anonymous affirme avoir piraté l'OTAN ce jeudi. Mais qui sont donc ces hackers du XXIe siècle ? La réponse est plus complexe qu'il n'y paraît...

Daniel Ventre

Daniel Ventre

Daniel Ventre est Ingénieur au CNRS. Il occupe également le poste de chercheur au CESDIP (Centre de Recherches Sociologiques du Droit et des Insitutions pénales).  

Il est également chargé de cours à Telecom ParisTech et à l'ESSEC. 

Il est l'auteur de La Guerre de l'Information (Hermès Science publications).

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Atlantico : Qui sont les hackers aujourd’hui ?

Daniel Ventre : Il n’existe pas une catégorie homogène de hackers. C’est un terme général. Le hacker est celui qui a une très grande connaissance des systèmes d’information et des ordinateurs. A partir de là, cette étiquette va lui coller à la peau. Les hackers aujourd’hui ont une image très négative, ils correspondent à ceux qui attaquent les systèmes d’information pour appâter des données. Mais il en existe d’autres sortes.

La première est celle de ceux qui rentrent dans les systèmes pour s’engouffrer dans une brèche et tester la résistance des systèmes de sécurité des serveurs, d’entreprises par exemple, et qui par la suite vont faire remonter l’info pour montrer qu’ils ont décelé des failles.

La deuxième correspond à des hackers qui agressent pour pouvoir perturber tout simplement les systèmes, pour détruire les fonctionnements de ces systèmes.

Enfin, il existe une catégorie de hackers qui auront des objectifs plus construits. Ils vont essayer de revendiquer quelque chose derrière cette action. Des hackers on en trouve partout et dans le futur on en trouvera chez les militaires, dans les entreprises qui les emboucheront pour tester les systèmes et faire des tests d’intrusion. Le hacking peut-être un métier. On ne retient malheureusement que la catégorie de hackers qui agresse et vole des données.

Que pensez-vous du collectif Anonymous ?

On met tout et son contraire dans ce collectif. Beaucoup d’individus signent Anonymous sans appartenir à ce collectif. Nous ne savons pas réellement ce qu’ils représentent. Ce sont des gens qui sont anonymes mais quand on est anonyme, on est personne. On ne peut pas revendiquer une action politique en étant personne. Les actions qui sont commises  et qui touchent des grosses boîtes, comme Visa (NDLR : le collectif s’est attaqué à Visa et Mastercard pour se venger de ces entreprises qui ne prenaient plus en compte les dons effectués à Wikileaks et à son fondateur Julian Assange), montrent que ce collectif vise les grands capitaux, les grandes entreprises, une économie, la mondialisation et donc tous les symboles du système.

Anonymous ne représente rien du tout, ce collectif ne porte aucun message politique. Ce sont des individus qui sont plus ou moins organisés, voire pas du tout, ils ont des compétences, certes, mais jusqu’à preuve du contraire, il n’existe aucun élément de revendication politique. En effet, être un mouvement politique et revendiquer des valeurs politiques et des idéaux, nécessite d’afficher haut et fort le message que l’on veut faire passer. Ce collectif commet des attaques, mais pour l’instant je n’ai pas vu de véritable message politique derrière. Il n’y a pas de leader, ni de discours politique construit.

On peut dire que ce sont des anarchistes, certains pensent que ce sont les nouveaux anarchistes du XXIe siècle, mais je ne partage pas cette analyse. On peut frapper à tout va, cela ne veut pas dire que l’on est anarchiste. Ces derniers ont des revendications avec des grandes figures pour porter leur mouvement. Du point de vue du gouvernement, ils sont considérés comme des délinquants et de simples hackers. Lorsqu’on arrête un jeune de 15 ans dans sa province, ce n’est pas la preuve qu’il existe derrière lui tout un mouvement politique. Tout le monde peut-être Anonymous. Pour ma part, le message de ce collectif consiste à dire : je ne signe pas, je ne suis rien et je n’ai rien à dire.  Ce n’est pas par les cibles auxquelles ils s’attaquent que leur message politique deviendra cohérent.

Peut-on rapprocher la philosophie de Julian Assange qui dirige Wikileaks à celle de certains hackers ?

L’action de Julian Assange est plus construite. Tout d’abord, il y a un individu qui porte ce projet, qui de plus est assez connu. Ce projet s’est construit au fil des années.  De grandes opérations ont été menées. De son côté,  il validait les sources, il cherchait des données et des informations. Il est porteur d’une idée, qui est celle de montrer au monde ce que les puissants nous cachent, afin de dénoncer l’attitude des dirigeants et des politiques. Wikileaks et Anonymous ne peuvent pas être rangés dans la même catégorie.

Les hackers ne nous aident-ils pas à renforcer nos systèmes de sécurité ?

C’est évident, c’est dans l’adversité que nous nous renforçons. Ils permettent de renforcer les systèmes de sécurité. Ceci dit, nous savons que les systèmes sont contournés en permanence. Cela permet de créer de nouveaux systèmes plus performants qui seront à leur tour piratés. C’est un jeu qui tourne en boucle. Mais ce discours nous l’entendons depuis les années 1990. Globalement, les systèmes d’information mondiaux sont sûrs, du fait des attaques permanentes qui nous permettent d’avoir une grande réactivité. Mais cela peut arriver que de grosses attaques aient lieu, et que de grosses entreprises mettent la clé sous la porte, ou que des économies soient déstabilisées. Il ne faut pas dire que la sécurité fonctionne grâce aux hackers.

La prochaine guerre sera-t-elle une cyber guerre ?

L’utilisation du piratage, des infiltrations dans les systèmes de sécurité pour faire la guerre est quelque chose qui se fait depuis des années déjà. Les armées sont informatisées. Il existe des cellules de réseau, de cybernétique. Le symbole de tout cela est la Guerre du Golfe qui a marqué un tournant, ce fut une guerre des informations mais surtout par les informations. Puis par la suite, ont eu lieu des interrogations sur la prise en compte depuis les années 1990 des dimensions d’Internet et du réseau pour lancer des attaques afin de mener des opérations militaires.

Lorsqu’on se demande si la prochaine guerre sera une cyber guerre, on se demande si les Etats vont uniquement s’affronter via des réseaux, et s’il n’existera plus d’intervention de l’armée sur le terrain. Cette analyse est encore extrêmement hypothétique. A mon sens, s’il y a cyber guerre, il y aura forcément une vraie guerre qui se jouera derrière. De plus, une guerre est un conflit entre deux Etats, or s’ils sont en guerre, ils ne vont pas uniquement se faire la guerre par le biais des réseaux. Il existe une dimension politique et diplomatique dans la guerre.

Après, les armées peuvent lancer des attaques pour mettre la pagaille dans les rangs de l’ennemi, en coupant les communications, en empêchant les ordres de mission d’arriver. Les Américains, avant de déclarer la guerre à l’Irak, ont lancé des attaques par le biais des réseaux pour faciliter leur invasion du pays.

Il existe la guerre électronique classique, qui permet de brouiller tous les systèmes de communication. C’est une façon radicale de plonger le pays dans le chaos. Mais cela relève plus d’un rêve, d’une utopie véhiculée depuis les années 1990, qui consiste à dire que l’on peut mettre à genoux un Etat par le seul biais d’une attaque. Demain, un pays lambda se réveillerait et découvrirait qu’il n’a plus de systèmes d’information et donc plus d’électricité, plus de communication, plus rien. C’est le scénario type d’un film hollywoodien. Il faut se rendre compte que les systèmes d’informations peuvent être remis en état de marche et qu’on peut relancer las machines et les serveurs. Cela prend un peu de temps, quelques jours au maximum. C’est ce qui s’est passé en Estonie (NDLR : le pays a été touché en 2007 par une vague de piratage visant les sites officiels, les gouvernements et les banques), qui a réussi à relancer assez facilement ses serveurs. Le pays n’a pas été à genoux. Donc si l’on rentre en guerre, après une attaque cybernétique il faut envoyer l’armée. Évoquer une guerre de hackers qui dirigeraient le monde derrière leurs ordinateurs n'est qu'un fantasme.

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