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Dans quelle mesure la majorité présidentielle comme les partis d’opposition vont-ils tous essayer de créer le rapport de forces qui leur serait le plus favorable avant une dissolution ?
Dans quelle mesure la majorité présidentielle comme les partis d’opposition vont-ils tous essayer de créer le rapport de forces qui leur serait le plus favorable avant une dissolution ?
©Ludovic MARIN / POOL / AFP

L’ombre de la dissolution

Guerre des nerfs : qui de Macron ou de ses oppositions se mettra le premier en faute ?

Alors qu’aucune solution politique stable ne semble pouvoir être trouvée pour faire face à l’absence de majorité à l’Assemblée, Emmanuel Macron comme les partis d’opposition vont tous essayer de créer le rapport de forces qui leur serait le plus favorable avant une quasi inéluctable dissolution.

Pierre-Emmanuel Guigo

Pierre-Emmanuel Guigo

Pierre-Emmanuel Guigo est maître de conférence en histoire à l'université Paris-Est Créteil , auteur de "Com et politique : les liaisons dangereuses".

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Emeric  Guisset

Emeric Guisset

Emeric Guisset est secrétaire général adjoint du think-tank Le Millénaire.

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William Thay

William Thay

William Thay, est Président du Millénaire, think tank spécialisé en politiques publiques, travaillant à la refondation idéologique de la droite.
 
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Atlantico : Alors qu’aucune solution politique stable ne semble pouvoir être trouvée pour faire face à l’absence de majorité à l’Assemblée, dans quelle mesure la majorité présidentielle comme les partis d’opposition vont-ils tous essayer de créer le rapport de forces qui leur serait le plus favorable avant une quasi inéluctable dissolution ?

Pierre-Emmanuel Guigo : Il est certain qu’à terme la dissolution est plus que probable. La situation est bien pire qu’en 1988 que je connais bien pour avoir consacré ma thèse à Michel Rocard.

En 1988, il manque 14 voix à la majorité pour être absolue. Aujourd’hui c’est plus de 40. Ce qui veut dire qu’on ne peut se contenter de débauchages individuels. En outre, on ne peut plus faire que deux 49-3 par an, un pour la loi Finances et un autre.

Mais la dissolution ne peut pas intervenir n’importe quand au risque d’avoir un résultat similaire, voire pire pour le gouvernement. Il va donc sans doute essayer de pousser les oppositions à la faute en obtenant un vote de rejet sur un texte populaire et important.

Pour les oppositions elles doivent prouver qu’elles résistent à la tentation de rejoindre la majorité et en même temps se montrer ouvertes au dialogue, ce qui n’a rien d’évident.

Sur ce point leur situation est assez différente. L’image d’ouverture donnée par le RN par exemple découle de sa volonté de poursuivre sa dédiabolisation, mais par les institutions cette fois.

Emeric Guisset et William Thay : En ne donnant pas de majorité absolue au Président de la République lors des élections législatives, les Français ont remis le parlement au centre du jeu institutionnel. Il s’agit ainsi d’un changement de régime de fait, puisque le pouvoir s’est déplacé de l’Élysée au Parlement. Le premier rapport de force qui est en cours est celui qui consiste pour le Président de la République à empêcher, mais en réalité seulement à retarder, ce déplacement du pouvoir de l’Élysée au Palais Bourbon. En effet, plus qu’un retour à la IVème République, nous nous situons désormais dans un régime hybride oscillant entre le régime présidentiel américain et la IVème République. La définition exacte dépendra du rapport de force entre le président de la République et l’Assemblée nationale. Actuellement, le président de la République française doit agir comme le président américain qui conserve l’initiative des décisions mais celles-ci sont contrebalancées par le Parlement. Il doit ainsi négocier ses politiques publiques avec les autres groupes parlementaires. 

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En recevant les différents leaders des groupes parlementaires, puis à travers son allocution hier soir, Emmanuel Macron tente de reprendre la main et installe le rapport de force en indiquant que par sa réélection et par son groupe parlementaire le plus nombreux c’est son programme que les Français veulent voir appliquer. Si ce diagnostic est défendable et contestable, il permet d’essayer de renverser la responsabilité d’un futur blocage institutionnel en construisant le récit d’un Président empêché dans sa volonté de réformer le pays. Ce discours lui permet ainsi de faire peser la faute du blocage institutionnel sur les groupes parlementaires ne soutenant pas les réformes. Ainsi, son discours lui offre plusieurs avantages : conserver l’initiative et conduire les autres partis à la faute pour éventuellement effectuer une dissolution sur le modèle de 1968. Après les fameux évènements de mai 1968, le Général de Gaulle avait pu dissoudre l’Assemblée pour obtenir une majorité plus importante que la sortante. 

Alors que les partis d’opposition ont déjà annoncé et confirmé qu’ils resteraient des partis d’opposition, une dissolution semble de plus en plus inévitable au cours du quinquennat. Emmanuel Macron tente ainsi de mettre en place un contexte qui lui soit favorable pour la future dissolution. A contrario, les oppositions doivent à la fois être des oppositions tenaces qui défendent les intérêts de leurs électeurs et qui en-même temps ne s’enferment pas dans un positionnement stérile de tactique politicienne. En effet, chaque parti ayant la possibilité d’une dissolution en tête, a l’objectif de faire un meilleur score pour augmenter leur poids politique voir même d’imposer une cohabitation au président de la République. Au vu du contexte économique, la tactique pour chacun des partis est principalement de laisser le président gouverner pour qu’il prenne des décisions impopulaires. Dans le même temps, les députés des différents partis ont reçu un mandat pour s’opposer à Emmanuel Macron avec plus ou moins de virulence en fonction des étiquettes partisanes. Il faut ainsi le laisser suffisamment gouverner pour qu’il soit jugé responsable de l’état du pays tout en s’opposant à certaines décisions totémiques pour leur électorat. 

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Dans le même temps, un autre enjeu se joue sur la responsabilité du blocage du pays. Ainsi, les partis politiques doivent réussir à imposer une pression suffisamment forte sur le Chef de l’État pour le contraindre à la dissolution tout en réussissant à faire peser sur Emmanuel Macron la responsabilité de l’impasse institutionnelle. Si le pays est ingouvernable, cela ne tient que du fait d’Emmanuel Macron qui est incapable de toute concession sur son programme. En somme, la partie est compliquée pour le président de la République mais les partis d’oppositions n’ont pas forcément un jeu politique plus simple… 

Si l’on étudie, force par force, la manière dont chacune des forces politiques peut procéder, comment peuvent-elles se mettre en position de force et éventuellement placer le blâme du blocage sur leurs adversaires : 

a) Pour la NUPES et au sein de cette dernière LFI, le PS, le PCF et EELV

Pierre-Emmanuel Guigo : Pour la NUPES le principal défi sera de rester groupé. Chaque parti a déjà voulu constituer son propre groupe ce qui est un gage d’autonomie.

Il est fort probable qu’on va donc revenir à un jeu plus individuel : le PS va chercher à renouer avec le leadership de la gauche, la LFI à ne pas le perdre, le PCF à garder sa marque de fabrique et les écologistes à continuer à exister.

Emeric Guisset et William Thay : Pour la NUPES, il existe une éventuelle divergence d’intérêt en fonction des partis politiques qui peuvent répondre différemment à la stratégie d’Emmanuel Macron. Pour la France Insoumise et le PCF, les divergences idéologiques très importantes avec Emmanuel Macron facilitent le choix de la stratégie à adopter au sein de l’Assemblée nationale et en prévision de la dissolution.  En particulier pour LFI, il s’agit de tenir une opposition très ferme à Emmanuel Macron qui est justifié par la volonté de construire une société radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Les forces de gauche pourraient profiter du retour du projet de réforme des retraites pour plaire aux députés LR, d’une surenchère écologiste et en faveur du pouvoir d’achat pour imposer un rapport de force qui leur soit favorable. 

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Pourtant en cas de dissolution, la conjoncture risque d’être moins favorable que cette fois-ci à la gauche. En effet, alors que les premières distorsions de l’alliance NUPES commencent à voir le jour, la gauche sera-t-elle unie lors des prochaines élections législatives ? S’ils repartent unis, les partis de gauche devront réussir à porter un projet politique qui soit en rupture avec le Macronisme mais qui soit crédible. En effet, la sous-performance de la NUPES par rapport aux sondages d’entre-deux tour s’explique en partie par un phénomène de diabolisation de cette offre politique qui est accompagnée par des doutes sur la capacité à ces derniers de gouverner. Ainsi, la NUPES est la formation politique qui a perdu le plus de second tour lors des élections législatives, ce qui permet d’indiquer qu’il s’agissait de l’offre la plus repoussoir. En effet, même lors de duel face au RN, ils n’ont remporté qu’environ 1 duel sur 2. 

Cette diabolisation peut conduire à une interrogation sur l’option stratégique de la part d’EELV et du PS. Pour les verts, vraisemblablement, ils vont se diriger petit à petit vers un rapprochement avec la LFI au regard de la position de ses cadres comme Sandrine Rousseau qui prend davantage d’importance dans la direction d’EELV. En revanche, des voix comme Yannick Jadot pourrait être tenté si les performances électorales ne sont pas forcément bonnes dans les prochains sondages d’opérer de nouveau un tournant social-démocrate. Cette question se pose également pour le Parti socialiste, surtout dans l’hypothèse où Emmanuel Macron se tourne vers la droite pour gouverner notamment dans l’objectif d’obtenir une abstention du groupe LR. Si le Gouvernement est poussé à la surenchère sur la droite, et qu’il n’existe pas de personnalités sociales-démocrates pour prendre la suite d’Emmanuel Macron, le Parti socialiste ne pourrait-il pas tenter un retour aux thèses de la deuxième gauche rocardienne ? Le PS pourrait dans ce cas, tenter d’incarner une voie de recours pour forcer Emmanuel Macron à gouverner à gauche. Dans ce dernier cas, le PS tenterait d’être dans la situation actuelle des républicains, un groupe pivot indépendant des autres forces de gauches. Pour cela il devra tout de même renouer avec une ligne sociale-démocrate et condamner les dérives d’une partie de la gauche. De l’autre côté, le PS pourrait profiter de l’absence de Jean-Luc Mélenchon pour prendre le leadership de la NUPES et tenter le même coup que François Mitterrand dans les années 70-80. 

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À  ce titre, sauf les deux hypothèses peu probables à court terme de voir le PS et EELV tenter de renouer avec une ligne sociale-démocrate, les partis de la NUPES vont s’affronter pour prendre le leadership avec l’éventuel départ de Jean-Luc Mélenchon. Dans cette hypothèse, chacun des partis doit être solidaire des positions communes et des uns avec les autres tout en tentant de tirer la couverture à soi pour tirer leur épingle du jeu en vue des prochaines échéances électorales. Il s’agit à la fois de montrer que leur parti est le plus utile à la coalition tout en faisant émerger des figures capables de prendre la suite de Jean-Luc Mélenchon.

b) Pour Ensemble, la majorité présidentielle, et au sein de cette dernière Renaissance, Horizons et le Modem

Pierre-Emmanuel Guigo : Pour Ensemble, une majorité présidentielle nette aurait sans doute laissé la place à une guerre de succession au plus tard à mi-mandat. La majorité relative les oblige à faire bloc. Mais donne aussi beaucoup de poids aux autres membres de la coalition. On a ainsi beaucoup entendu parler d’Horizons ces derniers jours et François Bayrou s’exprime quotidiennement.

Emeric Guisset et William Thay : Pour la majorité présidentielle, l’objectif est de gouverner avec le plus de marge manœuvre possible. Cela repose sur plusieurs étapes conjointes : tenter de gouverner avec la majorité relative actuelle sans trop faire de compromission à l’égard des autres forces politiques et se placer dans une situation adéquate en vue d’une éventuelle dissolution. À ce titre, ils doivent conserver l’avantage de la maitrise de la temporalité. C’est-à-dire qu’ils ne peuvent se faire imposer une mesure sous la pression d’un autre parti politique, qui en serait crédité dans l’opinion publique ni de se faire imposer le timing d’une dissolution en raison d’une contrainte politique. S’ils perdent la capacité d’initiative et se situent uniquement en défensive, ils sont morts politiquement et ça sera presque la fin de leur offre politique qui partira avec Emmanuel Macron. 

À ce titre, ils doivent imposer la temporalité à travers une succession de propositions de réformes. Les institutions de la Vème République offre la capacité d’initiative au Gouvernement même en majorité relative, et ils vont probablement conserver la présidence de l’Assemblée nationale pour maitriser l’agenda législatif. Pour cela, en fonction des projets, ils doivent conduire les députés de gauche (principalement PS, EELV et divers-gauche) ou les députés LR à les soutenir en votant le texte ou en s’abstenant. La majorité dispose de 250 sièges et doit obtenir soit 40 votes supplémentaires en leur faveur soit presque 70 abstentions lors des votes. Pour cela, il s’agit d’agir sur les groupes parlementaires soit par le compromis soit par la pression de l’opinion publique. La première solution repose principalement par la co-construction législative tandis que la seconde solution consiste à prendre les mesures rêvées de chaque camp. Dans cette seconde hypothèse, il s’agit ainsi par exemple de proposer la réforme des retraites à 65ans pour obliger les députés LR à voter en faveur du texte soit à s’abstenir. De l’autre côté, pour s’adresser à la gauche, des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou des solutions écologiques pourraient les contraindre à soutenir les textes officiellement ou de fait par l’abstention. Ainsi, comment les députés pourraient revenir dans leur circonscription en ayant bloqué des mesures soutenues par leurs électeurs ? 

Si, ces options ne fonctionnent pas, la majorité présidentielle doit construire le récit de la dissolution. Il s’agit alors de démontrer qu’elle avait les bonnes solutions pour le pays sur le modèle « ils ont tenté mais ils ont été empêchés », ce qui suppose deux éléments : la redéfinition d’un programme politique pour obtenir un plus large soutien politique et de l’opinion publique ainsi qu’une nouvelle équipe gouvernementale de combat plus adapté au changement de régime. Le Gouvernement va ainsi faire davantage de politique que de technique, parce que s’il en est réduit à la gestion des affaires courantes, il ne peut que subir et perdre les prochaines élections. L’enjeu principal de la dissolution est de parvenir à montrer que ce sont les autres forces politiques de l’Assemblée nationale qui ont rendu la situation intenable mais que le Gouvernement agit dans l’intérêt général au contraire des partis politiques qui défendent des intérêts partisans. En clair, le modèle des dissolutions effectuées par le général De Gaulle. 

Dans une Assemblée où les extrêmes immobiliseraient la vie démocratique, la majorité présidentielle incarnerait le parti de l’ordre (face au désordre institutionnel sur le plan intérieur) et de la protection (face aux crises internationales qui impactent le quotidien des Français). Renaissance pourrait capitaliser sur la présence importante des extrêmes en essayant d’incarner le seul recours raisonnable. Pour cela, Emmanuel Macron à plutôt intérêt à laisser les franges les plus radicales de ses oppositions (LFI et RN) exercer le leadership de leur camp (respectivement à NUPES et faire éclipser LR par le RN). Il s’agit pour Emmanuel Macron de faire une OPA sur les électeurs LR et de la gauche dissidente NUPES (celle de Carole Delga en Occitanie par exemple) pour finalement obtenir la majorité dont il a besoin. 

Du côté des autres partis politiques composant la majorité, ils ont un devoir de solidarité parce que sinon ils mourront tous ensemble. Si un parti essaie de jouer ses propres intérêts plutôt que celui du collectif, il sera sanctionné par la base électorale de la République en Marche et des électeurs d’Emmanuel Macron. Dans cette hypothèse, il existe un risque de dissolution progressive de l’offre politique centrale ainsi que de chacun des partis politiques la composant. Du côté du Modem, l’enjeu principal réside dans la capacité à réduire la personnification autour d’Emmanuel Macron du mouvement Ensemble. En prévision de la guerre de succession qui ne tardera pas à s’ouvrir, mais aussi pour réduire l’effet du vote anti-Macron, le Modem doit parvenir à incarner une solution de contre-pouvoir à Emmanuel Macron au sein de la majorité. Ce contre-pouvoir s’effectuerait alors sur le modèle du contact du président de la République et du Gouvernement avec le réel, ce qui est le jeu de François Bayrou. Du côté d’Horizons et d’Édouard Philippe, l’enjeu est différent au regard de l’ambition présidentielle affichée par l’ancien Premier ministre. Il doit être solidaire du président de la République pour s’afficher en héritier légitime du macronisme tout en montrant aux Français principalement de droite, que lui aurait agi différemment, plus radicale et plus loin dans les réformes. Il est dans la même situation que François Fillon à l’égard de Nicolas Sarkozy.

c) Pour LR

Pierre-Emmanuel Guigo : Pour LR la tentation va être grande de rejoindre la majorité. Mais le plus grand nombre des députés sont des survivants de 2017 et de 2022. Emmanuel Macron est donc celui qui leur a barré la route à deux reprises. Pourquoi refuser de se rallier en 2017 et l’accepter maintenant. Ils sont en outre majoritairement sur une ligne Wauquiez-Ciotti qui est peu conciliable avec le positionnement d’Emmanuel Macron. Pour eux le but est de se montrer comme la force de nouveau unie et capable d’accéder au pouvoir en 2027.

Emeric Guisset et William Thay : Alors que LR a fait campagne en opposition à Emmanuel Macron, sa position de groupe charnière place la droite dans une situation délicate. En effet, sa position charnière pourrait la rendre responsable aux yeux d’une partie de l’opinion du blocage institutionnel à venir dans l’option d’une opposition frontale avec le président de la République. A l’inverse, rejoindre Emmanuel Macron à travers un accord de gouvernement pourrait être vécu comme une trahison par ses électeurs est mettre en danger la pérennité du l’offre politique de ce parti. 

Ainsi, il existe deux grandes options stratégiques pour le parti politique aussi bien sur la forme que sur le fond : incarner une offre de substitution au Chef de l’État en recréant l’UMP ou offrir une rupture franche avec le macronisme. Il s’agit des deux options les plus efficaces sur le plan électoral, tandis qu’une troisième option serait de rester à mi-chemin au risque de subir la même mésaventure que Valérie Pécresse lors de la dernière élection présidentielle.

Sur la première option : il s’agit comme l’a suggéré Nicolas Sarkozy de former une coalition avec Emmanuel Macron pour obtenir Matignon et plusieurs ministères clés. Dans cette hypothèse, il s’agirait de jouer sur le fait que le président de la République ne peut se représenter pour un troisième mandat afin de lancer à la prochaine élection présidentielle le Premier ministre. Il bénéficierait alors du charisme offert par la domination légale-rationnelle au sens de Max Webber pour avoir un avantage comparatif sur ses autres concurrents comme Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou Edouard Philippe. Dans cette même hypothèse, il n’est pas ainsi exclu de pouvoir gouverner quelques années, en jouant de la surenchère pour conduire au blocage de l’action gouvernementale par Ensemble. Ce qui permettrait au Premier ministre de faire la même rupture que Jacques Chirac en 1976 avec Valéry Giscard-d’Estaing. Sauf que cette fois-ci, le président sortant ne peut pas se représenter. Il n’y aurait alors pas d’alternatives politiques excepté la NUPES, le RN et quelques concurrents chez Renaissance. 

Sur la seconde option : il faut incarner la rupture avec le macronisme pour incarner l’opposition la plus utile en attirant les électeurs du Rassemblement national. Cette hypothèse est plus difficile en raison du bon score de ce parti lors des élections législatives et la fragilité du Front républicain à leur égard. Cela suppose deux stratégies : conduire à une dissolution pour imposer une cohabitation ou laisser le Gouvernement se heurter aux extrêmes jusqu’à la prochaine élection présidentielle. Dans la volonté d’obtenir une dissolution et imposer une cohabitation, LR doit faire de la surenchère sur les thématiques économiques et régaliennes pour conduire à fracturer la majorité présidentielle en deux. En disant aux Français, on a tenté avec Emmanuel Macron d’être constructif, mais il ne veut pas réformer la France et améliorer le quotidien des Français. Ce blocage implicite conduirait alors à une dissolution où LR aurait construit un programme de Gouvernement. Sur l’autre stratégie, cela dépend de la volonté du président de la République de dissoudre et à quel point il est attaché à obtenir une majorité absolue à l’avenir.

Sur la troisième option : qui est celle du non-choix. LR prend plusieurs risques : celui d’incarner le parti du blocage aux propositions d’Emmanuel Macron et celui dans le même temps d’apparaitre comme un parti complice de l’action gouvernementale. C’est en tout cas, le discours tenu pour le premier argument par la majorité présidentielle et pour le second argument par le Rassemblement national. La partie doit être jouer très finement, entre les deux options indiquées précédemment, avec le risque de perdre des deux côtés pour finir comme Valérie Pécresse.

d) Pour le RN 

Pierre-Emmanuel Guigo : J’en ai parlé plus haut. Mais oui le RN joue la carte de la dédiabolisation depuis des années, mais uniquement par les médias. Il veut maintenant prouver qu’il sait gérer les institutions, ce  qu’il a commencé à faire à travers ses municipalités.

Plusieurs partis d’extrême droite en Europe se sont imposés sur la longue durée grâce justement à leur représentation parlementaire et l’expérience gouvernementale. On peut penser à la NVA en Belgique, ou la Lega en Italie.

Emeric Guisset et William Thay : Fort de 89 députés grâce à un front républicain qui n’a jamais été aussi fragile, le RN poursuit la dernière étape de la stratégie de dédiabolisation et de normalisation. Pourtant, la partie peut commencer à être compliquée pour le Rassemblement national. À la différence des années passées, le parti est désormais composé de cadres qui vont s’inquiéter pour leur prochaine réélection et peuvent ainsi avoir des stratégies différentes de celle de Marine Le Pen. Nous avons rencontré cette situation lors de la dernière élection présidentielle avec des cadres qui étaient partisans d’un rapprochement avec Éric Zemmour. De plus, nous avons une incertitude avec le fait que Marine Le Pen se présente une nouvelle fois à l’élection présidentielle ou si elle passe la main à Jordan Bardella par exemple. Dans cette seconde hypothèse, nous pourrions avoir une guerre de succession qui complique la tâche du Rassemblement national dont la force était d’avoir un seul leader pour dicter la ligne politique et la stratégie. 

Sur le jeu parlementaire, le Rassemblement national doit répondre à deux interrogations : suffit-il de rester dans l’opposition pour augmenter naturellement son score ou faut-il poursuivre la normalisation en agissant comme un parti de Gouvernement pour tenter de remporter la prochaine élection présidentielle ? S’il réussit dans son rôle d’opposition à satisfaire ses électeurs en menant les combats qui lui sont symboliques tout en ne tombant pas dans une opposition systématique et caricaturale, le RN pourrait améliorer son score lors des prochaines élections. Pour améliorer son score en cas de dissolution, le RN doit réussir à éclipser LR et devenir le grand parti de droite sans perdre le bénéfice d’être identifié comme un parti hors-système par une partie de l’électorat. Pour cela, il bénéficie de l’avantage d’être perçu comme la principale opposition à Emmanuel Macron (43%, contre 31% pour la NUPES selon un sondage Elabe). Cela lui offre le mandat politique pour être une opposition dure au Président de la République mais aussi à l’encontre de la NUPES dans l’hémicycle pour entretenir une tripartition de l’électorat qui lui est favorable. Cela comporte malgré tout une limite : cette opposition dure permet-elle d’être majoritaire dans le pays que ce soit dans l’hypothèse d’élections législatives anticipées ou d’une élection présidentielle ? 

En revanche, la notabilisation permet au Rassemblement national de s’étendre comme parti politique en obtenant davantage de cadres qui sont autant d’ambassadeurs pour de nouvelles recrues ou de nouveaux électeurs et des moyens supplémentaires sur le plan humain et financier. Au cours de cette prochaine législature, les nouveaux députés doivent conduire à créer une offre gouvernementale sérieuse pour le Rassemblement national afin de répondre à la question avec qui gouverner ? Tandis que les moyens humains et financiers permettent d’avoir un programme plus sérieux, de recruter de nouveaux cadres, et d’avoir un parti mieux structuré. Cette notabilisation permet notamment d’attirer des cadres politiques afin d’offrir de nouveaux débouchés de carrières aussi bien sur le plan électif que dans le parti comme apparatchik. 

Dans quelle mesure les Français veulent-ils une majorité absolue ? D’une certaine manière, la configuration actuelle ne correspond-elle pas à leur souhait : pas de majorité car pas de conviction donc le statu quo et la négociation comme option privilégiée par défaut ?

Pierre-Emmanuel Guigo : Difficile de se faire l’interprète d’un résultat qui est le cumul de 577 cas spécifiques. Mais une chose est sûre, les Français ne voulaient pas donner une majorité absolue à Emmanuel Macron, sinon le résultat aurait été plus clair. Guy Carcassonne, le grand juriste, principal maître d’œuvre de la « majorité stéréo » que pratiquait Michel Rocard en 1988 avait pour habitude de dire : « les électeurs sont d’une intelligence confondante ». A voir ce résultat qui ressemble à celui d’une proportionnelle avec le scrutin majoritaire, on a envie d’abonder.

D’ailleurs les premiers sondages montrent une très nette satisfaction à l’égard de ce résultat.

Quant à la volonté de dialogue en réalité elle a toujours été présente. Elle était l’essentiel de la pratique politique sous les Républiques précédentes. Elle a aussi été un élément essentiel des cohabitations successives et du gouvernement avec majorité relative de 88-93. La France n’est pas condamnée à l’affrontement stérile.

Emeric Guisset et William Thay : Alors que différents commentateurs ou éditorialistes pouvaient reprocher aux Français d’être incohérents ou dans le paradoxe, ils ont pour cette année électorale, été plutôt cohérent. Lors de l’élection présidentielle, ils ont choisi par élimination celui qui correspondait avoir le plus de qualité pour la fonction présidentielle. Emmanuel Macron offrait ainsi le double avantage d’être le plus jeune et le plus expérimenté pour la fonction suprême. Pour les élections législatives, ils ont donné une majorité relative au président de la République tout en le mettant pas en minorité et encore moins sous l’hypothèse d’une cohabitation. Ce qui oblige le Chef de l’État à modifier son style gouvernemental et ainsi prendre en compte l’avis des autres forces politiques. Après un quinquennat très vertical d’Emmanuel Macron, où les contre-pouvoirs ont certainement manqués, cette configuration semble en phase avec le souhait des Français. Ainsi, plus de 60% des Français (sondage Ipsos) trouvent que l’absence de majorité absolue pour la majorité présidentielle est plutôt une bonne chose. 

Il faut rappeler que le précédent quinquennat a été marqué par la domination absolue du pouvoir exécutif sur l’Assemblée nationale ainsi que par l’affaiblissement des corps intermédiaires. Cela s’opérait notamment soit par une non-prise en compte des revendications, soit par une volonté politique gouvernementale de les abattre. De la même façon, les revendications populaires ont été souvent caricaturés et mal comprises même si in fine le Gouvernement se pliait souvent à des compromis notamment à partir du mouvement des Gilets jaunes. Cette situation a été renforcée par la crise sanitaire ainsi que par la volonté de substituer le Parlement par des Conseils de Défense ou encore dernièrement par un Conseil national de la Refondation. En l’absence de confrontation utile au sein de l’Assemblée nationale, les désaccords se sont exprimés dans la rue. A travers leur vote, les Français ont tranché pour imposer à Emmanuel Macron plus de contre-pouvoir et plus de concertation. 

L’élection présidentielle n’a pas permis d’avoir un débat sur l’avenir de la France. Il a été l’occasion d’éliminer les personnes rejetées pour arriver à une élection par défaut mais sans élan. La fonction présidentielle correspond aux deux corps du roi de Kantorowicz, celle de Chef de l’exécutif qui doit porter un projet et celle d’incarnation. Sur ces deux volets, aucun des concurrents d’Emmanuel Macron n’emportaient l’adhésion d’une majorité de Français. Pour être plus précis, ils ont été rejetés à chaque fois par une majorité de Français. Toutefois, le président de la République n’a pas répondu aux inquiétudes sur le volet Chef de l’exécutif en raison de revirement de bord en fonction des électorats à séduire pour les élections. En quelque sorte, ils ont conféré à Emmanuel Macron la légitimité de position mais sans pour autant lui conférer la légitimité d’action. La légitimité de position est conférée par la fonction de président de la République mais cela n’offre pas pour autant une légitimité d’action à pouvoir agir, à entrainer un pays derrière un projet. En l’absence de débat lors de l’élection présidentielle, celui-ci devait s’effectuer par les élections législatives. Ces dernières ont été manqués par la majorité présidentielle puisqu’ils n’ont imposé aucun débat ni proposer une vision d’avenir pour le pays.

Lors des élections législatives, les Français ont pu exprimer la diversité de leur choix pour essayer de « colorer » le programme d’Emmanuel Macron comme ils le souhaitaient. En effet, il n’existait aucun risque d’une cohabitation puisqu’aucune force politique autre qu’Ensemble ne pouvait remporter une majorité de sièges à l’Assemblée nationale. De plus, l’absence de clarté du projet du Chef de l’État pouvait conduire les électeurs à vouloir le faire pencher d’un côté ou de l’autre pour qu’ils prennent en compte différentes thématiques comme notamment les questions sécuritaires après le Stade de France ou le pouvoir d’achat avec l’inflation. Ainsi, il y a un souhait important de la part des Français de vouloir contraindre l’action du chef de l’État tout en lui faisant passer un message politique. Les Français n’ont pas pu être écoutés lors de l’élection présidentielle en raison du contexte et du manque d’alternative franche et ils ne voulaient pas être écartés du débat public pendant 5 ans, ce qui explique les résultats actuels. 

William Thay, président du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques.

Emeric Guisset, secrétaire général adjoint du Millénaire

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