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Gilets jaunes : Emmanuel Macron renvoie la patate chaude aux partis de l’opposition
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Chacun sa route, chacun son pétrin

Gilets jaunes : Emmanuel Macron renvoie la patate chaude aux partis de l’opposition

Alors que l'on se demande encore quel effet l'allocution du président de la République aura sur le mouvement des Gilets jaunes et quelle ampleur prendront les prochaines manifestations, les partis de l'opposition se retrouvent dans une configuration "d'entre deux" plutôt délicate à gérer.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : Du leader de la France Insoumise à Marine le Pen en passant par Laurent Wauquiez, qui a l'air de vouloir continuer à cultiver la colère exprimée par les Gilets jaunes et qui a l'air de vouloir lâcher du lest ? 

Christophe Boutin : L’exercice est difficile, puisqu’il n’y a pas une, mais au moins deux oppositions à Emmanuel Macron, si l’on prend en compte les distinctions classiques de l’échiquier politique. Comme le Président se positionne au centre, il est en effet face en même temps à une opposition « de droite » (RN et LR) et à une opposition « de gauche », PS et LFI, différentes par leurs histoires, leurs doctrines ou leurs symboles. 

Au soir du 11 décembre, 24 heures après le discours Emmanuel Macron, il ne fait aucun doute que c’est globalement la droite qui « lâche le plus de lest », pour reprendre votre formule, et notamment des Républicains qui savent que leur électorat a été échaudé par les violences mises sur le compte des GJ. On évoquera ainsi un Christian Estrosi qui estime que le Président va dans le bon sens, un Guillaume Peltier qui « n’a pas été déçu » par lui, un Bruno Retailleau qui trouve qu’il a fait des « constats justes », un Éric Woerth qui demande aux GJ de « lever le camp des ronds-points » et de « reprendre la vie » au vu des « réponses concrètes » d’Emmanuel Macron et, bien sûr, un Laurent Wauquiez qui appelle lui aussi les GJ à ne pas manifester samedi, pour ne pas « plonger le pays dans l’abîme ». Le plus critique semble être Éric Ciotti, pour qui Macron a seulement donné « des miettes » aux GJ.

Plus à droite, Marine Le Pen reste sur des éléments très généraux de critique des propositions du Président, estimant que les fondements de ses choix politiques (« mondialisation », « financiarisation », « immigration ») ne sont pas remis en cause alors qu’ils sont générateurs de la crise actuelle, mais sans prendre position sur le maintien pou non du mouvement lui-même, quand Philippe Vardon, toujours au RN, critique lui aussi la réponse purement financière. Entre RN et LR, Nicolas Dupont-Aignan, pour DLF, note les ambiguïtés de la politique macronienne, autour notamment de la signature du pacte de Marrakech, mais lui aussi sans prendre vraiment position sur le maintien ou non du mouvement. 

À gauche maintenant, le PS Olivier Faure voit dans les choix macroniens un retour au sarkozysme, le communiste Fabien Roussel un « flou », et sa consoeur Cécile Dumas est inquiète… mais là encore il s’agit plus de critiquer les choix présidentiels que de soutenir le mouvement. Ne reste donc que Jean-Luc Mélenchon, pour qui Macron « se trompe d'époque » : « Il a pensé qu'une distribution de monnaie pourrait calmer l'insurrection citoyenne qui a éclaté », déclare ainsi le bouillant politique avant de conclure : « L'acte V du début de la révolution citoyenne dans notre pays sera un moment de grande mobilisation », ce qui est donc un appel à la manifestation samedi prochain.

Si l’on fait le bilan, on constate d’abord que le mouvement des GJ a sans doute eu moins d’impact sur nos politiques qu’on aurait pu le penser, n’entraînant par exemple pas de modification de leur grille de lecture, comme le prouvent par exemple leurs critiques des choix présidentiels, résolument ancrées à droite ou à gauche, quand le discours des GJ avait réussi à créer à la base une convergence entre des gens venus de la droite, de la gauche, ou pas politisés.

Et cette absence de remise se retrouve quant à leur fonctionnement en tant que corps intermédiaires. Stupéfaits de l’apparition d’un mouvement dont ils n’ont aucunement prévu l’ampleur et la durée, on a l’impression qu’ils continuent à le regarder comme une poule regarde un couteau, et que nombre d’entre eux se satisferaient volontiers de sa disparition pour retrouver les délices de leurs débats habituels.

Emmanuel Macron n'a ni complètement convaincu, ni complétement déçu. Mais cela n'a pas empêché Jean-Luc Mélenchon, quelques minutes seulement après le discours présidentiel, de faire le choix d'alimenter le conflit. N'y-a-t-il pas un risque à présent de se mettre une partie des Français à dos ? Comment les partis de l'opposition peuvent-ils continuer à tirer profit de la situation sans pour autant avoir l'air d'attiser le brasier à des fins politiciennes ? 

On pourrait peut-être vous répondre que le brasier n’a pas manifesté de volonté d’être attisé par des politiciens, de quelque bord qu’ils viennent : les uns ne souhaitaient pas se faire voir sur les ronds-points, les autres ne voulaient pas les y voir… Il ne faut pas oublier en effet lorsque l’on évoque ce point la profondeur du discrédit de la classe politique dans l’opinion publique, et notamment parmi ces Français moyens qui, Emmanuel Macron l’a très justement dit, ont été trahis par cette classe depuis quarante ans.

On pourrait vous dire aussi que Jean-Luc Mélenchon n’a pas fait qu’appeler à continuer le mouvement dans la rue, et que la réponse institutionnelle qu’il a posée, le dépôt d’une motion de censure, même si elle n’a aucune chance d’aboutir, est une réelle tentative de relais politique de la revendication, allant au-delà du fait de tirer profit ou non de la situation. Ici, un chef politique d’opposition tente de manière somme toute très normale de mettre en jeu la responsabilité politique d’un gouvernement dont il estime qu’il a perdu sa légitimité. 

Le problème de la perte de légitimité éventuelle des GJ vient de deux éléments. D’abord, auprès de la droite « versaillaise » au sens de 1871, de ce qu’il a conduit, directement ou non, à ces violences que le « parti de l’ordre » récuse, préférant toujours, c’est dans ses gènes, un ordre illégitime à une violence légitime. Ensuite, auprès de la droite non-versaillaise et de la gauche, de ce que le mouvement se mord la queue : les gens qui sont bloqués, qui ne peuvent prendre leur voiture, qui perdent du temps dans les petites routes ou même aux péages, ce sont des gens qui ressemblent en tout point aux GJ ; et ces commerçants qui voient s’effondrer leurs rentrées lors d’un mois de décembre indispensable à beaucoup, ces artisans qui peinent à finir leurs chantiers, c’est eux encore.

Plutôt que de souffler sur les braises de manière inutile – l’approche des fêtes et la lassitude compliquant encore les choses, même si la mobilisation reste plus forte qu’on ne l’aurait pensé -, il faudrait accompagner le mouvement dans sa transformation. Mais on comprend bien le dilemme des partis politiques : ne risquent-ils pas alors de créer un concurrent qui deviendrait dangereux et d’être les victimes d’un « dégagisme » qui profiterait à ce dernier ? Il suffit de regarder à nos frontières, en Italie ou en Espagne, pour savoir que cette hypothèse n’est pas invraisemblable.

Au vu de l'état actuel du pays autant d'un point de vue économique que politique et des annonces du président de la République, quelles sont selon vous les domaines où il serait légitime de s'inscrire en faux, et ceux où il y aurait plus intérêt à relâcher la pression (en fonction des partis de l'opposition) ? 

Les partis politiques d’opposition, de droite et de gauche, ont en fait clairement analysé la réponse macronienne aux revendications des GJ : une réponse purement financière, au financement rien moins qu’évident, porté par les contribuables, sans remise en cause des fondamentaux du régime. Comme l’a si bien dit Richard Ferrand :  « ni virage ni changement ». Et c’est ainsi que l’on ne touchera donc pas à ceux à qui le quinquennat macronien a déjà beaucoup rapporté, au motif d’un supposé investissement dans les entreprises françaises. Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Olivier Faure ont tous raison sur ce point… mais la droite LR semble peu traumatisée par cet état de fait. 

Et il en est ainsi partout de ces divisions. Une certaine opposition de droite regrette par exemple que l’on ne se pose pas la question des dépenses publiques… mais l’opposition de gauche et une autre partie de celle de droite estiment qu’elles ne sont pas suffisantes. Une opposition de droite estime que les modalités actuelles de l’immigration pourraient elles aussi être remises en cause… mais, l’opposition de gauche fait du vote communautariste un point fort de son programme, tandis qu’une autre partie de l’opposition de droite s’interdit tout mot sur cette épineuse question. 

Toutes devraient s’unir sur un point : la dérive répressive du Président et de son gouvernement, une répression qui a prioritairement frappé, le 8 décembre comme le 1er, les manifestants et non les casseurs et moins encore les pillards. Des mises en examen préventives aux condamnations abusives, le tout abondamment décrit avec la volonté de faire pression sur les manifestants, on flirte bien souvent avec les limites de l’État de droit. Et pourtant, rien, ou peu de choses, ce qui conduit à se poser la question de savoir si, alors qu’elles réprouvent sans doute de tels excès, le silence de ces oppositions ne traduirait pas, encore une fois, leur « lâche soulagement » de voir ainsi disparaître des concurrents gênants.

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