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Gilets Jaunes : après « la grande peur des bien-pensants », retour à « la grande illusion » ?
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Chimérique

Gilets Jaunes : après « la grande peur des bien-pensants », retour à « la grande illusion » ?

Les chimères d'un Etat-Providence omnipotent sont venues remplacer la très grande peur d'un peuple qui se révolte.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Le Président prend donc - bientôt 15 jours de silence - son temps pour parler aux Français : moyen de recréer une attente populaire après le discours brumeux du 27 novembre. S’il n’a pas tort de recréer ainsi un désir de la parole du chef, tant sa popularité est mal en point, cette attente même du discours d’ne haut, exprimée par bien des gilets jaunes et la totalité des commentateurs, nous renvoie à un habitus bien français : la sébile tendue à l’Etat. Cet Etat, qui, c’est bien connu, « paie » tout dans notre pays, du SMIC aux retraites, en passant par la santé, les routes, l’aide au développement, les comités Théodule et, bien sûr, la transition énergétique. Quelle seront les « annonces » sonnantes et trébuchantes d’Emmanuel Macron ce soir ? Que décidera-t-il sur le SMIC, l’ISF, les primes de toutes sortes ou le point d’indice des fonctionnaires? Telles sont les seules questions qui occupent les médias. Bref notre bon vieux et délicieux cocktail de taxes et de dépenses publiques Ouf ! Nous voici à nouveau en terrain connu !

Tout semble donc indiquer que l’on est passé, en quelques semaines de crise des gilets jaunes, de la grande peur des bien-pensants (de tous bords) devant le mouvement inédit de cette France silencieuse et oubliée, à la grande illusion de la toute-puissance (gratuite) de l’Etat-Providence.

Le parcours aura été aussi spectaculaire que rapide : il y a quelques jours encore, des gens fort civils déversaient des tombereaux d’injures, via les réseaux sociaux, sur les « ploucs », les « fachos » et autres « débiles » de la France profonde. Les journalistes prenaient de haut les gilets jaunes, tardivement invités sur leurs plateaux, mi-bêtes curieuses, mi-« petits blancs » attardés. Les hommes et femmes politiques cherchaient avec une bonhomie condescendante à « contextualiser » et à « recadrer » les propos de ces gens si sympathiques mais, décidément, si ignorants des réalités du vaste monde. Quitte, eux-mêmes, à devoir avouer leur propre ignorance du montant du SMIC, des réalités sociales et fiscales devant des gilets jaunes, finalement pas si bêtes, et à qui l’on ne la faisait pas ( ou plus).

Or, tout porte à croire qu’est en péril ce qu’il y avait de plus original et de plus louable dans leur mouvement : à savoir la volonté de reprendre son destin en main, de retrouver sa voie (et sa voix) dans la Cité ; le refus de l’infantilisation sous ses deux formes (le mépris pur et simple et la démagogie intéressée) ; et, plus concrètement, le refus d’un matraquage fiscal continu depuis 40 ans. Tout cela risque fort de s’abîmer dans le règlement de la crise, à grand renfort de dépenses publiques et de taxation des « riches » pour lutter contre les « inégalités ». Peu importe que les premières soient les plus fortes du monde et d’une inefficacité déconcertante (comme vient de le montrer Eurostat) ; peu importe que les « riches » soient déjà partis ou déjà sur- imposés ; et peu importe que la France soit l’un des pays les moins inégalitaires d’Europe, redistribution oblige, et que les inégalités soient restées stables sur la moyenne durée (INSEE). En vérité, la France plonge depuis dix ans dans un appauvrissement égalitaire.

Le Président alimentera-t-il ce soir la grande illusion d’un pays qui se dit cartésien mais qui est bien plus rousseauiste et « commence par écarter tous les faits » ? 

Il semble qu’Emmanuel veuille tenir sur l’ISF et le SMIC. Faute de quoi, sa crédibilité intérieure et internationale, déjà très entamées, sombrera corps et bien, avec l’emploi et le reste de croissance. Mais l’appel aux entreprises, que l’on entend de ci de là, pour qu’elles fassent un geste pour le « pouvoir d’achat », alors qu’elles sont à peine convalescentes et toujours les plus pénalisées d’Europe, ressemble fort à une fuite en avant (ou plutôt en arrière).
Nul doute certes, qu’Emmanuel Macron devra abandonner, au moins pour un temps, l’inspiration de la première partie de son quinquennat : ce saint-simonisme technocratique qui l’a conduit dans le mur. Le retour à la base, la concertation tous azimuts, notamment avec les élus locaux, annoncent le « changement de méthode » promis. 

Mais en même temps, ne nous y trompons pas, le risque est grand : le déchainement des revendications catégorielles et le retour au conservatisme viscéral de tous ces « corps intermédiaires » qui sont les premiers rentiers de la République. A moins que le président évite les effets d’annonce et ouvre grands les canaux de la vraie concertation populaire ? Mais que resterait-il alors de la grande illusion nationale: celle de la toute-puissance de l’Etat, et donc de son chef ?

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