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Ogre à l'écran comme à la ville.
Ogre à l'écran comme à la ville.
©Reuters

Jubilation

Gérard Depardieu libère l'Ogre qui est en nous

Le 16 août dernier, Gérard Depardieu urinait dans un avion devant les passagers. Ce vendredi, l'acteur enfile son costume d'Obélix et rejoue la scène avec autodérision dans une vidéo largement reprise sur le web. Tentative d'explication d'un sacré personnage...

Clément  Bosqué

Clément Bosqué

Clément Bosqué est Agrégé d'anglais, formé à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique et diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il dirige un établissement départemental de l'aide sociale à l'enfance. Il est l'auteur de chroniques sur le cinéma, la littérature et la musique ainsi que d'un roman écrit à quatre mains avec Emmanuelle Maffesoli, *Septembre ! Septembre !* (éditions Léo Scheer).

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L’avion est, mis à part les divers « lieux de privation de liberté », un des endroits où le sentiment d’être enfermé est le plus fort – dans un bateau, vous circulez, dans une voiture, vous pouvez demander à vous arrêter – et le plus indiscutable. En « se lâchant » dans cet avion, Gérard Depardieu mime de manière grotesque et touchante notre condition éternelle. Dans des prisons de nos propres façons, nous nous livrons à de pathétiques révoltes. Malades mentaux en salle d’isolement, nous pissons et rageons contre des murs élevés par et pour nous.

Face au journaliste Frédéric Taddéï qui le questionnait cette année avec empathie, Depardieu se définissait lui-même comme « une ordure ». Empiffré, tonitruant, il incarne l’excès à la française. Tous le disent rabelaisien ou gaulois, a fortiori après son rôle d’Obélix. Il touche, en fait, à un type universel, inévitable, qu’on retrouve dans les contes : celui de l’ogre.


La parodie par Gérard Depardieu et Edouard Baer du "malheureux épisode de l'avion"

Les Gaulois dans l'espacepar EdouardBaer Du cyclope Polyphème à Tolkien, ces êtres sont invariablement d’un esprit borné et d’un appétit sans borne. Enormes (Flaubert aurait dit « hénaurmes ») et par là aussi sympathiques qu’effrayants, ils « cassent les codes », dirait-on aujourd’hui. Précisément, ils s’y heurtent – même s’il est agi, Gérard Depardieu reste juridiquement responsable de ses actes – et s’en jouent, tout comme ils sont joués par leurs passions ou, en l’occurrence, leur ivrognerie.

« Break the code » ne signifie d’ailleurs pas en anglais « casser le code », mais « déchiffrer une énigme, percer un mystère, décoder un message secret ». Maladroit, l’ogre révèle en s’y cognant les parois de la cellule de notre existence, que nous acceptons en nous rassurant sur notre libre-arbitre. « Je reste sagement assis sur mon siège d’avion parce que tel est mon souhait », pense le petit homme. « Parce que je le veux bien » est son slogan. L’ogre braille et casse tout. Vainement, sans conscience ni courage, certes. « Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la raison, il aurait voulu taire », pour Spinoza1. Mais comment ne pas l’envier ?

L’homme ordinaire voudrait être heureux : les obstacles rencontrés lui causent de l’angoisse, raison pour laquelle il…raisonne. Différent est l’ogre qui réagit à l’inquiétude par l’explosion. Enfant capricieux, King Kong, il veut : il prend, immédiat. Ni argent, ni célébrité, ni révolte ne portent l’ogre « au-dessus des lois ». Nul délire de toute-puissance, nul goût de la transgression ne l’a pris. Il est en deçà, au-delà ; à côté, si l’on veut.

Pas davantage de volonté nietzschéenne que de tentative de dépassement oude connaissance de ses passions. Ni surhomme ni sous-homme, Depardieu ressortit de cette catégorie ogresque d’humains, qui pète, sue, s’avine, dépensant une énergie formidable qu’elle ne domine pas.

Tous les hommes ne sont pas fongibles dans « l’homme » manipulé par les philosophes par facilité. Ils sont de plusieurs sortes. « L’homme est un animal qui (…) a besoin d’un maître » dit Kant2, mais certains sont, naturellement, dociles ; d’autres sont combatifs et rebelles ; d’autres des éléphants dans le magasin de porcelaine des conventions humaines.

Alors, quoi : Depardieu, un avatar de l’« inconscient » (que les DSK de toute éternité refoulent sous un pardessus pervers d’urbanité policée), lâché parmi nous, bonhomme et glouton ?

Lucrèce disait de l’âme et du corps que « l’on ne peut évidemment les séparer sans les faire périr »3. Métaphore : ce n’est pas le corps et ses passions, mais croire à l’antagonisme du corps et de l’âme qui est source d’erreur. Depardieu incarne, à la ville, ce que Spinoza nomme « l’Appétit » et qui unit âme et corps. À l’écran, il parvient à le sublimer sous forme de « Désir », c’est à dire « l’Appétit avec conscience de lui-même ». Ce qui rend son spectacle si plaisant, et éclaire d’un sens profond la phrase célèbre des Valseuses : « on n’est pas bien, là, tout nu, décontracté du gland ? »

Enfin, on peut suivre Edgar Morin pour qui homo sapiens est aussi homo demens et par quoi « surgit la face de l’homme cachée par le concept rassurant et émollient de sapiens. C’est un être d’une affectivité intense et instable qui sourit, rit, pleure, un être anxieux et angoissé, un être jouisseur, ivre, extatique, violent, furieux (…) Un être soumis à l’erreur, à l’errance, un être ubrique qui produit du désordre. »5

Notre société est hystérique, car elle ne sait pas ce que tout le monde sait d’elle. Le « fou », c’est l’autre. Il n’a rien à enseigner, à nous qui n’aurions jamais « un tel comportement ». Les actes classés par catégories de symptômes, les symptômes rangés dans des psychopathologies, l’étiologie trouvant causes et explications dans le passé de chacun. On ne croit plus, comme naguère, comme ailleurs, aux attaques d’esprits malins ou aux sorcières, fées, lutins. On a tort.

Un acteur est censé jouer plusieurs rôles. Gérard Depardieu n’est pas vraiment un acteur, car il ne joue qu’un unique rôle : le sien. Qu’il joue aussi en vrai. Parce qu’il est susceptible d’être endossé par tous à un moment donné, ce rôle est d’une importance proportionnelle à la grossièreté du personnage, à son appétit et sa soif. D’ogre !

1 Lettres LVIII, Œuvres, t. 4, p. 303, GF.

2 « Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique », in Philosophie de l’histoire, p. 67, Aubier, 1947.

3De la nature, Livre III, p. 127, Belles Lettres.

4Ethique, 3e partie, p. 135, Œuvres, t. 3, GF.

5Le paradigme perdu, la nature humaine, p. 124-125, Le Seuil.

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