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Le Parti frontiste occupe la fonction contestataire qu'occupait le parti communiste dans les années 70.
Le Parti frontiste occupe la fonction contestataire qu'occupait le parti communiste dans les années 70.
©REUTERS/Philippe Wojazer

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Georges Marchais réincarné ? Comment Marine Le Pen transforme lentement mais sûrement le FN en Parti communiste version 70’s

Le congrès du FN a débuté le samedi 29 novembre, mené par une Marine Le Pen dans un parti qui étend peu à peu sa base électorale. Le FN se positionne comme la première force politique "antisystème", voire parfois "anticapitaliste". La transition du FN en un parti "proche du peuple", avec un programme qui sonne parfois clairement "de gauche", semble avoir pris moins de dix ans.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : Dans quelle mesure peut-on comparer le Front national que Marine Le Pen est en train de dessiner avec le Parti communiste des années 1970 ?

Jean-Philippe Moinet : La comparaison est très pertinente. Le mouvement de Marine Le Pen est un FNPC. La similitude avec le PC prospère du temps de Georges Marchais, proche de Moscou, me semble évidente aussi du point de vue de cette posture - qui est aussi une imposture - « antisystème ».

Une imposture qu’utilise le polémiste lepéniste Zemmour, qui est pourtant partout dans « le système » médiatique. Avec le FNPC c’est la même chose : en instrumentalisant le clivage primaire (mais qui fonctionne dans des populations en souffrance sociale) du « nous et les autres », « nous et les étrangers », « nous et le monde », « nous et la classe politique » accusée globalement d’être corrompue ou déconnecté des réalités du peuple, il exploite la misère du monde, et des Français !

C’est ce que j’appelle « le national-populisme xénophobe», qui prospère en tant de crise, car il surfe sur le sentiment que les « élites » ont tort, qu’elle nous ont mené à la catastrophe et le déclin, que subit le peuple. Pour en sortir, écoutez la voix du parti et du chef (en l’occurrence la cheftaine), le parti faisant cohérence et « communauté » en s’opposant à tous les autres.

Le FN est bien un FNPC quand il s’érige comme la seule et dernière protection contre « le mondialisme » perçu comme tentaculaire, qui viendrait oppresser les nations du monde et réduire les Français en esclaves du capitalisme triomphant. En cela, sans utiliser le marxisme comme référence, le FN utilise tous les filons communistes : Français, on est face et contre l’Europe, contre la mondialisation, contre le capitalisme, et en passant contre les étrangers quand, comme disait Coluche pour dénoncer ce racisme, « les arabes viennent piquer le boulot à nos portugais » !

Jean Garrigues : Le Parti frontiste occupe la fonction contestataire qu'occupait le parti communiste dans les années 70. Cela se traduit dans les urnes par la première place qu'occupe le FN dans le vote ouvrier et au-delà, chez une grande partie des salariés français. Ajoutons à cela l'évolution du discours et du proggramme du FN depuis quelques années : évolution vers l'interventionnisme de l'Etat, vers l'anti-européisme. Ce sont deux enjeux, deux points qui le rapproche de ce qu'était le discours du PCF. Ce discours réclamait un interventionnisme d'Etat en matière économique et sociale et était déjà à l'époque anti-européen, anti-capitalisme.

Cela fait partie du répertoire du PCF de l'époque.

Le FN va-t-il jouer dans l'échiquier politique français le rôle de ce qu'était le PCF il y a 40 ans, à savoir le parti rejetant dos à dos la droite traditionnelle et la gauche modérée ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, je pense qu’il joue déjà ce rôle, depuis des années. Cela se voit peut-être davantage depuis que la fille, candidate en terre de gauche dans le Nord-Pas-de-Calais, a remplacé le père à la tête médiatique du parti. Mais le slogan « ni gauche, ni droite » est, historiquement, le propre des mouvements fachistes.

A leur manière, partout en Europe aujourd’hui, les partis ultranationalistes veulent échapper et échappent à la grille de lecture gauche-droite. Ils apparaissent fortement, à des moments de crises (pas seulement économiques) autant contre les droites libérales, humanistes et européennes que contres les gauches social-démocrates, humanistes et européennes. Sur le fonds de commerce du repli – repli xénophobe notamment - ce marketing FNPC marche assez bien en France, aujourd’hui.

Jean Garrigues : "Bonnet blanc et blanc bonnet", telle était la formule de Jacques Duclos, le secrétaire général du PCF en 1969, lors du deuxième tour entre un centriste, Alain Poher, et un représenant de la droite gaulliste, Georges Pompidou. C'est moins original dans l'histoire du FN, puisque dans les années 70-80, le discours du FN était déjà versé dans le rejet de la bande des 4 : RPR, UDF, PS et PCF.

Cette posture anti-système du FN a toujours été, comme pour le PCF, même si désormais avec Marine Le Pen le parti est de plus en plus intégré au système.

Il y a des points qui diffèrent toutefois dans la doctrine, l'idéologie et le champ de l'occupation politique. Le PCF pouvait en effet s'appuyer sur une légitimité historique qui était celle de la résistance : cela faisait partie de la culture communiste. Ce dont ne peuvent se prévaloir les dirigeants du FN, même si Florian Philippot se réfère souvent au général de Gaulle. La culture et l'image du FN sont plutôt associées au régime de Vichy.

Marine Le Pen elle-même développe un discours de "tribun", comme pouvait le faire Georges Marchais en son temps. Mais joue-t-elle sur les mêmes cordes que l'ancien dirigeant communiste ? Peut-on vraiment dégager des similarités ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, la fonction « tribunicienne », qu’il appartenait au PC de tenir jusqu’à son effondrement électoral, c’est bien la société Le Pen, père et fille qui la tient. D’ailleurs, sur ce registre, le père était bien meilleur que sa fille. Comme elle a cherché à « lisser » l’image du FN, pour tenter de la rendre moins sulfureuse, du coup, en cherchant la respectabilité, elle a perdu en capacité de se différencier vivement du reste de la parole politique.

Bien sûr, elle reste agressive, tonitruante même quand il faut remonter ses troupes en congrès, mais elle est sur une corde assez raide : à force de masquer en vitrine l’arrière boutique carrément xénophobes du parti d’extrême droite, elle cherche à banaliser le FNPC mais elle risque aussi, à force de dire qu’elle veut le pouvoir, de ne plus répondre à ceux qui veulent carrément autre chose, qui relève du fantasmagorique et du pur idéologique.

Jean Garrigues : Cela paraît plus difficile. Il y avait chez Georges Marchais une sorte de légitimité ouvrière très importante dans son discours, puisque lui-même était issu du monde ouvrier. Marine Le Pen est issue d'une famille devenue membre de la bourgeoisie française. Elle n'a pas le langage, le vocabulaire de Georges Marchais. Cela le distinguait du reste de la classe politico-médiatique. C'était une sorte de signe de reconnaissance que d'avoir un parlé ouvrier avec cette énergie de la protestation qui a fait les beaux jours de nombreuses émissions de télévision.

La posture de Marine Le Pen est différente. Georges Marchais était un tribun débatteur, ce que n'était pas Marine Le Pen. Les registres sont différents. Le seul point commun réside dans la récupération des thèmes populistes : la revendication de la parole du peuple, l'intermédiation entre peuple et élites, le discours anti élites... Sur ces plans, on est dans la filiation de Georges Marchais, mais sans l'incarnation qui était celle de Georges Marchais.

Le PCF des années 70 jouait un rôle d'intégration de ses membres pour rallier l'ensemble des "prolétaires" et de ceux attirés par un parti antisystème. Le FN en fait-il de même aujourd'hui ? Est-ce d'ailleurs utile dans la France de 2014 pour croître électoralement ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, il fait de même aujourd’hui pour rallier sinon l’ensemble des « prolétaires » - le mot n’est pas employée par la bourgeoise de Saint-Cloud que reste Marine Le Pen, même après son déménagement de la propriété familiale… - mais pour tenter de rallier un maximum d’électeurs perdus du « peuple Français », le mot « Français », dans la tradition du FN étant le mot clé aussi, dans la mesure où le « national » chez eux à une connotation ethnique évidente, et souvent non dite (ils n’ont pas besoin de le préciser), renvoi à l’appellation « Français de souche ».

Vous remarquerez aisément que les salles de meeting du FN ne connaissent pas la diversité, du point de vue des origines. Et pour cause, le slogan FNPC « Français d’abord » est le slogan code du lepénisme des trois générations, signifiant : étrangers dehors !

Jean Garrigues : Ce que pouvait revendiquer le PCF en termes de légitimité de la défense du prolétariat, de la classe ouvrière depuis 1920, avec des épisodes comme celui du Front populaire. C'était une tradition historique. Pour le FN, c'est une histoire récente. Le FN des années 70-80 était plus proche du monde de l'artisanat, du petit commerce ou de la petite entreprise que du monde ouvrier.

C'est toutefois quelque chose qui n'est pas inutile électoralement, même si le monde ouvrier n'occupe plus (culturellement, démographiquement et électoralement) la même place que dans les années 70. Cela reste cependant un point de référence, car le monde ouvrier est un marqueur du progès social, donc du progrès tout court.

Concernant l'enracinement local, le PCF pouvait s'appuyer sur une présence extrêmement forte dans le tissu des pouvoirs locaux et territoriaux, notamment dans les communes périphériques des grandes villes et plus spécifiquement en banlieue parisienne. Là encore, l'histoire de l'implantation de politiques du FN est très récente. Auparavant, elle était restreinte au sud est de la France. Le FN reste à cette échelle une force marginale, et c'est un handicap certain pour lui.

Sur ce plan électoral, il y a des points de progressions pour le FN. Par exemple avec Steeve Brivois dans le nord de la France. Il arrive en troisième position des élus au comité dirigeant du FN. Cela signifie que cette figure qui incarne un bastion ouvrier du FN est une figure majeure dans l'organigramme et donc dans l'image que projette le FN aujourd'hui. C'est quelque chose de nouveau. Historiquement, les dirigeants du FN venaient de mouvements de l'extrême droite des années d'après guerre, soit d'une extrême droite bourgeoise, mais pas cette présente coloration ouvrière, qui témoigne aussi d'une volonté d'implantation dans ces catégories sociales.        

Le FN, comme le PCF autrefois, a les yeux tournés vers la Russie. Les deux partis vont-ils chercher les même sources d'inspiration auprès du géant de l'Est ? Le rôle du pays dans la symbolique des partis de contestation a-t-il changé ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, je dirai même que le FN, comme le PCF, non seulement trouve des sources d’inspiration (idéologique) en Russie, mais aussi des ressources, humaines et financières. Il était de notoriété publique, jusque dans les années 80, que le PCF pouvait compter sur les financements venant de l’ex-URSS : jamais le parti communiste n’aurait été aussi florissant en France sans les appuis financiers, multiformes, du Kremlin soviétique.

Aujourd’hui, le parti lepéniste bénéficie de largesses bancaires russes, cela commence à être évoqué médiatiquement, alors que les liens entre le parti d’extrême droite et les russes nationalistes remontent à de très nombreuses années. L’antiaméricanisme primaire de l’extrême droite a conduit le FNPC dans les bras de Poutine, en passant aussi, il y a quelques années, par les bras de Saddam Hussein en Irak ou encore du régime iranien.

C’est cette antiaméricanisme douteux qui a conduit Jean-Marie Le Pen à dire, en plein débats autour de la guerre civile en Algérie, qu’il préférait « la djellaba nationaliste au jean cosmopolite » ! Aujourd’hui, la garde montante du FN, de Marine Le Pen à Marion Maréchal-Le Pen en passant par toute une série de cadres importants du FNPC préfère la chapka nationaliste russe au jean cosmopolite. En cela, le FN n’est pas patriote mais, comme disait Chirac, le parti de l’étranger !

Jean Garrigues : Un point commun avec le FN dès son origine est l'anti américanisme, l'anti capitalisme, qui renvoie à une idéologie de l'antisémitisme de l'extrême droite française. La fascination pour la Russie est de deux ordres différents.

Côté communiste, il s'agissait d'une fascination pour le modèle bolchévique et son organisation socio politique : l'idéal communiste international qui se traduisait par une subordination organique du PCF au PC de l'union sociétique.

Côté FN, cette fascination découle plus récemment des principes d'autorité et d'ultra nationalisme associés à la personnalité de Vladimir Poutine.

La fascination est donc la même, l'intérêt similaire, mais les fondements différents.

Y a-t-il malgré tout des domaines où le FN, par son essence même, ne pourra jamais être similaire au PCF du temps de sa gloire ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, il y a au moins un grand domaine : le PCF, même s’il a trempé du temps du pacte germano-soviétique dans une complicité active avec l’hitlérisme au début de la seconde guerre mondiale, a été aussi, après la rupture de ce pacte, un mouvement de résistance active à l’Occupation.

Pendant que des compagnons de route du fondateurs du FN collaboraient activement, auprès de Pétain, avec les Allemands nazis, les militants communistes ont été nombreux, eux, à être de véritables héros, qui ont parfois sacrifié leur vie à la lutte contre l’occupant nazi. Le PCF a été dans le camp des vainqueurs, l’extrême droite française dans celui de la défaite, du déshonneur et de la honte. Là est une différence essentielle, que la mémoire historique ne saurait effacer.

Même s’il est bien sûr apparu aussi que le totalitarisme communiste, la dictature russe ou chinoise en particulier, comme l’ont dénoncé de grands intellectuels comme Raymond Aron, a été une machine à tuer et à interner. Il ne faut pas l’oublier non plus.

Jean Garrigues : Le PCF est porteur d'une histoire héritée de la Révolution française. Le Front populaire rassemble dans sa symbolique toute la dimension internationaliste et communiste, mais aussi cet héritage de la Révolution française : liberté, égalité et fraternité. Ce que ne peut pas porter le Front national, qui est associé à une culture post-vichiste mais aussi néo-fachiste. C'est une barrière, bon gré mal gré qui peut certes se dissiper, mais qui existe. Elle peut être un blocage au moment des élections locales au moment des alliances et négociations. Il y a toujours cette barrière de la défense républicaine. 

Maintenant, il est vrai que ces lignes bougent. L'opération de dédiabolisation, de normalisation du FN dans la vie politique française est plutôt couronné de succès. Mais il reste encore ce faussé important, qui fait qu'il y a ce cordon sanitaire culturel autour du FN. C'est un parti à part. Le PC, de par son histoire, même tumultueuse et chaotique, est une histoire d'intégration au champs politique républicain : front populaire, libération, union de la gauche dans les années 70, voire le premier gouvernement de pierre mauroy. Cela est une différence majeure. 

 

 

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