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Les dirigeants du G7 se réunissent ce lundi à La Haye pour discuter de la crise ukrainienne.
Les dirigeants du G7 se réunissent ce lundi à La Haye pour discuter de la crise ukrainienne.
©Reuters

A reculons

G7 sur l'Ukraine : sommes-nous armés pour une nouvelle guerre froide ?

Les dirigeants du G7 se réunissent ce lundi à La Haye pour discuter de la crise ukrainienne. Sous l'impulsion de Barack Obama, cette rencontre d'urgence étudiera les mesures à prendre face à l'intervention de la Russie en Crimée.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : La crise en Crimée est souvent dépeinte comme un épilogue de la guerre froide. Mais Occident et Russie, belligérants historiques de cette guerre sans combat, sont-ils, 25 ans après la chute de l'URSS, armés techniquement et tactiquement pour s'engager dans un tel conflit ?

François Géré : Il n’est pas question d’une reprise de la guerre froide. En revanche, nous assistons à une sorte de liquidation d’héritage. Vladimir Poutine a été sincèrement traumatisé par la défaite de l’URSS. Il a constaté que la réunion des deux Allemagnes s’est effectuée soudainement sur la base d’un accord entre Bush père et Helmut Kohl qui a pris tout le monde de vitesse. Une opportunité historique lorsqu’elle se présente doit être prise faute de quoi. Même si les deux situations ne sont en rien comparables, ceci explique son attitude décisionnelle à l’égard de la Crimée.

Vladimir Poutine est motivé par la volonté nationaliste de restaurer la dignité mondiale de son pays, qui n’est plus l’URSS, qui n’est pas davantage la Grande Russie impériale. Il a un grand projet, fort ambitieux sans pour autant être démesuré : l’Union économique euro-asiatique. Maintenant lorsqu’il s’agit de la stratégie, c’est à dire des moyens pour atteindre le but on retrouve le guébiste cynique, sans scrupule, totalement inhumain.

Poutine ne cherche pas la guerre mais il utilise la force et la menace de son emploi en opportuniste intelligent. Il considère l’affaiblissement de la volonté et de la puissance de ses adversaires, américains et européens, il exploite leurs divisions. Pas la peine de l’ériger en grand joueur d’échecs. 90% de ses succès tiennent à l’exploitation de l’incohérence de la stratégie de ses adversaires.

En quoi un nouvel épisode de la guerre froide différerait-il des formes qu'elle a prises par le passé ? Comment l'Occident pourrait-il y réagir ? Et la Russie ?

Aucune des déterminations fondatrices de la guerre froide ne sont plus réunies. La polarisation idéologique a disparu même si il existe encore, en Russie notamment, des réminiscences du passé, systématiquement manipulées par la désinformation : le nazisme serait de retour en Ukraine, la ploutocratie américano-européenne chercherait à étendre son emprise…etc. La dénonciation du complot juif n’est pas loin quand on sait le penchant antisémite de Vladimir Poutine. La lutte idéologique organisée fait donc rage. Mais c’est aussi une manière de laisser entendre que l’on ne passera pas aux actes, à l’usage direct de la force armée. Constatons le retour de la stratégie indirecte en laquelle traditionnellement l’ex URSS a excellé.

Nous assistons à un phénomène très grande ampleur et de longue durée, à savoir le rééquilibrage de la puissance en Europe, et dans le monde en général. Chacun, en fonction de ses capacités, de l’évolution de sa puissance économique, cherche à atteindre le niveau qui lui est le plus profitable.  

Or dans cette évolution le balancier favorise la Russie tandis que l’Union européenne économiquement affaiblie, socialement en crise traverse une période de grave déclin. Les Etats-Unis ont signifié que les Européens devaient prendre en charge leur sécurité et que Washington, plus soucieux de l’Asie, n’entendait plus payer.

Tel est le fond du problème. Vladimir Poutine paie pour restaurer la puissance de la Russie tandis que les Européens font l’impasse sur les moyens de leur sécurité. Un vide de puissance s’est créé. Il sera encore plus grave dans cinq ans. Alors on aura l’occasion d’en mesurer les effets sur la partie orientale de l’Europe.

Si la guerre devait devenir chaude, quelle forme pourrait-elle prendre? Serions-nous préparés, au-delà de la question des moyens, à faire face à un conflit de ce type ?

La crise de Crimée et, au-delà celle d’Ukraine, est lourde de conséquences. Elle démontre (si on avait jamais voulu en douter) l’inexistence de l’UE comme acteur diplomatique et militaire, en dehors de tractations, que l’on ne saurait mépriser, -c’est toujours ça de gagné-, dans les Balkans et au Moyen orient.  Mais l’UE reste sans capacité à prendre l’initiative, à décider… de quoi que ce soit. Et l’on continue à entendre depuis vingt ans les mêmes refrains sur le potentiel de l’Agence européenne de l’armement qui, faute de moyens et surtout  de projet stratégique sérieux ne parvient pas à exister.

Si le « nous » que  suggère votre question est l’UE et l’arlésienne de la Défense européenne, l’affaire est claire : il n’y a rien, ni personne, pas un sou. Cruellement la question de la vente des frégates françaises à la Russie en est l’illustration.

Si ce « nous » correspond à  l’OTAN l’affaire est autre puisque les Etats-Unis (et le Canada) constituent la pierre angulaire du traité de Washington.

Or l’OTAN se retire d’Afghanistan, enregistrant un échec majeur mettant fin à ses projets d’action extérieure (« out of area »). Dès lors, se trouve posée la question de sa validité sur la zone qu’il est censé garantir, celle du territoire des Etats membres, dont, à l’évidence, ne fait pas partie l’Ukraine. En l’état actuel des choses il n’y a donc rien de changé sauf un problème de crédibilité, de perception de la puissance et de l’influence. L’OTAN serait-elle une « alliance peau de chagrin »  de moins en moins fiable ?

Qu'en est-il de la Russie ? Les analystes s'accordent à dire que Vladimir Poutine ne veut pas plus la guerre que l'Occident. Mais aurait-il davantage les moyens techniques de s'engager dans pareil conflit ?

L’épreuve des volontés et de la puissance est engagée. Cette manœuvre représente une composante classique de la guerre mais ce n’est pas la guerre directe à force ouverte. Les moyens militaires de l’OTAN demeurent considérables. Très mal adaptés à l’Afghanistan, ils se révéleraient décisifs en cas de conflit ouvert avec la Russie dont les moyens militaires restent très attardés. Poutine le sait bien, qui n’entend certes pas les utiliser tout en achetant les technologies avancées dans les pays de l’OTAN (de ce point de vue l’incohérence tend à devenir surréaliste).

Caricaturons : Poutine a la volonté mais peu de moyens, l’OTAN dispose encore de la supériorité des moyens mais sans la volonté d’y recourir.

Aujourd'hui, contrairement à ce qu'il se passait durant la guerre froide, la menace nucléaire semble avoir totalement disparu. La bombe atomique reste-t-elle la plus puissante arme de la paix, ou a-t-elle été oubliée ?

Il n’est pas certes pas question de menace nucléaire. MAIS. Nul ne saurait ignorer que les arsenaux nucléaires sont présents en Europe, en Russie, aux Etats-Unis. Récemment la Russie installait dans son enclave de Kaliningrad les missiles Iskander de moyenne portée dotés de charges nucléaires, faisant ainsi peser sur un rayon de 600km une menace dévastatrice. Cette menace reste latente. Il convient d’en mesurer aussi les aspects stabilisants : jamais la Russie n’oserait agresser directement un pays membre de l’OTAN couvert par la garantie nucléaire américaine. C’est bien pourquoi les Etats nouvellement entrés dans l’Alliance (les Baltes, la Pologne, la Tchéquie) sont toujours disposés à accueillir sur leur sol les armes nucléaires de l’OTAN.

A ce stade il devient donc indispensable et urgent de revenir aux affaires sérieuses. La garantie américaine de dissuasion élargie, gravement affaiblie par le discours sur le « zero nukes » et par l’échec total du projet diplomatique d’une relance (« reset ») des relations nucléaires stratégiques avec la Russie, va devoir se réaffirmer. Faute de quoi les Etats-Unis finiront par perdre toute crédibilité.

 Propos recueillis par Vincent Nahan

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