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François Bayrou est-il en train d'annoncer un virage politique majeur sans que personne ne s'en rende vraiment compte ?
©BERTRAND GUAY / AFP

Révolution centriste

François Bayrou est-il en train d'annoncer un virage politique majeur sans que personne ne s'en rende vraiment compte ?

Quelques heures après les annonces faites par Emmanuel Macron en faveur du pouvoir d'achat, François Bayrou proposait d'aller plus loin en modifiant les structures de la stratégie économique européenne.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Au lendemain des annonces faites ce 10 décembre par Emmanuel Macron pour répondre aux attentes des Gilets jaunes, son allié François Bayrou déclarait à France Info - en préparant le terrain de la suite de l'action politique -  "sans doute y aura-t-il des interrogations à l'égard de la politique de la Banque centrale européenne" (…) "Il faut que les gouvernements européens, entre eux, se posent la question de savoir quels sont les buts à atteindre" pour la BCE, "et y ajouter le plein emploi, parce que le plein emploi c'est l'unité de la société dans laquelle on vit". Loin d'être anodine, une telle proposition de réforme de la zone euro touche en réalité le cœur du réacteur nucléaire économique européen. Il s'agit ici, ni plus, ni moins, de modifier la stratégie de développement économique du continent vers un modèle nouveau, qui, comme l'indique François Bayrou lors de son interview, tire les leçons du travail réalisé par la Réserve Fédérale des Etats-Unis : c’est-à-dire la recherche de l'emploi maximal comme philosophie.

La question découlant de cette proposition est de savoir ce que cela pourrait changer pour la zone euro. En réalité, presque tout. Depuis son origine, l'objectif unique et prioritaire de la BCE est de stabiliser les prix, à un niveau proche mais inférieur de 2%. Ainsi, il est de son devoir de faire le nécessaire pour remplir cet objectif, tout en disposant d'un pouvoir absolu en ce sens. La stabilité des prix est ici la priorité tandis que le niveau d'emploi peut alors être considéré comme une variable d'ajustement secondaire.

De l'autre côté de l'Atlantique, la FED dispose d'un objectif double, la stabilité des prix et l'emploi maximal. La différence est que la FED va se trouver contrainte, dans une situation de crise par exemple, de faire tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir le niveau d'activité jusqu'à ce que le plein emploi soit atteint, dans la limite de la stabilité des prix. C'est ce qui explique la mise en place d'une politique monétaire beaucoup plus agressive et plus réactive aux Etats-Unis qu'en Europe au cœur de la crise. Un taux de chômage de 10%, comme l'ont connu les Etats-Unis au cours de l'année 2010, n'est simplement pas une option pour la FED. Pour les européens, une même situation au cours de l'année 2010 n'a, par contre, entrainé aucune réponse. Pire encore, au cours de l'année 2011, la BCE resserrait sa politique monétaire pour éviter toute tension à la hausse sur les prix en négligeant totalement la crise sociale provoquée par le chômage de masse qui frappait le continent. 

10 années après la crise de 2008, ces deux stratégies peuvent désormais être comparées au travers de leurs résultats. A ce titre, l'indicateur le plus pertinent est celui de l'évolution du PIB nominal, sous contrôle total de la politique monétaire :

Après une évolution parallèle entre 2005 et 2008, les deux trajectoires se séparent nettement à partir de cette décision prise par la BCE en 2011. De leur côté les Etats-Unis poursuivent leur objectif de plein emploi en soutenant le niveau d'activité aussi loin que cela leur est possible. Il faudra attendre l'arrivée de Mario Draghi à la tête de la BCE et la mise en place d'une politique monétaire tenant un peu plus compte des réalités pour voir l'Europe imiter les Etats-Unis, mais tout en étant statutairement contraint par un mandat restrictif qui ne permet pas à l'Europe d'aller sur le même rythme que la FED. Le résultat, en cette année 2018, est que l'écart de croissance nominale entre les deux continents est de 15%, ce qui est -tout en restant mesuré- colossal. 
Et l'impact sur le niveau de chômage à partir des années 2010-2011 est à l'avenant, tout comme l'est le niveau de chômage moyen américain – conséquence de la politique menée – par rapport à celui de la zone euro, sur les 20 dernières années. 

Une autre façon de regarder le résultat de cette dichotomie américano-européenne sur la façon de régler la crise est d'observer les emplois créés. Et ici encore, les écarts sont immenses. Les Etats-Unis sont parvenus à voir le nombre d'emplois progresser de plus de 15% depuis le creux de la crise, constaté dans le courant de l'année 2010, tandis que la zone euro, depuis son creux de 2013, n'est parvenue qu'à une progression inférieure à 7%. Le différentiel est aussi important en prenant comme référence le pic emploi constaté en 2008, les Etats-Unis ayant fait progresser l'emploi de 8% sur cette période alors que la zone euro n'en est qu'à 2.59% lors de ces 10 années.

La différence est que les Etats-Unis connaissent une situation de croissance à haute pression depuis plusieurs années, et dont profite largement Donald Trump, tandis que les européens continuent de se morfondre dans une situation de crise perpétuelle. L'ouverture d'une telle perspective du changement de mandat de la BCE, au niveau européen, permettrait ainsi d'apporter la réponse la plus forte à la précarisation des sociétés européennes depuis 10 ans. 

L'enjeu, pour faire passer une telle réforme au niveau européen, est de convaincre les pays du nord de la zone euro de modifier le mandat de la BCE en ce sens. Si l'opération paraît à priori impossible, une opportunité historique semble s'ouvrir pour cette année 2019. Alors que l'Allemagne a pu profiter de la forte croissance américaine au cours de ces dernières années, en voyant ses exportations progresser à un rythme spectaculaire, la perspective de sanctions commerciales provenant de Washington pourrait révéler la faiblesse de ce modèle reposant excessivement sur la demande extérieure au continent. L'alternative offerte à l'Allemagne et aux pays du nord serait de pouvoir compter sur une demande intérieure européenne forte, pour compenser le risque menaçant la demande extérieure. Or, cette stratégie économique se fondant sur une demande intérieure forte est celle poursuivie par les Etats-Unis, et son mandat de recherche de l'emploi maximal. 

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