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La France, cette République schizophrène empêtrée (pour de bon ?) dans "le choc des crises de civilisation"
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Bonnes feuilles

La France, cette République schizophrène empêtrée (pour de bon ?) dans "le choc des crises de civilisation"

Une guerre se gagne d’abord dans les esprits. Mais au nom de quel héritage et pour quels idéaux les Européens seraient-ils encore prêts à se battre ? Cette question est la seule qui vaille. Dès 2002, avec une cruelle ironie, Philippe Muray invitait les djihadistes à « craindre le courroux de l’homme en bermuda ». Il annonçait la suite en ces termes : nous serons les plus forts car nous sommes les plus morts. Souhaitons-nous lui donner raison ? Extrait de "Pour quoi serions-nous encore prêts à mourir ?" d'Alexandra Laignel-Lavastine, aux Editions du Cerf (2/2).

Alexandra Laignel-Lavastine

Alexandra Laignel-Lavastine

Docteur en philosophie, historienne, essayiste, longtemps critique au Monde, Alexandra Laignel-Lavastine a reçu le Prix de l’Essai européen en 2005, le Prix de la Licra en 2015 pour La Pensée égarée. Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l’Europe (Grasset) et la Ménorah d’or 2016 pour l’ensemble de son œuvre. Elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, la plupart traduits à l’étranger.

Son dernier ouvrage, Pour quoi serions-nous encore prêts à mourir ? Pour un réarmement intellectuel et moral face au djihadismevient de paraître aux éditions du Cerf. 

 

 
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D’un côté, nous sommes conviés à prendre en compte l’intérêt général et à revitaliser un « nous » civique bien mal en point ; de l’autre, nos sociétés, jetées dans l’ère de l’hyper-capitalisme mondialisé, encouragent implicitement le Be Yourself ! et les « moi, je » à n’en faire qu’une bouchée. D’une main, nous sommes tenus de reprendre du « redressement » (républicain ou citoyen) à tous les repas ; de l’autre, une part essentielle de notre modèle repose sur l’hyper-consumérisme et la satisfaction immédiate des désirs, autrement dit sur le principe de l’addiction pure et simple. Avec, en guise de supplément d’âme, un peu d’écologie, de développement durable, d’économie collaborative ou d’humanitaire.

Depuis peu, nous sommes invités en catastrophe à comprendre qu’un précieux héritage nous a été confié, que les libertés dont nous jouissons ne nous sont pas tombées du ciel ; en parallèle, l’air du temps incline à bannir le passé au profit du présent, à valoriser le fluide, le volatile, le jetable, le cool, le léger et la frivolité zappeuse. D’un côté, on en appelle à renouer avec une éthique républicaine forte et exigeante ; de l’autre, on s’attache depuis trois décennies à diffuser la logique de l’éphémère, du ludique et de la mode à l’ensemble du corps social. Liberté et citoyenneté se sont mises à dériver loin, très loin l’une de l’autre. Quant à la culture, elle n’est plus la culture. Elle a sombré dans le life style.

On promeut l’esprit critique, mais on omet que pour s’émanciper, un individu a besoin de maîtres. On vante l’autorité par laquelle une pensée s’affirme, mais on voue aux gémonies l’autorité devant laquelle la pensée s’incline. Sans comprendre que la première dépend de la seconde : avant de penser par soi-même, il faut emprunter un détour et apprendre à penser par les autres. On célèbre les mérites du fonctionnel à l’école sans voir qu’on amorce ainsi une série de périlleuses réductions en chaîne : réduction du Bien à l’efficace, du vrai au profitable et du possible au souhaitable, de sorte que nos jeunes cerveaux perdent tout repère et tout critère en matière d’« humanité », comme on dit dans le monde anglo-saxon.

En 1987, dans La Barbarie, le philosophe Michel Henry pressentait déjà qu’une « barbarie d’un type nouveau pénètre notre société et précipite sa ruine. Son principe est simple : pour la première fois dans l’histoire, savoir et culture divergent ». Une culture digne de ce nom se confond en effet avec l’action que la vie humaine exerce sur elle-même pour parvenir à des formes plus hautes et plus nobles. Or la sous-culture hyper-technologique ne s’en préoccupe en rien, elle n’a aucun rapport avec ce plus-haut et n’en n’aura jamais. C’est d’ailleurs pourquoi elle est parfaitement islamisto ou djihadisto-compatible.

Nous sommes donc moins dans le choc des civilisations annoncé par Samuel Huntington en 1996, que dans le choc des crises de civilisation, des crises civilisationnelles. Au début du XXIe siècle, deux civilisations profondément malades et en crise, chacune à sa façon, se retrouvent aux prises. Et c’est à cette civilisation européenne clivée, lézardée, déboussolée et malheureuse – donc peu vigoureuse –, que les djihadistes s’en prennent. Après avoir rallié au-dedans ses deux plus âpres contradicteurs – les tenants de la révolution et ceux de la réaction –, notre démocratie aurait pu s’approfondir. Or elle s’est surtout parachevée en s’adonnant au militantisme du vivre, du vivre ensemble, du multiculturalisme et de la relativité des valeurs. Nous sommes dans la coïncidence du triomphe (notre modèle s’exporte partout dans le monde) et de la chute (notre destin, désormais, nous échappe et nous ne sommes plus ni les premiers ni les meilleurs).

Extrait de Pour quoi serions-nous encore prêts à mourir ? d'Alexandra Laignel-Lavastine, aux Editions du Cerf 

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