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Fin de la crise… ou pas : ce que signifie le fait qu’une majorité de Français souhaite que la mobilisation des Gilets jaunes s’arrête
©XAVIER LEOTY / AFP

Plaie ouverte

Fin de la crise… ou pas : ce que signifie le fait qu’une majorité de Français souhaite que la mobilisation des Gilets jaunes s’arrête

Selon un sondage Elabe pour BFMtv, le soutien des Français aux Gilets jaunes serait en cours de reflux. En réalité, ce ne sont pas les idées portées par le mouvement que les Français soutiennent de moins en moins, ce sont les manifestants.

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : Selon un sondage Elabe pour BFMtv, le soutien des Français aux Gilets jaunes serait en cours de reflux, 56% d'entre eux souhaitant un arrêt de la mobilisation. Paradoxalement, 64% des Français estiment que le mouvement s'est éloigné des revendications initiales. Pourrait-on en conclure que si les revendications initiales restent majoritaires pour les Français, le mouvement des Gilets jaunes a perdu de son crédit pour les exprimer ? 

Chloé Morin : Il me semble que ce qui est étonnant, compte tenu du climat médiatique - surtout celui de ces derniers jours -, ce n’est pas tant qu’une demande d’ordre et de retour au calme émerge, mais plutôt que le soutien ou la sympathie envers le mouvement des gilets jaunes ait été si constant - même si déclinant - et majoritaire en dépit des violences ou de méthodes contestables. Souvent, on constate que les mouvements sociaux deviennent rapidement minoritaires dans l’opinion, à fortiori quand ils s’accompagnent de nuisances pour les citoyens (blocages de route, grèves à la SNCF, blocages de raffineries… on a connu beaucoup de mouvements de ce type) ou de conséquences économiques néfastes, ou de violences (rappelons la violence qui s’est déployée en marge de certains cortèges de manifestants contre la loi travail au printemps 2016)… Ici, le mouvement a fait preuve depuis 4 mois d’une résilience assez inédite.

Maintenant, il me semble assez logique que l’opinion en vienne de plus en plus à demander la fin du mouvement, car :

- d’une part le Grand débat est supposé donner un débouché au mouvement - à ce titre, certains citoyens peuvent se dire « faisons une pause, attendons de. Voir, et si l’issue n’est pas satisfaisante alors il sera temps de repartir » -, 

- et d’autre part la focale médiatique s’est beaucoup recentrée ces derniers temps sur les violences ayant eu lieu à l’égard des symboles de la République ou des élus (ceci, non seulement en raison de la multiplication des violences, mais aussi en raison du débat portant sur la loi «  anti-casseurs », par laquelle le gouvernement a contribué à mettre la thématique de la violence à l’agenda politique, et donc à supplanter en partie la thématique jusqu’ici centrale de la justice sociale et du pouvoir d’achat). Cette centralisé des violences et de la demande d’ordre dans les débats justifie que les citoyens se questionnent sur les méthodes de ce mouvement. 

N'en revient-on pas à une situation analogue à celle qui a précédé les Gilets Jaunes, faite d'une opposition majoritaire à la politique d'Emmanuel Macron sans que celle -ci ne semble trouver de support politique ? 

D’une certaine manière, nous nous trouvons dans une situation où le Grand débat, en permettant la mise en scène médiatique d'un face à face entre le gouvernement/le Président et les Gilets jaunes, a donné le sentiment d’un duel où les oppositions « démocratiques » issues des urnes - LR, PS, RN, LFI… - peinent à trouver leur place. Elles ne dictent pas les thèmes du débat - Emmanuel Macron et les Gilets jaunes le font, qu’il s’agisse du discours sur la violence et l’ordre, ou de revendications comme le RIC - et ont même du mal à avoir voix au chapitre. 

On le voit bien : qu’il s’agisse du PS ou de LR, qui peinent à articuler demande d’ordre et empathie à l’égard des revendications des Gilets jaunes, ou bien du RN et de la FI, qui ont perdu leur rôle de lanceur d’alerte ou de perturbateurs anti-systèmes au profit de gilets jaunes plus « authentiques » car considérés comme ne faisant pas parti du système politique, tous les partis d’opposition peinent à capter les mécontentements. Aujourd’hui, on a le sentiment que les clés du conflit se trouvent entre les mains des Gilets jaunes ou du Gouvernement, pas des oppositions parlementaires...

Cette difficulté de notre système partisan à capter les aspirations et les revendications a en quelques sortes été amplifiée par le grand débat - qui crée l’impression, on le constate à longueur de journée, en regardant les débats opposant, comme hier soir par exemple, le Premier ministre à des Français/Gilets jaunes non encartés et prétendument apolitiques. Car les oppositions instituées sont prises en étaux entre les deux acteurs du débat. Dans le match qui se déroule sous nos yeux, il faut choisir son camp entre le gouvernement et les Gilets jaunes, et les offres politiques alternatives paraissent inaudibles ou peu lisibles. On a souvent dit qu’Emmanuel Macron avait pour stratégie d’organiser son affrontement entre lui (les progressistes) et les « extrêmes », de manière à évacuer les autres offres politiques du débat et à s’arroger le monopole des « raisonnables » ou des « Républicains ». D’une certaine manière, avec le Grand débat, il déploie la même stratégie, mais en organisant un face à face avec les Gilets Jaunes - et ceux qui sont déçus des attitudes de ces derniers, de leurs méthodes, ou du flou de leurs revendications sont ainsi incités, ne serait-ce que par défaut, à se rallier à lui. 

Quelles pourraient être les conséquences que pourrait produire une telle situation ressemblant de plus en plus à un étau ? 

Viendra le moment où, à l’issue du débat, on sortira de l’expectative, et diverses options politiques de sortie de crise se dessineront : le Président proposera les solutions qui lui paraissent les meilleures, et celles-ci seront acceptées ou rejetées par les oppositions (partisanes ou citoyennes), à qui il reviendra alors de proposer des voies alternatives de sortie de crise. 

C’est seulement à ce moment là que le brouillard se lèvera, et que l’on pourra voir si les oppositions parlementaires parviennent à reprendre la main en fédérant autour de leurs solutions/propositions, ou bien si les gilets jaunes parviennent à maintenir leur actuel monopole - en tout cas virtuel et médiatique - sur l’opposition au gouvernement aux yeux de l’opinion publique. Je ne saurais pas trancher entre ces options, mais ce qui me paraît certain au regard de la fatigue montante vis à vis de certaines violences ou nuisances générées par les Gilets jaunes ou ceux qui parasitent leur mobilisation, c’est que lorsque le Président proposera une sortie de crise, les Gilets jaunes ne pourront pas conserver leur aura dans l’opinion au delà du grand débat s’ils ne lui opposent pas une stratégie de sortie de crise crédible et lisible. Car à ce stade, ce qui commence à porter préjudice à l’image de ce mouvement, c’est l’impression qu’il est trop brouillon, hétéroclite, ou bien qu’il aurait la naïveté de demander le beurre et l’argent du beurre, c’est à dire moins d’impôts, plus de services publics, et moins de dette publique. Ces contradictions apparaissent au grand jour grâce au Grand débat et aux tentatives récentes d’organisation d’une liste pour les élections européennes. Or cette option que l’on pourrait appeler « liste au père noël », pour attrayante qu’elle soit, n’est pas véritablement crédible dans une opinion certes en demande de pouvoir d’achat, mais ayant aussi conscience que les services publics coûtent cher, et que nos dépenses sont contraintes. Il n’est donc pas tout à fait certain que, bien qu’une partie des Français pourra être déçue par les propositions Présidentielles à l’issue du débat, les oppositions partisanes classiques ne reprennent pas un rôle central dans le débat.

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